Le 29 novembre 2006, un homme et une femme se clouèrent mains au tronc d’un arbre situé aux portes du siège du ministère du Logement et de l’Habitat, à Caracas. Peu de temps avant, dix personnes du même groupe s’étaient tailladées les bras, tenant ainsi leur promesse de faire une « grève du sang » au début de leur grève de la faim deux semaines auparavant, si leurs demandes de logement n’étaient pas satisfaites. Ces personnes faisaient parti d’un groupe de soixante-sept damnificados qui assiégeaient l’institution gouvernementale jour et nuit. Les secours furent appelés mais les blessés refusèrent de quitter les lieux sans avoir parlé au préalable avec les autorités du ministère. Ils restèrent donc des heures les mains clouées au tronc d’arbre, sans obtenir de réponse. L’après-midi, une conférence de presse fut convoquée par les autorités du ministère pour expliquer ces faits dramatiques. Le porte-parole de l’institution signala que les délais pour reloger les sinistrés s’étaient en effet un peu allongés à cause de la vérification des documents. Il argumenta que les certificats de perte de logement fournis par les sinistrés étaient souvent faux et qu’il était nécessaire de les faire valider auprès des pompiers. Le lendemain, les représentants des sinistrés, qui continuaient leur siège, répliquèrent que le fond du problème tenait dans l’application de critères arbitraires et injustes pour choisir les bénéficiaires des logements ainsi que dans des cas de corruption de certains fonctionnaires qui géraient leurs dossiers. Mais l’argument le plus fort contre le ministère vint de l’une des sinistrés qui dit qu’elle ne se ferait de mal mais ajouta d’un ton furieux : « je vais faire quelque chose de pire si jamais ils ne m’écoutent pas : pour la première fois, je ne voterai pas Chavez ! »391.
Quatre jours plus tard, le dimanche 3 décembre, devaient avoir lieu les élections, où le candidat-président fut triomphalement réélu avec 61% des voix. La scène dramatique de la « crucifixion » des sinistrés fut ainsi diluée par les médias dans un moment où toute l’attention portait sur le scrutin à venir car, pour la première fois depuis 2000, et même si les sondages le donnaient gagnant, le président devait faire face à un candidat de l’opposition, Manuel Rosales, qui mobilisa 37% de l’électorat.
Examinons brièvement quelques éléments palpables de la scène cacophonique entre fonctionnaires et sinistrés : d’une part, ces derniers réalisèrent une mise en scène de leur douleur et de leur souffrance comme un dernier recours pour montrer à quel point ils étaient ignorés par une institution où la file d’attente pour déposer un dossier prend en moyenne une semaine, en séjournant dans la rue. D’autre part, le ministère confirmait ses doutes quant à la véracité de la condition des sinistrés demandeurs de logements, dont le nombre n’a pas cessé d’accroître depuis La Tragedia suite à la vulnérabilité extrême des quartiers, à l’intensification des pluies saisonnières et à la crise nationale de logement.
D’une part, les sinistrés lancèrent un appel à la compassion en mobilisant l’image de la crucifixion, en s’infligeant des plaies douloureuses et saignantes et en les exhibant. Ils montrèrent d’une manière extrême, leur impuissance, leur indignation, leur sang et leur douleur fournissant la preuve de leur honnêteté. D’autre part, le fonctionnaire tint d’un discours plus technocratique qu’émotionnel, en indiquant par là son refus de se faire laisser entraîner dans cet acte de manipulation.
La scène témoigne ainsi d’un appel à la compassion et transmet aux puissants la demande d’un acte ultime de sauvetage. Lorsque les sinistrés sont appelés à prouver l’authenticité de leur statut, ils entrent en conflit avec le principe de la logique policière développée par l’institution censée être sensible à leur condition. Mais la scène montre aussi les limites d’une politique gouvernementale qui s’est organisée autour d’actions spéciales et urgentes comme moyen d’assurer le salut des pauvres promis. La rhétorique de la révolution bolivarienne rencontre ainsi les limites de ses propres institutions.
Plus qu’une stratégie pour attirer l’attention des médias, cet acte met en relief l’articulation de différentes dimensions critiques de la relation qui s’est établie entre gouvernants et gouvernés en temps de révolution bolivarienne. L’action radicale de la crucifixion dévoile en effet la réappropriation par les pauvres de la dimension théologico-politique bolivarienne. En enfonçant leurs mais au tronc, ils demandent, de la façon la plus extrême, la réalisation de la promesse non tenue de reloger tous les sinistrés. La nature du lien politique qui alimente cette scène, relevant d’une configuration particulière de la pratique populiste, est au cœur de cette recherche.
