L’étude des dispositifs de gestion des sinistrés de La Tragedia s’inscrit dans une biopolitique au sens large, c’est-à-dire au-delà des deux pôles proposés initialement par Michel Foucault (1976) lorsqu’il élabore sa théorie du biopouvoir (1976 : 188), à savoir le pôle disciplinaire et le pôle régulateur de la population. La relocalisation correspond toutefois à une disposition biopolitique dans le sens proposé par Michel Foucault lorsqu’il conceptualise le « biopouvoir » (1976 :184 ) car elle relève du contrôle de la population et vise la modification de l’occupation territoriale du pays.

La littérature portant sur les désastres montre en effet que les catastrophes ont été souvent utilisées comme prétexte pour la mise en œuvre de programmes de gouvernement visant la déconcentration spatiale et le contrôle de la population. Le gouvernement bolivarien adhéra ainsi à l’idée de peupler les espaces vides du territoire pour contribuer au développement et désengager les zones métropolitaines de l’axe Caracas, La Guaira, Maracay, Valencia et Puerto Cabello, toutes situées dans la cordillère de la côte.

Fondements idéologiques et politiques de la relocalisation de la « marginalité »

Le caractère « salutaire » des politiques de transfert de la population des zones urbaines vers des zones rurales exprimait de manière plus ou moins explicite l’idée dominante d’un « bon » mode de développement et la volonté d’éliminer la marginalidad. Une analyse de la construction sociale de la relation entre damnificados et marginaux paraît donc fructueuse.

Lorsque Didier Fassin retrace l’historique du concept de marginalidad dans la production intellectuelle latino-américaine, il propose une généalogie à partir de deux approches, l’une socio-économique et l’autre socio-culturelle (1996b : 54). La première découle des notions marxistes de « super population relative » ou « d’armée industrielle de réserve ». Fassin signale en effet que le terme marginalité n’est pas employé par Marx mais, en citant Alain Marie, il démontre que « la marginalité ne serait que l’habillage conceptuel du phénomène que Marx avait décrit pour le 19ème siècle européen ». Le second courant identifié par Fassin s’inspire des travaux de l’École de Chicago « qui s’intéresse aux groupes qui se situent en marge de la société du fait de leur mode de vie » (1996b : 55). Toutefois, cette identification des origines de la théorie de la marginalidad en Amérique latine laisse de côté le fait que l’approche « socio-économique » ne relève pas uniquement de la pensée marxiste mais également de la « théorie du développement ».

En effet, l’usage du concept de marginalidad286 relève d’un courant classique dans la pensée latino-américaine : la « sociologie du développement ». D’inspiration évolutionniste, cette perspective marque la production académique des sciences sociales latino-américaines sur laquelle se fonde souvent l’édifice des programmes et des projets académiques et gouvernementaux. Fernando Mires (1993) relève ainsi que les concepts et notions proposés par Gino Germani (1961) constituent un cadre de référence fondamental rassemblés sous le terme de « sociologie du développement » que Mires qualifie de « darwiniste » (1993 : 74).

La pensée de Germani, directeur de l’Institut « Torcuato di Tella » de Buenos Aires jusqu’au début des années soixante-dix, a eu une influence majeure sur les préceptes de la pensée socio-économique qu’on produisait au sein de la Comisión Económica para América latina (CEPAL)287 des années cinquante. Les travaux de la CEPAL visaient la réalisation effective d’un « développement industriel substitutif », appelé également « modèle de développement par substitution des importations ». D’après le raisonnement de Germani, la migration rurale- urbaine serait un phénomène relevant de la « juste transition » des sociétés vers le développement. Les « phases successives de l’industrialisation » auraient dans cette perspective un impact sur le modèle traditionnel de la famille rurale ; les effets de l’immigration étrangère et les transformations économiques se traduisant tantôt par des « changements », tantôt par « l’apparition de déséquilibres » (1961 : 338).

