En partant d’une revendication d’un certain matérialisme critique, Paul Farmer (2002) propose la notion de « matérialité du social » pour analyser des formes de violence affectant aux groupes subordonnés de la société. Par « matérialité du social », Farmer « désigne l’économie mais avec tout ce qu’elle comporte de politique et de social : les structures économiques sont socialement construites » (2002 : 9). Suivant cette ligne d’analyse, la fin du transit des sinistrés de La Tragedia se caractérise par une forte naturalisation sociale des contraintes des cas « non résolus », qui entraînent vers le confinement. Les discours et les pratiques, souvent paradoxales, des institutions assurant l’aide, elles étaient vécues, comprises et gérées par les bénéficiaires de façon contradictoire dépendants d’une aide qu’ils refusaient de perdre.
Deux facteurs pratiques déterminent les caractéristiques empiriques de la naturalisation des contraintes, à la base de la normalisation (dans le double sens du mot) de la vie des sinistrés dans les refuges de transit. Tout d’abord, le déclin de la prise en charge dans l’urgence et la diminution progressive des dons et de la nourriture créèrent une atmosphère de restrictions matérielles et de suspicion chez les sinistrés en attente de logements. Puis la stagnation de l’attribution de nouveaux logements en 2000 et 2001 paralysa l’avènement de la phase en principe finale de la dignification, le relogement relocalisé. Ces deux facteurs conduisirent les autorités du FUS et du Plan Bolivar 2000 à renforcer les plans d’emploi rapide. Ne pouvant plus assurer la pleine prise en charge des sinistrés, le gouvernement privilégia ainsi les emplois temporaires. Comme il n’y avait pas assez d’emplois temporaires pour tous les chefs des familles logées dans les refuges, l’enjeu essentiel était donc l’attribution des postes.
Documents d’identité et choix des bénéficiaires d’une aide en déclin
Dans les refuges de transit, les familles sinistrées vécurent une situation de cloisonnement – spatial mais aussi social – où les agents décidaient qui recevait et qui ne recevait pas les dons, les postes dans les plans d’emploi dits rapides, et autres bénéfices. La prise de décisions était censée relever d’une étude minutieuse, comme dans les institutions d’assistance sociale, au « cas par cas », à partir d’un formulaire permettant d’établir les besoins des demandeurs. L’observation prolongée sur le terrain montre au contraire la latitude dont disposaient les agents pour appliquer les critères et choisir ainsi les bénéficiaires des plans d’emploi rapide.
Pendant le séjour de transit, l’hébergement dans les forts militaires s’articulait avec le plan d’emploi du Plan Bolivar 2000. Mes visites aux refuges militaires ont parfois coïncidé avec la phase de recrutement de ces plans d’emploi, coordonnés par les fonctionnaires du FUS et sous la direction des officiels de l’Armée de terre. En croisant ces trois éléments – emploi, hébergement et nourriture – il était difficile pour les familles sinistrées d’échapper à une totale dépendance de l’institution militaire.
Pour bénéficier de la distribution de nourriture et des postes dans le plan d’emploi rapide, les sinistrés hébergés dans les refuges de transit devaient avoir impérativement les deux documents suivants :
Une « attestation de sinistré » produite par les pompiers et cosignée par le FUS.
Une attestation du lieu de résidence d’origine produite par le chef civil de sa paroisse300.
Sans cette documentation, les chefs de famille ne pouvaient pas bénéficier d’une chambre, ni bénéficier d’un emploi, ni quitter le refuge sous peine de perdre leur place.
Pour mesurer les caractéristiques de cette dépendance, je présenterai une analyse ethnographique comparative de deux jeunes femmes, mères, avec des enfants en bas âge, Eva et Carolina, l’une logeant dans un refuge situé dans une caserne, et l’autre dans un entrepôt situé dans un barrio populaire. J’ai choisi ces deux cas car, au cours de mes observations des scènes quotidiennes de la vie dans les refugios, je fus particulièrement marquée par leur « docilité » dans des situations à mes yeux critiques, par leur manque de réaction face à des attitudes que je percevais comme des abus manifestes.