En décembre 1999, la conflagration de la catastrophe a profondément marqué le Venezuela au moment même où un nouveau projet politique national s’attachait à proclamer un nouveau départ de l’histoire. À partir de la coïncidence entre ces deux événements, je me suis proposé d’éclairer certains aspects de l’histoire du pays. Comme le montre Marshall Sahlins (1989 : 14), « un événement devient tel quand il est interprété ». Le point de départ de ce travail relève de l’interprétation deux événements politiques et sociaux importants simultanés : refondation nationale et catastrophe. La généalogie de l’usage de la catégorie morale de la « dignité » m’a permis de reconstruire la signification locale et spécifique de la catastrophe, pour la rhétorique officielle et pour les sinistrés, et de l’inscrire dans la dimension théologico-politique de la « révolution bolivarienne ».
La crise engendrée par la catastrophe a été analysée en suivant les trois traits essentiels de l’action humanitaire (Fassin et Vasquez 2005) : le premier, la temporalité de l’action humanitaire, à savoir l’urgence, impose d’agir immédiatement, à la différence d’autres modalités d’action de l’État inscrites dans la durée. Le deuxième trait, l’objet de l’action humanitaire, consiste à sauver des vies. La légitimité si forte dont celle-ci est investie tient précisément en ce qu’elle peut revendiquer un certain nombre d’existences arrachées à la mort par famine, épidémie, blessure (Agamben 1997). Le troisième trait, qui concerne le ressort de l’action humanitaire, procède d’un sentiment moral et joue à la fois dans le registre de l’émotion et des valeurs, de ce que l’on ressent et de ce à quoi l’on croit (Boltanski 1993). Ces trois critères se retrouvent dans la « gestion de la crise » de La Tragedia.
Mais c’est la militarisation qui marque localement la gestion à long terme des retombées de la catastrophe. Ce processus prend un sens spécifique et particulier au Venezuela car il s’inscrit dans l’histoire longue du pays, marquée par le rôle des Forces armées, en particulier de l’Armée de terre, dans la constitution de la nation. Les militaires sont en effet très présents dans l’administration actuelle, mais l’analyse montre que cette présence ne doit pas être prise pour une configuration homogène du pouvoir. Les directeurs des institutions ici étudiées sont souvent des officiers de l’Armée de terre. Ils furent souvent des compagnons d’armes du président lors des soulèvements de 1992. Ce rôle privilégié dans la nouvelle configuration de l’État relève d’une « dignification » politique et symbolique des Forces armées, en contrepartie de leur loyauté. Plutôt que de s’apparenter à des pratiques de reproduction sociale, les formes ritualisées de la dignification politique prétendent en effet établir un ordre social nouveau, bolivarien, et cherchent à opérer ce changement social.
La tension que cette militarisation si particulière provoque au sein l’appareil de l’État se traduit dans une logique politique des actions répressives au moment de la crise, et en particulier dans l’inscription des dispositions politiques pour contrôler l’anomie. L’arrivée de la catastrophe à un moment de transition politique et juridique expliqua le choix du gouvernement de ne pas répondre aux pillages, en déclarant officiellement l’état d’exception. La suspension des garanties constitutionnelles fondamentales dans une charte constitutionnelle politiquement disqualifiée aurait en effet eu un coût trop élevé pour un gouvernement qui promettait l’instauration d’un nouvel ordre socialement plus juste.
Dans la gestion de l’urgence, la tension soulevée entre autorité et pouvoir pour réprimer les pillages est, d’après la distinction wébérienne, traversée par la question du monopole de la force physique entre autorité légitime de l’État et coercition. Lors de la catastrophe, les vénézuéliens ont en effet demandé au gouvernement la mise en œuvre d’actions de force pour revenir à l’ordre. Le contexte de la catastrophe devient favorable à un « état d’exception humanitaire ». Mais le traitement historique des milieux populaires par les forces de l’ordre explique que l’exception devienne la règle (Benjamin 1999). Les enjeux politiques soulevés par les responsabilités concernant les disparitions engendrent des polémiques qui dévoilent les conflits internes des institutions des forces de l’ordre. L’analyse de la controverse sur les disparitions et les exécutions extrajudiciaires ne prend sens qu’en les inscrivant dans des logiques historiquement constituées qui assurent l’impunité, en particulier aux forces de l’ordre étatiques.
