Même si un certain relâchement de la discipline imposée à l’origine lors de l’installation des refuges est apparu dans le confinement, il n’a pas pour autant accru l’autonomie des sinistrés. Dans l’étude des refugios, il conviendra donc de reprendre la différenciation proposée par Michel Foucault (1994 : 590) entre le « pouvoir » et la « discipline ». Le « pouvoir de type disciplinaire » propre aux institutions d’enfermement ne s’exerçait pas dans les refugios. La discipline, définie par Foucault comme « l’une des procédures des relations de pouvoir », ne fonctionnait pas entre sinistrés et militaires. Il s’agissait au contraire d’un relâchement des normes disciplinaires tout en maintenant les rapports de pouvoir hiérarchisés des casernes.

Puisqu’il s’agissait d’un exercice particulier, dans le relâchement des normes de la caserne se jouait aussi une normalisation de l’assujettissement. La normalisation à l’intérieur des refuges installés dans les zones militaires relevait ainsi de la négociation entre sinistrés et militaires des normes disciplinaires inhérentes à l’institution militaire. Et si la distinction analytique de Michel Foucault posée ci-dessus peut certes attester de mon regard probablement « surinvesti » par rapport à la question de la discipline ainsi que d’une supposée imposition martiale aux familles, il convenait toutefois de cerner les moments et les façons dont ces normes posaient problème aux pensionnaires. Et contre toute attente, les matériaux ont notamment révélé que les normes des militaires étaient demandés et souhaitées par les hébergés, qui regrettaient de les voir se relâcher, voire disparaître.

Dynamique des interdictions

Fort Tiuna356 était un espace militaire accueillant des civils urbains qui menaient leurs vies mais qui devait assurer les conditions de sécurité inhérentes à toute institution militaire. Or des prohibitions diverses se mélangeaient et touchaient indistinctement les domaines de la sécurité militaire mais aussi de la vie privée des hébergés. J’ai pu observer les restrictions suivantes : interdiction aux soldats de circuler dans les chambres des casernes habitées par les sinistrés, interdiction aux hébergés de rester la journée entière dans les chambres – ce qui n’était d’ailleurs jamais contrôlé –, interdiction de faire la cuisine dans les chambres, interdiction des boissons alcoolisées, interdiction d’installer les petites boutiques trop près les unes des autres car cela suscitait des bagarres entre les vendeuses, etc.

En tenant compte de ces interdits, les femmes sinistrées recouraient à différentes stratégies pour se procurer de l’argent. Pour s’assurer un revenu, certaines femmes avaient réussi à acquérir des droits particuliers, et ces prérogatives signaient le nouvel aménagement de la caserne. C’était le cas de Rosana, une jeune femme vendeuse des rues357 et ressortissante du barrio Gramoven. Elle habitait au fort dans le pavillon « A » avec sa tante, son unique parent ayant survécu. Avant La Tragedia, elle vendait dans les rues à Catia, la zone populaire la plus vaste de l’ouest de la ville de Caracas. Rosana participait pleinement à la vie de la caserne et entrait facilement en contact avec les autres. Elle avait une petite boutique dans sa chambre où elle faisait la cuisine et la vendait. Cette activité était en principe interdite. Le jour de notre entretien, elle me dit que la veille le sergent de la garnison l’avait amenée devant le lieutenant à qui elle avait dû s’expliquer sur ses activités :

« Il est interdit de faire la cuisine dans les chambres, à cause de la sécurité (…) mais je ne vois rien de mal, je prends mes précautions avec la gazinière, je prépare surtout des haricots noirs, et de la soupe. Les gens sont fatigués de la nourriture du réfectoire des soldats, parfois trop salée, parfois insipide, et ils ne nous servent que des sardines. » (Entretien avec Rosana, caserne du bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, 20 juin 2000)

Dans une situation plus du moins anarchique, les effectifs militaires concédaient des autorisations en appliquant des critères très variés et souvent affectifs, comme le témoigne cette note de terrain concernant le cas de la boutique de Rosana :

« L’utilisation de bouteilles de gaz était autorisée, ou en tout cas pas pénalisée, mais il était difficile de les transporter à l’intérieur du fort. Après avoir réfléchi un peu, Rosana a ajouté : « Le lieutenant a été très gentil. Il a compris mes motivations [pour se servir des gazinières]… » En tout cas, elle ne semblait pas inquiète à cause de l’incident. Elle a attendu quelques jours et puis elle a continué à préparer ses haricots noirs, si sollicités, même par les soldats. » (Entretien avec Rosana, caserne du bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, 20 juin 2000)

Il y a deux éléments à retenir lorsqu’on veut expliquer l’attitude des commandants militaires (sergents, lieu-tenants et colonels) observés vis-à-vis de la régulation de la vie des sinistrés. D’une part, l’organisation militaire faisait que les commandants soient relevés de leurs postes tous les deux ou trois mois. Cette rotation et l’institution de nouvelles consignes à chaque prise de poste d’un commandant entraînait une grande instabilité des habitudes des sinistrés, obligés de réorganiser leurs routines de vie à chaque relais. Par conséquent, tout nouveau commandant était jugé autoritaire par les sinistrés.