L’arrivée des migrants européens dans les provinces argentines aurait eu pour effet une « civilisation des campagnes ». Mais le déplacement de la population native vers les villes s’est réalisé de façon désordonnée. Germani souligne que ce « type de transition » a été marqué dans quelques provinces du pays par « l’influence des restes des cultures indiennes précolombiennes, très présentes là où la population indienne est métissée » (1961 : 344). Ainsi, dans le passage d’une phase à une autre, c’est-à-dire dans l’avancée vers le « progrès », seules les masses indiennes et métissées seraient tenues pour responsables de la marginalidad. Elles reproduiraient leur « caractère désordonné » dans les ceintures urbaines tandis que le progrès des campagnes argentines relèverait de l’effet « positif » de l’arrivée des migrants européens288.

Ainsi, le but de la « sociologie du développement », dont l’œuvre de Germani est emblématique, a consisté à mesurer le degré de modernisation des sociétés et à caractériser les « déséquilibres ». Dans cette perspective, la catégorie marginalidad est conçue pour expliquer les racines de l’effet pervers du développement. Elle se fonde en effet sur une certaine conception de la société selon laquelle il existerait un « dedans » et un « dehors ». Le succès ou l’échec de l’intégration des familles rurales immigrées en milieu urbain industrialisé expliqueraient ainsi l’apparition ou non de la marginalidad.289

Le discours des travaux issus du DESAL fixe les limites de l’univers « marginal ». Ce secteur comprendrait la population appartenant aux classes sociales exclues du système économique. Ses membres ne possèdent presque aucune des caractéristique qui pourraient leur offrir une place au sein de la société développée.

« … L’homme latino-américain marginado (paysan, poblador, sous-prolétaire) ne se caractérise pas seulement par sa pauvreté et par sa misère, mais surtout par son manque de solidarité organisée et son absence de participation, passive comme active (….) L’homme en situation de marginalidad a besoin d’une poussée externe pour le réveiller et dépasser sa passivité, son aboulie et son parasitisme. » (Silva Fuenzalida 1965 : 10/72)

Même si l’écho économiciste est bien présent, ces idées n’ont toutefois pas puisé dans la tradition marxiste. Elles s’inspirent en effet du « développementisme » latino-américain. Le concept de marginalidad ne peut donc pas être dissocié de la téléologie du progrès, partagée aussi bien par le développementisme que par certains courants critiques. En tout cas, la dualité même de la notion et le terrain d’entente trouvé par deux champs théoriquement opposés a abouti dans la pratique à des politiques relativement proches qui préconisaient toutes un projet de développement social selon lequel la migration rurale-urbaine ne serait qu’une étape, et la marginalidad une « distorsion », un effet non désiré du développement.

Pour résumer, trois conceptions de la marginalidad circulaient indistinctement dans ces théories explicatives du changement social : tout d’abord, la marginalidad relevant des sciences sociales critiques des années soixante privilégiait les effets pervers de la migration rurale-urbaine et a par conséquent construit cette dernière comme un « problème social » engendré par les villes qui reproduisent la relation de subordination du milieu rural à l’urbain. Ensuite, la marginalidad appréhendée dans le champ des politiques sociales a été liée aux problèmes à résoudre techniquement par ces mêmes politiques menant au développement capitaliste. Enfin, la marginalidad serait la résultante d’une culture « de la pauvreté » produite par « l’identité aliénée » des classes sociales défavorisées.

Le rééquilibrage territorial s’alimente à ces différentes théories du développement. Il n’est ainsi pas anodin que Jorge Giordani, ministre de la Planification et du Développement en poste lors de La Tragedia, ait été dans les années soixante-dix un élève de Fernando Henrique Cardoso et Enzo Faletto (1986). C’est Giordani qui conçut des programmes visant l’évacuation des barrios urbains en mettant ainsi en œuvre un programme de développement appuyé sur une intervention technique organisée de gestion spatiale de la population.

L’évacuation massive des sinistrés s’inscrit dans un projet de « déconcentration urbaine » présenté en février 1999. Celui-ci sert une politique territoriale dont le principal objectif est l’arrêt de la croissance de l’axe urbain constitué par la zone métropolitaine de Caracas, Valencia et Maracay. Le projet décrit en effet dans des termes alarmistes les ravages de la « concentration urbaine » et vante les « bienfaits d’un repeuplement des campagnes vénézuéliennes », abandonnées depuis l’avènement de l’économie pétrolière.