L’analyse montre aussi le passage d’une violence répressive (exactions commises par les forces de l’ordre et les soldats de l’Armée de terre) légitimée par l’exception humanitaire, quand l’État déploie la force pour rétablir l’ordre, à une violence institutionnelle, invisible, affectant ceux qui restent dépendants des rouages complexes de l’assistance. L’examen des identités politiques des victimes ayant vécu ce processus (rescapés, survivants, sinistrés, damnificados ou dignificados) s’est appuyé sur une analyse en amont des stéréotypes et des bases symboliques puissantes qui justifièrent la mise à l’écart des demandeurs, des bénéficiaires et des pensionnaires des différents sites d’hébergement étudiés.
L’urgence se constitue en effet comme un moment de « mise en abyme » de la structure des classes sociales. Dans un contexte global, les catastrophes mettent à nues des inégalités sociales, renforcées par la mise en œuvre de mesures d’exception, et ce dévoilement fait apparaître un cadre propice à la montée de la violence. Joseph Stiglitz (2005) signale, qu’à la différence des rebelles de Banda Aceh en Indonésie qui avaient déposèrent temporairement les armes pour adhérer à la « cause commune des victimes » lors du raz-de-marée qui affecta le sud-est asiatique en décembre 2004, le cyclone Katrina de la fin août 2005, n’avait fait qu’exacerber les dissensions de la société nord-américaine. Dans cette perspective, le passage de Katrina par la Louisiane n’a pas été perçu comme une « crise consensuelle » mais comme un moment de rupture sociale. Toutefois, la « pacification », tout comme le « régénérescence » de la société après une catastrophe, constituent des figures rhétoriques élaborées par les hautes sphères du pouvoir public sans pour autant se traduire en repères réels pour l’action. En effet, les anthropologues présents après le tsunami ont constaté, tant au Sri Lanka qu’en Indonésie, la grande distance qui séparait la rhétorique officielle du gouvernement et ses pratiques sur un terrain dominé par des groupes rebelles392.
Le mot tragédie fut utilisé par le journal El Nacional pour designer le désastre dans son éditorial du 17 décembre 1999. Cet article intitulé Tiempo de tragedia marque l’ouverture d’une réflexion nationale autour du désastre comme événement tragique. Dorénavant, lorsque la rédaction du journal fait allusion au désastre survenu à Vargas, elle recourt à l’appellation de « La Tragedia ». Peu à peu, d’autres journalistes de la télévision s’emparent également du terme, et encore aujourd’hui, lorsque l’on parle au Venezuela de la tragédie, chacun comprend bien la référence à cet événement particulier. La tragedia marque un avant et un après dans l’histoire du pays. Le journal lança un émouvant appel à la solidarité collective. Au moment même de ces heures tragiques l’opinion réclama la cessation des hostilités entre les camps des opposants politiques. Continuer les diatribes aurait tenu d’un comportement moralement intolérable. L’invitation à la trêve politique entre en correspondance avec la convocation rhétorique des grands sentiments collectifs de compassion et de solidarité vis-à-vis des victimes et des foyers désemparés.
C’est dans les refuges d’urgence, dont El Poliedro de Caracas et le Superdome de la Nouvelle-Orléans seraient les figures emblématiques, qu’apparaît la tension fondamentale entre l’existence civique des victimes, et le sinistré assujetti aux dispositions qui garantissent sa survie. La condition de « victime de La Tragedia » relève d’abord du déploiement d’une mobilisation compassionnelle, et la souffrance est fondamentalement exprimée comme une pénurie propre à « ceux qui ont tout perdu », et dont le premier besoin est par conséquent de recevoir de l’aide. Ce biais inhérent aux « politiques de la pitié et de la compassion » qui touchent à la « vie nue » permet d’expliquer, au-delà de l’urgence, l’épuisement des arguments moraux qui justifièrent l’assistance à long terme, lorsque le sinistré n’est plus un sujet des politiques de la compassion.