D’autre part, cette rotation mettait fin aux éventuelles démarches que les commandants avaient entamée pour aider les familles. Or le succès ou l’échec de l’amélioration des conditions d’hébergement, voire de l’assignation de logements, dépendait dans une grande mesure du pouvoir du commandant et de l’influence qu’il avait dans les hautes sphères du pouvoir. Les femmes sinistrées savaient bien que si les commandants étaient sensibilisés à leur situation, elles obtenaient très rapidement des aides ou des services pour les familles. Leur action était ainsi investie d’une grande légitimité. C’est pourquoi je vis des femmes sinistrées fondre en larmes à l’annonce du transfert d’un colonel dans un autre bataillon. Par exemple, le commandant de la garnison Ortega Ramírez fêtait mensuellement (pendant mes observations, entre janvier et mai 2000) les anniversaires des enfants. Comme Rosana avait su par hasard la date d’anniversaire du commandant, elle lui avait organisé une fête surprise dans la caserne, elle avait confectionné un gâteau et les enfants lui avaient fait des dessins. À cette occasion, j’entendis des phrases qui regrettaient le relâchement des normes imposées par ce militaire bien aimé. Ainsi, l’attitude sympathique du commandant n’était pas perçue comme un signe de « désordre » sinon tout le contraire, comme l’affirmation du souhait de la présence du commandant comme autorité.

D’autres observateurs ont constaté également des ambigüités dans l’application des normes dans les refuges sans pour autant parvenir à les expliquer. Nelson Morales (2000) signale ainsi que le traitement des sinistrés n’était pas égal et qu’il existait des préférences, des particularités, des avantages, qui créaient une « ambiance tendue » dans la caserne :

« Dans ce refuge-là, les hommes et les femmes ont été séparés et le règlement disciplinaire s’est appliqué avec beaucoup de rigueur à cause d’une nombreuse et permanente présence des militaires. Cette cohabitation a en effet généré quelques difficultés car le traitement que recevaient certaines personnes était plus avantageux par rapport à celui que recevaient les autres, ce qui a rendu encore plus difficile le travail. » (Morales 2000 : 279)

L’observation de Morales sous-entend un jugement – un traitement égalitaire assainirait la vie dans le refuge – et porte peu d’intérêt à la façon dont se tissent des rapports différenciés entre les hiérarchies de pensionnaires et les militaires. En effet, l’apparition de relations affectives entre les femmes du refuge et les commandants de la caserne dérivait facilement dans des situations ambigües concernant l’imposition de règles des familles à l’intérieur du fort. Ceci donnait lieu à des rumeurs de disqualification parmi les familles hébergées. Dans leurs récits d’expérience de vie quotidienne en caserne, certaines femmes sinistrées soulignaient « l’immoralité » de certaines congénères lorsqu’elles soupçonnaient d’avoir des rapports avec les soldats.

La métamorphose de la caserne en espace domestique

Le passage de damnificados (sinistrés ordinaires) à dignificados (sinistrés d’exception) ne s’est fait que dans les discours, et ce statut exceptionnel s’est dilué avec le prolongement de leur séjour dans les refuges. La banalisation de cette situation exceptionnelle s’est traduite par une perte pour les dignificados du statut de protégé. Par conséquent, les dispositifs de sécurité se sont métamorphosés pour se protéger d’eux. D’« hôtes », ils sont devenus d’éventuels « malfaiteurs » aspirant à profiter des aides et des commodités du fort. La caserne ne fut jamais remise en cause comme espace d’accueil des populations civiles, elle a toujours été « un espace apte à les accueillir » comme le signalait la ministre Ochoa lorsqu’elle évoquait la façon dont la crise avait été gérée358. Toutefois, c’était « un endroit dont les sinistrés n’apprécient pas les qualités » comme le disait un général du For Tiuna (Entretiens avec les responsables militaires Fort Tiuna, carnet de terrain, mai/juin 2000)359, en précisant même qu’ils ne seraient jamais aptes pour l’apprécier.

Pour certains officiels hauts gradés, le seul fait que ces espaces soient habités nuisait en soi au monde martial, et les dégâts que ces sinistrés occasionnaient n’étaient pas seulement d’ordre physique mais moral. D’après les témoignages des officiers, les installations se délabraient car les sinistrés ne savaient pas s’en servir.

« Les damnificados ne savent pas utiliser les WC, ils ont déjà détruit El Poliedro alors il faut les empêcher de détruire nos installations aussi… » (Entretiens avec les responsables militaires, Fort Tiuna, carnet de terrain, mai 2000)

Les commandants des bataillons voulaient éviter que les casernes ne ressemblent à des logements ordinaires : l’image d’une maison habitée – d’autant plus par des femmes et des enfants – les mettait mal à l’aise. Quoi de plus éloigné des rigueurs de la discipline militaire que du linge, surtout celui de femmes et d’enfants, qui sèche sur les grilles protégeant l’accès aux dépôts de chars et de machines de guerre ?

« Bon, on peut faire la lessive là-bas [elle signale les grands lavabos dans la cour] mais le comandant ne permet pas qu’on fasse sécher le linge au soleil, ou n’importe où, donc, on doit chercher un endroit où mettre nos affaires, mais ça va…Mais le problème c’est qu’on ne peut pas laisser notre linge tout seul car il est volé tout de suite. Il faut rester tout près du linge. » (Entretien avec Carolina, 18 et 19 mai 2000, caserne du Bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, Caracas)

Les relations de pouvoir balançaient entre l’autorité paternelle et protectrice de certains officiers de carrière inquiets du « destin » des familles et l’indifférence d’autres officiers opposés – sans le manifester publiquement – à l’usage civil des casernes.

Parmi les sinistrés, les femmes et les enfants étaient les plus assujettis aux avantages et aux préjudices induits par les attitudes de ces militaires. Cette situation conduisait à l’apparition de sentiments extrêmes chez tous les acteurs : haine, mépris, amour, sollicitude et gratitude. La source naturelle des critères du « bon fonctionnement du refugio » était l’autorité de l’officier supérieur du bataillon, qui variait parfois selon les états d’âme de celui-ci et selon le comportement du groupe subordonné, composé des soldats, des femmes, des adolescents et des enfants.