Cette rhétorique semble correspondre à la vision « moderniste-technocratique » évoquée par Bruno Lautier lorsqu’il analyse les discours sur la pauvreté en Amérique latine (1995 : 385-387), vision selon laquelle les normes techniques de la gestion des pauvres « s’habillent du langage de la morale ». Ce projet bénéficiait d’ailleurs d’un large consensus parmi les autorités nationales et certains experts en politiques publiques. En éloignant les pauvres, on dégagerait la voie pour la reconstruction de la zone dévastée. Cet élément s’inscrit dans un vaste programme politique de developpement par le biais de la déconcentration de la population, proposé par les cadres du gouvernement d’Hugo Chávez, en particulier par les ministres Jorge Giordani (2004), José Luis Pacheco (2004 : 248-252), Carlos Genatios290, et Tobias Nóbrega291 (1999).

Discours d’objectivation du désarroi

Dans les points qui suivent seront examinées les stratégies discursives visant l’objectivation du désarroi des sinistrés relocalisés qui se plaignent de leur situation. À travers de lettres, de photos et de dossiers de presse, les familles adressaient des messages au président Chavez en lui montrant leurs conditions de vie extrêmes tout en dénonçant l’inefficacité des responsables de leur prise en charge.

Pendant l’année 2001, j’ai visité à plusieurs reprises l’institution FONDUR pour obtenir des informations sur les politiques de relogement. On m’a fourni des photocopies des dossiers des cas qui faisaient scandale dans la presse nationale. Les institutions FONDUR, FUS et Plan Bolivar 2000 étaient en effet accusées par les sinistrés de détourner les fonds destinés à la construction des programmes de relogement des victimes de La Tragedia. Ces dossiers photocopiés, étaient constitués d’éléments témoignant de la détresse que les familles relogées subissaient dans les nouveaux sites : problèmes d’assainissement, mauvaise qualité des constructions et risque d’effondrement des maisons, isolement dans des zones éloignées et dépourvues d’emploi. Parmi ces dossiers se trouvait une pochette contenant le cas que je présenterai dans le point suivant.

Le nouveau site La Union est la banlieue de la ville agricole de San Carlos (environ 100.000 habitants), capitale de l’état de Cojedes, située à 600 km de Caracas. Les familles relogées sur ce site firent un appel écrit en 2001 au président Chavez pour dénoncer « qu’ils avaient été trompés par la Direction d’Habitat du Fondo Unico Social » en montrant que les logements qu’on leur avait attribués étaient dans des mauvaises conditions.

La lettre adressée au président est en effet accompagnée d’un dossier constitué de coupures de presse et d’un rapport élaboré par le médecin-chef du district sanitaire N°1 de San Carlos, capitale de l’état de Cojedes. La promesse non tenue d’emplois contenue dans le Plan Bolivar 2000 et les défaillances dans la distribution des sacs de nourriture contribuent à la situation d’abandon et d’oubli de la part du gouvernement. Une tactique discursive est aussi perceptible dans la mise sur le même plan de La Tragedia et de leur détresse actuelle, d’où l’expression passer « d’une tragédie à une autre ».

Ce document comporte deux éléments significatifs pour mon analyse. Le premier est que la lettre est une pratique qui s’inscrit dans le registre d’une supplique (Fassin 2000) élaborée dans des termes semblables à ceux des « petits papiers » qui sont envoyés au président Chavez pour formuler de demandes particulières.

Le second élément a trait au rappel de la promesse inscrite dans le nouvel ordre politique promulgué par la nouvelle Constitution : la promesse de la nouvelle fondation de la nation fait écho dans la promesse de reconstitution de l’ordre moral par la dignification. Les signataires de la lettre se déclarent comme des dignificados pour faire valoir la légitimité de leur demande tout en démontrant l’indignité de leurs actuelles de vie.

Dans le dossier, aux coupures de la presse locale et des photocopies d’un reportage photographique s’ajoute une lettre plus formelle et succincte, adhérant à un registre plus froid et institutionnel adressée à la direction d’Habitat du FUS et aussi soussignée par les dignificados :

Dans cette lettre, on adhère le registre de la dénonciation de la corruption du gouvernement bolivarien et l’alerte est donnée au président Chavez sur les désordres du fonctionnement des institutions qui n’accomplissent pas les mandats annoncés par le Président à travers les médias officiels. Le président est considéré ainsi leur interlocuteur direct, conséquence de la politique communicationnelle officielle dans laquelle le président écoute et s’adresse directement avec les personnes dans le besoin soit par le biais de l’émission hebdomadaire de radio (souvent télévisée) « Allô Président » soit via des messages écrits qu’on essaie de lui faire parvenir par divers moyens (réseaux administratifs et personnels).