Mais la gestion des sinistrés suppose aussi une biopolitique relevant d’une gestion de la population par le biais de l’occupation du territoire. La représentation sociale négative de la migration « rurale urbaine » conduisant à la multiplication des barrios des villes alimente des projets de développement fondés sur l’idée du rééquilibrage territorial. Cette représentation est profondément ancrée dans la conscience nationale, mais relève aujourd’hui d’une profonde contradiction car le Venezuela est un pays doté d’une population urbaine à 86%. Depuis 1958, l’urbanisation accélérée a en effet créé un sentiment mêlant admiration et méfiance envers les villes, cristallisé dans la littérature et la production artistique. Le roman d’Adriano Gonzalez Léon (2003 [1969]) País Portatil (Pays portatif), propose ainsi une synthèse des violences historiques de ce processus migratoire, en combinant la biographie imaginaire d’un guérillero urbain avec les luttes entre les caudillos, la violence passée et les conflits présents. Le personnage principal, Andrés Barazarte, membre d’un commando de la guérilla urbaine dans les années soixante, parcourt la ville de Caracas avec des armes dans son sac et se rappelle toute son existence ainsi que le passé de sa famille, traversés par la violence. Le « pays portatif » – comme les armes automatiques qui ne quittent pas – est celui de sa remémoration de toutes les violences historiquement constituées du Venezuela : celles des caudillos ruraux des Andes, des institutions sur un village, des hommes envers les femmes. Ce « pays portatif » est divisé et partagé entre une campagne « barbare et rurale » et d’un Caracas « trépidant, congestionné et puant » (Liscano 1973:129) Le protagoniste, victime d’une délation, est tué à la fin lors d’un affrontement avec la police.
Cette représentation dédoublée des effets du pétrole s’inscrit d’ailleurs dans la temporalité du provisoire : le Venezuela, et en particulier ses milieux populaires, seraient un pays « portatif », marqué par son économie minière, où règnent des activités économiques éphémères et une occupation du territoire transitoire. La relocalisation est une politique solidement ancrée dans cette représentation dominante de la modernité de la société vénézuélienne, qui se fonde sur une vision paradoxale de la richesse issue de la rente pétrolière, dont le produit serait un « individu urbain », socialement construit comme un « déraciné », violent dans son « comportement social et économiquement improductif », qui manquerait « d’identité culturelle ». Ainsi, l’expertise sociale présente dans les politiques de relocalisation des familles sinistrées avance en effet un devoir implicite des familles d’accepter de quitter les barrios populaires de la ville. La « nouvelle vie », celle qui d’après l’institution commence lors du transfert en province, passe nécessairement par l’éloignement du barrio urbain. Ce principe particulier de réhabilitation correspondrait à un projet de réorganisation démographique et urbaine de la zone dévastée. Les ministères de la Planification et du Développement social avancent ainsi la thèse du « déséquilibre territorial du pays » et exposent leurs souhaits de dépeupler l’axe métropolitain côtier en faisant migrer la population vers le sud du pays (Negrón 1999). C’est dans ces régions la où l’occupation du territoire serait « durable ». Les milieux populaires identifiés spatialement au barrio urbain sont marqués par ce lieu institutionnellement représenté par l’État comme un habitat temporaire dont la formation n’aurait jamais du avoir lieu. Ce projet sert donc une politique de relocalisation des familles sinistrées.
La préparation et la mise à disposition de la population sinistrée pour le relogement en province se dessine sous les traits d’une gouvernementalité spécifiquement adressée aux milieux populaires, l’institution militaire espérant également récupérer sa « dignité » après avoir rendu un tel service social. Là réside toute l’ambigüité du moment de confinement et de normalisation par la voie de la déresponsabilisation institutionnelle : la reconnaissance des sinistrés en tant que sujets politiques, proclamée par la dignification, se matérialise par le déploiement de la prise en charge, mais ces mêmes sinistrés ont également été jugés responsables de la fin de la prise en charge ou du moins de l’échec de sa mise en œuvre. Ainsi, l’institution de la dignification est une réalité sociale dotée d’une efficacité symbolique.
Cette recherche s’inscrit dans la perspective de l’anthropologie contemporaine qui privilégie l’étude d’espaces « barbelés » et surveillés dans des situations extrêmes (Pandolfi 2002). Mais la problématique des sinistrés ne se pose pas en termes de « rupture identitaire », comme c’est le cas lors des conflits transfrontaliers : les « barbelés » élevés autour des sinistrés de La Tragedia ne relèvent pas d’une frontière nationale mais d’une barrière sociale.
Dans les refuges installés dans les forts militaires, la présence des sinistrés met en effet constamment à l’épreuve la discipline et l’obéissance, ces valeurs fondamentales de l’institution armée. Mais cette mise à l’épreuve ne concerne que le quotidien des militaires du fort, elle relève d’enjeux personnels et n’affecte pas les hautes sphères du pouvoir militaire. Car si les sinistrés critiquent les mandats qui organisent leurs vies, ils ne discutent pas les ordres des gradés. Le débat, la discussion, la remise en cause sont des postures que les sinistrés, en particulier les femmes, doivent adopter avec subtilité, sans s’opposer directement aux responsables du refuge installé en zone militaire. L’occupation des casernes par les familles implique ainsi l’apparition d’un espace civil animé par des débats, mais la négociation des normes par les pensionnaires y met en danger l’institution armée, tandis que la discipline et l’obligation d’obéissance imposée par les commandants excluent toute « participation » des familles.
L’étude des modes de négociation mis en œuvre par les familles hébergées pour aménager leurs conditions de vie et acquérir le droit de constituer des espaces privés dans les refuges de confinement m’a permis de mettre en évidence le concept d’agency (Giddens 2005 [1984] : 63-65) et d’analyser les aménagements de la vie quotidienne et le contournement des contraintes institutionnelles.
Le modèle paradigmatique de la nouvelle vie après la catastrophe, institué par les institutions de prise en charge et par les secteurs dominants de la société, est celui d’un foyer solidement installé, financièrement indépendant et « respectable ». Il suppose l’émancipation économique, foncière et sociale, mais aussi symbolique, avec un abandon réel du style de vie des barrios populaires que les stéréotypes définissent par la promiscuité, la pauvreté et la disqualification des mères.
La politique de relocalisation vers la province part du principe d’évacuer les barrios urbains populaires vers des nouveaux sites sécurisés, en dehors de la zone métropolitaine. L’expertise sociale à l’origine de la conception de ces politiques stipulait un devoir implicite des familles d’accepter de quitter les barrios populaires de la ville et correspondrait au principe d’un réaménagement urbain « désirable » de la zone dévastée lié aux préconisations des modèles de développement national. Le plan de dépeuplement de l’axe métropolitain de la côte vers les plaines du sud et les rivages de l’Orénoque inspire effectivement l’exécution du principe de relogement des sinistrés moins favorisés en province. Ces politiques constituent un paradigme de la gestion des pauvres en Amérique latine, qui définit ce qu’est le développement tout en attribuant un rôle spécifique aux milieux populaires. Le choix de déplacer et reloger les sinistrés défavorisés vers des sites éloignés de leurs lieux de résidence antérieurs relève ainsi d’un traitement particulier accordé à une population socialement défavorisée dont les conditions de précarité facilitent le départ de la ville. Le déplacement impératif de ce segment de population s’accompagne d’une rhétorique bénéficiant d’un large consensus parmi les autorités nationales et certains experts des politiques publiques : l’éloignement des pauvres « dégagerait la voie » pour la reconstruction de la zone dévastée dans un sens logistique mais aussi socio-économique.
Avec les retours en ville des relogés, la relocalisation apparaît comme une entreprise gouvernementale incertaine. Cette incertitude marque la gestion institutionnelle des refugios devenus ainsi des espaces de confinement. Le paradoxe de la gouvernementalité des sinistrés se manifeste à long terme dans ces refuges de confinement au travers de deux phénomènes : la distinction purement administrative qui définit chaque citoyen par le statut du logement, et l’imposition d’une norme sociale qui est celle d’une famille nucléaire. Ainsi, le traitement du groupe revenu de province, ou qui ne réussit jamais à être relogé, induit des attitudes violentes envers les familles. La contradiction rhétorique devient évidente lorsque les institutions clament, en cas de crise, un discours qui aspire à renforcer une supposée identité collective du groupe et à promouvoir une solidarité par le biais de la constitution d’organisations de base.
L’observation approfondie et les entretiens menés dans les nouveaux sites témoignent d’une telle situation de pénurie économique que la subsistance des familles avec les seules aides institutionnelles distribuées sporadiquement y paraissait improbable. L’analyse du processus du retour en ville et du confinement dans les refuges urbains s’inscrit dans cette réalité politico-institutionnelle.