Mais à différence des habitants d’El Manguito (voir vignette de terrain n°10), où les plaintes des sinistrés s’ancraient dans un registre vindicatif et de dénonciation de la corruption, les sinistrés de La Union expriment leur révolte dans un registre émotionnel et pathétique et cherchent certes à inculper la direction du FUS de négligence mais aussi à émouvoir le président.

La corruption dans les fonds de relocalisation : nouvelles médiations entre l’Etat et les sinistrés

Entre janvier 2000 et janvier 2001, le secteur public vénézuélien ne construisit que 36.313 logements pour répondre à un déficit officiellement estimé à 1 million et demi de logements294. Quatre institutions différentes furent chargées de la mise en œuvre du Plan national de logement (Plan Nacional de vivienda) annoncé en 2000 : CONAVI (Consejo Nacional de la Vivienda), INAVI (Instituto Nacional de la Vivienda), Fundabarrios, et FONDUR (Fondo Nacional de Desarrollo Urbano) en conjonction avec le Plan Bolivar 2000. Ces institutions devaient assurer la construction, octroyer des crédits, choisir les dossiers des candidats, et suivre les versements aux familles ayant bénéficié de prêts. La plus grande institution et la mieux dotée pour accomplir sa tâche était FONDUR, l’estimation officielle du temps nécessaire pour bâtir les logements étant de dix ans. Le budget de FONDUR pour l’an 2000 a été de 200 milliards de bolivars, soit environ 80 millions de dollars. La « maison-type » devait compter 70 mètres carrés, deux chambres, une salle à manger, une cuisine et un salon.

La fourchette des prix des maisons et des appartements variait entre 8 et 14 millions de bolivars, environ 10.000 euros. Le directeur de FONDUR et du Plan Bolivar 2000 à l’époque était le général de l’Armée de terre Victor Cruz Weffer. Pour mettre en valeur la qualité des logements que FONDUR offrait aux futurs bénéficiaires et les motiver à se reloger sur les nouveaux sites, le général Cruz Weffer déclarait :

« Ce sont les maisons de la Vème République, celles que le président Chavez bâtira pour dignifier les vénézuéliens ; celles de la IVème République n’avaient que 45 mètres carrés. Le Président Chavez avait aussi promis que les nouveaux sites urbains comptent aussi des cultures agricoles et de l’industrie manufacturière, pour que ces nouvelles petites villes qui étaient en train de naître au Venezuela ne deviennent pas des villes dortoir. ».295

Les déclarations de Cruz Weffer suscitèrent d’énormes attentes parmi la population sinistrée en attente de la concrétisation des offres gouvernementales de relogement.

Or la politique de relogement de FONDUR s’avéra insuffisante et défaillante, et de nombreux scandales de corruption éclatèrent et affectèrent son directeur, le général Cruz Weffer.296 Le général Manuel Rosendo ainsi que le général Victor Cruz Weffer commandaient l’exécution des travaux de ce plan dont le budget annuel était estimé en 120 mille millions de bolivars (environ 170 millionns d’euros) sans aucune instance de contrôle des finances ni de supervision297. Dans le Plan Bolivar 2000 et FONDUR, les contrats pour exécuter les ouvrages publics étaient attribués sans appel d’offre, ainsi que les contrats de services. Les attributions des travaux étaient établies sans aucune forme de contrôle administratif. Les ressources financières destinées au Plan Bolívar 2000 étaient directement transférées aux garnisons de l’Armée de terre, sans passer par les instances administratives de contrôle de l’administration publique des municipes et des régions.