Les refuges, devenus un espace de confinement, étaient en principe destinés à accueillir les familles dont un des membres était malade d’une affection chronique, et nécessitait de soins en ville ou dont les logements attribués connaissaient des défaillances graves. Le confinement marque la fin définitive de la légitimité formelle de la victime, le damnificado n’existe plus aux yeux des institutions car il a « échoué » dans sa relocalisation.
Deux phénomènes conduisirent à la relégation progressive des sinistrés revenus en ville. D’une part, l’expertise sociale présente dans la conception de ces politiques désigne un devoir implicite des familles d’accepter de quitter les barrios populaires de la ville. D’autre part, la fin de la légitimité de l’assistance conduit à l’apparition de normes sociales particulières qui régissent dès lors la vie quotidienne des familles sinistrées hébergées dans les refuges de confinement, et en particulier celle des femmes. Une situation d’invisibilité apparaît et perdure dans le temps. Dans la non-assistance, le stigmate fonctionne comme un mécanisme d’assujettissement à l’idéologie dominante et d’éclatement de toute solidarité à l’intérieur d’un même groupe social. Ainsi, la troisième partie du travail a montré comment, dans les refugios, la mauvaise réputation mettait en danger l’accès aux biens et services distribués, d’autant que les pensionnaires devaient négocier cette aide avec des fonctionnaires issus du même milieu social qu’eux.
En créant la catégorie des dignificados, le président Chavez tenta de réinscrire la catastrophe dans son propre engagement idéologique et social, mais la mise en œuvre des mesures visant la dignification réduisit à nouveau le prisme. La compassion envers les victimes devient dans ce récit une responsabilité politique, le gouvernement répondant à la vulnérabilité sociale des pauvres. Mais avec le temps, en identifiant les problèmes des sinistrés à leur seul statut de victimes de La Tragedia, la dignification naturalise leur précarisation sociale et limite leur traitement à une relocalisation sur des sites éloignés de la métropole. Les biographies analysées dans la troisième partie de ce travail montrent combien les inégalités accrues par le démantèlement progressif des institutions sociales s’incorporent dans la vie des jeunes mères. En fait, la vulnérabilité marque structurellement la vie des femmes subjuguées, quand asservissement et résistance se combinent dans le quotidien de la subsistance.
L’étude ethnographique révèle une double dimension du processus d’acquisition et de perte de la légitimité de la condition de victime de La Tragedia. Ce processus, traversé par la violence et les inégalités sociales, témoigne du pouvoir discrétionnaire que le fonctionnaire en charge du refugio de confinement détient. Cet espace installé au début sous l’égide des politiques de la compassion, devient avec le temps un lieu de ségrégation spatiale. L’exercice du pouvoir et le mode de construction d’un cadre normatif, validés par les institutions, octroi un large marge de manœuvre à des fonctionnaires à leur tour assujettis aux valeurs morales prévalant dans les discours institutionnels et médiatiques.
Le récit de la gestion du gouvernement s’effectue au travers de cas de corruption. Ces récits sont marqués par la polarisation des émotions. En témoigne le passage de l’espoir collectif de constituer un ordre socialement plus juste à l’amertume du désenchantement. Mais cette frustration vise spécifiquement les fonctionnaires « inefficaces et corrompus », le président conservant toujours son image de leader sincère et honnête, placé au-delà des diatribes et des dérives des institutions gouvernementales à l’œuvre sur le terrain.
La Tragedia constitue un véritable événement au sens où elle entraîne une rupture dans l’ordre social et les représentations. La catastrophe est le prisme qui fournit une double perspective pour aborder la nouvelle conception du rapport que la révolution bolivarienne cherche à établir avec le corps social pour refonder ainsi le corps politique de la nation. D’une part, un pouvoir souverain qui se déploie tout d’abord dans la spectacularisation du sauvetage puis dans la violence de la répression, pour apparaître ensuite « digne » grâce aux actions humanitaires à l’égard des victimes les plus démunies. D’autre part, le gouvernement bolivarien est internationalement présenté comme un pouvoir défiant l’ordre mondial assuré par l’hégémonie des puissances occidentales. Cette configuration soulève ainsi les paradoxes qui régissent les spécificités historiques de l’État vénézuélien et leur corrélation avec la citoyenneté et les pratiques institutionnelles, et leur traduction dans les ethnographies des familles sinistrées.