Tableau 2 – Budgets alloués à la reconstruction et au relogement, plan d’emploi rapide et relocalisation (2000-2003)

Montant (VEB)Montant (USD)
Fonds alloués à 133 ONGs par le FUS23 225 584 976 00033 179 407
Crédits pour location de logements76 582 025 000109 402 893
Crédits pour achats d’immeubles39 972 000 00057 102 857
Crédits pour micro entreprises80 000 000 000114 285 714
Réfection des voiries, dégagement des décombres, relance des services150 000 000 000214 285 714
Total23 572 139 001 000528 256 585
Elaboré d’après les données issues des rapports de la Commission spéciale pour Vargas, Assemblée Nationale

Le 12 janvier 2000, le gouvernement national créa un fonds spécial de dix milliards de bolivars administré par une banque de l’État, la BANAP, destiné à des prêts pour le relogement et administrés par FONDUR. Un rapport présenté à l’Assemblée nationale en août 2002 signala que les fonds publics destinés aux « crédits d’acquisition de logement pour les familles affectées par la tragédie de Vargas », administrés par la Banque Nationale d’épargne et prêts (BANAP), avaient été déviés par cette institution par une procédure frauduleuse. Les conditions de l’utilisation des fonds du financement du Programme spécial de logement autorisèrent en effet la banque BANAP à investir les ressources disponibles dans des outils financiers garantissant la liquidité nécessaire pour assurer le versement opportun des prêts hypothécaires. Ainsi, au lieu d’octroyer des crédits, le fonds fut utilisé pour accroître le capital, effectuer de placements bancaires, et acquérir des bons dont les rémunérations atteignirent plus des trois milliards de bolivars. En outre, les conditions requises pour accéder aux crédits excluaient de fait la plupart des affectés de la catastrophe et détournèrent l’opération de sa finalité sociale du fond.298

Tableau 2 Budget alloué au Plan de dignification de la famille venezueliénneAide humanitaire, plan d’emploi rapide et relocalisation (1999-2003)

Montant (VEB)Montant (USD)
Assemblée nationale constituante, décret du 17/12/1999670 000 000 000957 142 857
Allocation spéciale année 200080 000 000 000114 285 714
« Capital semence » expropriations et indemnisations20 000 000 00028 571 428
Aide internationale432 525 200617 893
Coopération internationale (via accords)20 000 00028 571
Fidéicommis Crédits Banap10 000 000 00014 285 714
Allocation spéciale 200223 000 00032 857
Allocation spéciale 200340 000 000 00057 142 857
Prêt de la Banque Internationale de Developpement200 000 000
Total820 475 525 2001 372 107 891
Elaborée d’après les données issues des rapports de la Commission spéciale pour Vargas, Assemblée Nationale

Le général Cruz Weffer, aujourd’hui retraité, fut accusé de corruption peu de temps après et destitué. En avril 2007, six après, ses comptes bancaires ont été bloqués299. Le Plan Bolivar 2000 a quant à lui été soustrait des fonds destinés au relogement et ceux-ci reconduits aux institutions civiles du gouvernement chargés du logement.

Je vais examiner le registre expressif d’un texte adressé à FONDUR – l’institution chargée du relogement – par les sinistrés relocalisés mécontents de leur nouveau logement.

Ce texte relève d’une interaction virtuelle entre les sinistrés relogés et les institutions, en l’occurrence FONDUR et le Secrétariat de la présidence de la République. En effet, il ne s’agit pas d’établir la vérité de ce qui est dénoncé par les sinistrés mais d’examiner le jeu qui se déroule dans leur travail rhétorique. Les relogés se détachent dans cette lettre du remerciement et expriment leur plainte dans un régime d’obligation en rappelant l’article de la Constitution bolivarienne qui consacre le droit au logement.

Deux éléments formels présents dans cette lettre défient la hiérarchie institutionnelle établie par l’entrée des généraux de l’Armée de terre dans la direction des institutions. Le premier est l’adresse à Cruz Weffer comme colonel, alors qu’il est général. Cette erreur, qui relève sûrement d’un manque d’attention, montre néanmoins que les hiérarchies militaires ne constituent pas un point crucial pour les sinistrés. Le second concerne la note qui signale l’envoi d’une copie au ministère du Secrétariat de la présidence. Les sinistrés rappellent ainsi que c’est le président – à travers son secrétaire Elias Jaua qui gérait souvent les demandes des sinistrés avant leur relocalisation en 2001 – qu’ils considèrent comme leur interlocuteur. Le fait d’adresser une lettre au « Secrétariat de la présidence », ministère qui s’occupe directement de gérer les actions de l’exécutif de la République, montre que les membres de cette association de voisins veulent faire connaître leur situation dans les hautes sphères du gouvernement. La transcription de l’article de la Constitution est un acte fort à l’attention du général Victor Cruz Weffer. Mais cette lettre mobilise aussi un troisième élément rhétorique ; en dénonçant les conditions des immeubles attribués, les signataires dénoncent – ou insinuent l’existence – un détournement des fonds de relogement. Ce troisième élément marque le passage du registre de plainte à celui de dénonciation de la corruption.