En se présentant comme un mouvement de libération, la « révolution bolivarienne » formule la promesse de « dignifier », d’assurer la rédemption des sinistrés de La Tragedia, assimilés à des pauvres urbains « indignes », victimes tant des inégalités sociales que de la catastrophe. Dans le programme révolutionnaire, rendre la dignité aux pauvres est une tâche qui relève des Forces armées et par laquelle elles mêmes s’absolvent de leur rôle dans le régime passé. Cette opération rhétorique et symbolique produit un sujet politique à partir de la configuration d’un espoir d’être et d’une production idéale des autres. Ce processus de ré signification politique de la catégorie morale de la dignité se condense dans les dispositifs de prise en charge dans un temps et un espace déterminés.
Sur le continent latino-américain, la « révolution bolivarienne » marque le début de la vague spectaculaire de l’arrivée au pouvoir de partis et de coalitions identifiées avec la gauche. Mais comme le signale Claudio Lomnitz (2006), cette vague relève plus d’un profond échec de la répartition plus juste des richesses des systèmes politiques antérieurs que d’un signe clair d’espoir dans ce sens. La source de légitimation symbolique de ce projet est le retour de ce qui est officiellement décrété comme étant l’origine nationale authentique : la guerre d’Indépendance. Les commandants bolivariens justifièrent la violence des soulèvements militaires comme unique moyen pour « sauver la nation et restaurer les bases de la République ». En proclamant leur « frustration » face au régime démocratique d’alternance de partis, instauré depuis 1961, ces chefs militaires ont constitué un mouvement politique dirigé par Hugo Chavez qui aura pour devise la convocation d’une Assemblée constituante et la refondation de la nation. Leur rhétorique invoque souvent Simón Bolivar, figure mythique de l’idéologie nationaliste vénézuélienne, mais mobilise simultanément une rhétorique révolutionnaire en rupture avec le « culte bolivarien républicain », selon l’expression classique de l’historiographie vénézuélienne de Germán Carrera Damas (1969).
Le nouvel ordre social promis en 1998 se fonde sur une promesse de redistribution d’une manne de richesses qui « appartient à tous les vénézuéliens ». Le projet politique de la « révolution bolivarienne » fait appel à la restauration d’une économie socialement plus juste, ce qui impliquerait avant tout une reconfiguration du système de distribution de la rente du pétrole basée sur un accès aux revenus empruntant d’autres canaux politiques. L’analyse de l’économie politique du pétrole montre que les critères de distribution de la rente pétrolière dans la société sont de caractère politique et portent des enjeux qui s’insèrent avec force dans la scène globale. Pour ne donner qu’un dernier exemple, dans la scène locale, la chronicisation du problème des sinistrés pose un défi majeur pour le gouvernement de Chavez qui reconnaît dans ses déclarations qu’il y a d’importants progrès à faire en matière de construction de logements. Sur la scène internationale, le président Chavez mit en cause, en septembre 2005, l’efficacité de l’administration de George W. Bush dans les secours aux victimes de Katrina et, dans un geste humanitaire, envoya un million de barils d’essence en Louisiane.
L’appropriation de la rupture occasionnée par la catastrophe effectuée par le gouvernement relève, avant tout, d’une dimension théologico-politique visant le salut des pauvres comme celui de l’Armée de terre. La tradition militariste est historiquement ancrée dans la constitution même de la nation et ressurgit avec force dans le « moment » bolivarien. Les formes politiques ritualisées instaurées par la « révolution bolivarienne » –élections présidentielles, campagnes politiques, cérémonies d’investiture, etc. – relèvent ainsi de pratiques politiques qui revisitent les fondements même de la nation.
La « grève du sang » précédant les élections du 3 décembre 2006 constitue la manifestation extrême d’une crise symbolique qui touche le sens profond des appartenances, des adhésions, de l’inclusion ou de l’exclusion du nouvel ordre social et politique proposé par la « révolution bolivarienne » du président Chavez. Les sinistrés de la scène refusent d’être des oubliés de la dignification, et leur crucifixion, relève d’une prise de parole radicale et virulente qui renvoie à la théologie politique bolivarienne.
Les querelles visant à condamner ou défendre la politique de prise en charge, à mettre en cause ou à approuver les dispositifs créés par l’État pour assister les sinistrés ne relèvent elles ni d’une méconnaissance ni d’un malentendu entre gouvernants et gouvernés. Elles constituent l’enjeu même de la catastrophe : la démocratie.