Dans son étude consacrée au cyclone Mitch dans le Honduras, Andrea Boscoboinik (2002) signale que la gestion des fonds de l’aide humanitaire dans ce pays

« a suscité une méfiance accrue et a soulevé une polémique concernant le risque de corruption et de malversation. Les politiciens étaient déjà considérés comme des corrompus avant la « catastrophe », mais le désordre engendré n’a fait qu’augmenter les suspicions. » (Boscoboinik 2002 : 176)

En revanche, Andrea Boscoboinik n’offre point de descriptions concernant les suspicions de corruption ni les récits des plaintes pour détournement des fonds de l’aide internationale.

Chris Shore et Dieter Haller (2005) soutiennent que les sciences sociales ont traité de la corruption à partir de deux perspectives théoriques : la structurelle et l’interactionnelle. D’un côté, les approches structurelles sont largement diffusés par les médias et les études du développement avec des nuances évolutionnistes ou moralisantes, intègrent la corruption à la liste des caractéristiques négatives typiquement attribuées aux « autres », telles que le sous-développement, la pauvreté, l’ignorance, la répression des femmes, le fanatisme, et l’irrationalité. Ces « autres » se situent naturellement en dehors des démocraties modernes, occidentales et civilisées. Cette démarche stéréotypée rappelle le discours colonial concernant le primitivisme de la société sauvage. De l’autre côté, dans la perspective interactionnelle, la corruption remplit dans une fonction dans le processus du développement car elle comble la brèche de la bureaucratie incomplète de l’État (Shore et Haller 2005: 3).

Mais c’est Akhil Gupta (2005 : 174) qui constate que la corruption prend une place grandissante dans la narrativité de la constitution des États contemporains. La corruption est surdéterminée par des histoires qui s’avèrent réitératives et qui permettent aux participants de donner sens du drame social de leurs actions. Gupta offre une description détaillée des actions et des déclarations de deux fonctionnaires anti-corruption en Inde et montre combien la corruption, la suspicion et les histoires de corruption sont les médiatrices de la compréhension de l’État des officiels (2005 : 181). Les histoires de corruption, d’incompétence et de mauvaise gestion acquièrent, par leur répétition, une grande force et constituent une narration de l’État car, comme le signale Gupta à juste titre, « la narrativité de l’État ouvre la porte à une analyse très riche de l’idéologie, l’hégémonie et la légitimation » (2005 : 176). Ruth Capriles (1996 : 243) signale que l’État moderne vénézuélien s’est historiquement constitué comme une entité marquée par la corruption et la contrebande. Le discours constitutif de l’État à l’époque contemporaine met en effet systématiquement en doute « l’éthique publique des fonctionnaires publics du système démocratique », structurellement identifiée avec l’appropriation indue des bénéfices pétroliers. L’exigence que les relogés formulent dans leur lettre rappelle que le nouvel ordre national récemment inauguré devait être en principe « moralement irréprochable ». Le détournement des fonds destinés à secourir les premières victimes de la nature était ainsi intolérable sous la nouvelle République.

* * *

Le Plan Bolivar 2000 fut présenté comme un programme social impulsé par une action humanitaire destinée à sortir le pays d’une situation sociale dramatique. Dès janvier 1999, le gouvernement proclama son devoir de répondre à l’« urgence sociale » générée par la misère et la pauvreté du peuple. Ce sont « la pauvreté » et la « souffrance grandissante du peuple », victime surtout de la « catastrophe » de l’ancien ordre national, qui justifient l’intervention de la « Force Armée » bien avant La Tragedia. L’instauration de ce plan constitua également la première action politique alimentée par la symbolique de la dignité. Dans cette rhétorique, la dignité est aussi bien celle du peuple meurtri par la situation de crise sociale que celle des militaires, en particulier des effectifs de l’Armée de terre, qui en « bons bolivariens », aspirent à « soulager le peuple » de ses souffrances plutôt qu’à le réprimer. Le Plan Bolivar 2000, instituant l’intervention sociale des Forces armées, relève donc officiellement d’une action humanitaire nécessaire et d’urgence, et non pas d’une politique publique, tout en manageant un certain flou sur sa temporalité : les soldats resteront en dehors des casernes tant que le peuple aura besoin d’eux. La Tragedia de fin 1999 n’a ainsi fait que prolonger cette situation d’urgence sociale et de présence militaire dans la vie civile.

La politique publique nommée « programme de dignification de la famille vénézuélienne », destiné à assister les sinistrés de la catastrophe, s’est organisée dans l’attente de la prise en considération des demandes particulières de la part habitants des quartiers défavorisés urbains. Le discours professé par le président Chavez soulève l’espoir des milieux populaires d’être enfin écoutés. La refondation de la nation, le recommencement de l’histoire et la promesse d’un avenir socialement plus égalitaire, basé sur la redistribution plus juste du revenu pétrolier, révèlent le sens de la construction politique de la dignité, catégorie morale fondatrice de la prise en charge des victimes. Les sinistrés ne seraient pas dans cette rhétorique, les victimes de La Tragedia, mais celles du régime politique antérieur. La rhétorique officielle souhaite faire coïncider la téléologie morale de la révolution bolivarienne avec la prise en charge des sinistrés en visant la récupération par les pauvres de leur dignité dans un temps et un espace déterminés. L’étude des pratiques dans les refuges de transit suggère cependant un décalage important entre ces déclarations de principe et leur mise en œuvre.

L’hébergement dans un espace militaire des personnes déplacées, considéré à l’origine comme une disposition transitoire avant le relogement en province, engendre une situation d’assujettissement et de dépendance où les personnes deviennent plus facilement gouvernables ; les dispositifs de contrôle et de recensement déployés par les institutions donnent plus facilement accès aux personnes certes mieux protégées, mais aussi surveillées. La circonscription des familles aux limites soit d’un fort militaire, soit d’un refuge civil sous la surveillance des militaires, a répondu à la mise en place d’une stratégie sécuritaire à l’égard de populations dont la libre circulation aurait présenté un danger, pour elles-mêmes comme pour le reste de la société. Cette stratégie recouvre d’ailleurs des pratiques disciplinaires quasi militaires paradigmatiques du contrôle des déplacements massifs de population. De par leur caractéristiques organisationnelles – horaires, disposition des espaces, contrôle de la mobilité –, les emplacements militaires mettent généralement en œuvre une standardisation de la prise en charge de la vie à grande échelle, constituant des cadres de vie qui amènent souvent à des expériences comparables.

L’étude de la gouvernementalité des sinistrés concerne d’ailleurs les jugements portés sur leurs façons de se conduire, sur les techniques particulières que les institutions ont mises en œuvre pour les contraindre, les punir ou les inciter à prendre des décisions destinées à vider ces espaces de leurs occupants. Les familles sinistrées ont été provisoirement relogées dans des refuges installés dans des forts militaires et divers refuges où elles ont attendu, pendant parfois plus d’un an, leur transfert vers les nouveaux logements. Les familles en attente dans ces espaces étaient significativement défavorisées et constituées pour la plupart de femmes et d’enfants. Cette prise en charge se traduira, paradoxalement, par une pérennisation de ces espaces de logement, où devait se concrétiser la « dignification » promise. La politique de relocalisation des sinistrés est l’une des premières tentatives du gouvernement du président Chavez pour mettre en œuvre une politique de développement destinée à résoudre problème de la marginalidad urbaine. La décision de la relocalisation des sinistrés s’inscrit essentiellement dans une pensée visant à favoriser le repeuplement des campagnes. La gouvernementalité de la dignification s’est ainsi matérialisée dans une disposition pratique liée à la configuration spatiale de la nation et reposant sur des principes régulateurs et normalisateurs de la vie quotidienne. Comme ce sera analysé dans le chapitre 6, le contrôle des familles sinistrées s’exprime ainsi dans le cadre d’une normalisation, dans le double sens du terme, de leur situation.