Le dispositif du « Plan d’emploi » devait, en principe, être efficace. En gagnant dans ce cadre un salaire hebdomadaire, le chef de famille pouvait subvenir aux besoins minimums du groupe dans l’attente d’un nouveau logement. Lors de l’annonce d’un appel à candidatures pour rejoindre le Plan Bolivar 2000, l’attente dominait la vie quotidienne du refuge. Mais les emplois du Plan Bolivar 2000 étaient réservés aux adultes sinistrés ayant des enfants en bas âge à charge. Tout au long de mon enquête de terrain dans les refuges, j’accompagnais les femmes dans la constitution de leur dossier ; celui-ci consistait en une pièce d’identité et en extraits d’actes de naissance des enfants attestant leur nombre et leur filiation directe. Ce qui n’était pas simple pour ces familles. Etablir l’état civil était la première difficulté importante et les obstacles relevaient de trois types de situations d’ordre différent. La première situation est d’ordre événementiel, liée la perte et la destruction des documents d’identité lors de la catastrophe. La deuxième est d’ordre institutionnel et tient au fait que les institutions chargées de fournir les documents de l’état civil fonctionnent déjà en temps « normal » de façon très lente et inefficace. La troisième situation est d’ordre sociologique et dérive du parcours de vie précaire des mères avant le désastre, parcours qui les avaient souvent conduites à envoyer leurs aînés habiter chez des membres de la famille (grands-mères et tantes) installés loin de Caracas.
La coexistence de ces trois situations faisait que le rétablissement des pièces d’identité des victimes prenait un temps infini et généra de fait une exclusion des jeunes femmes mères d’enfants en bas âge du Plan de empleo du Plan Bolivar 2000.
Carolina se trouvait dans cette situation lorsque je l’ai rencontrée. Elle logeait avec sa famille dans l’aile « B » de la caserne Ortega Ramírez (voir vignette de terrain n°9). Elle n’avait pas la possibilité de laisser ses enfants pour aller travailler en dehors du Fort Tiuna et, par conséquent, un travail à l’intérieur du Fort représentait son unique chance de gagner de l’argent. Avant La Tragedia, Carolina habitait à Blandín301, à Catia, la zone nord-ouest de Caracas, sur le flanc de l’Avila qui donne sur l’ancienne route de La Guaira. Dans les années cinquante, avant la construction de l’autoroute et des viaducs permettant de relier Caracas à son port naturel, La Guaira, tout le trafic passait par l’ancienne route particulièrement difficile car encastrée dans un relief très accidenté. Ces trente dernières années, un grand nombre de barrios se sont construits le long de cette route, sur des terrains très instables formant des précipices et des falaises.
Carolina avait 4 enfants : une fille de 7 ans, un garçon de 6 ans, un garçon de 5 ans et un nourrisson. L’aînée était sourde et gesticulait pour communiquer. Au cours de l’entretien, Carolina me dit :
« Je voulais joindre le Plan Bolivar 2000, je sais que d’autres femmes ayant accouché ici ont eu une opportunité d’emploi dans ce plan, mais moi, je trouve un peu honteux de demander de l’emploi ici. J’ai peur que le monsieur chargé du recrutement me dise quelque chose de désagréable. Je venais d’accoucher quand ils ont embauché les femmes pour les postes. Je suis allée parler avec lui, et il m’a dit qu’il n’avait pas d’emploi à me proposer. Après, j’ai su qu’il avait dit oui à une autre personne, c’est injuste. J’ai parlé avec lui une nouvelle fois, il m’a demandé si j’avais ma carte d’identité mais je ne l’avais pas, et je ne l’ai toujours pas. Je l’ai perdue pendant La Tragedia, mais je peux trouver une photocopie. Pendant le « plan d’identification » mis en œuvre dans l’urgence, dans le Naciones Unidas,302 j’en ai demandée une autre, mais je ne l’ai jamais eue. L’avocat [employé par le FUS et venu assister les sinistrés dans la garnison] m’a dit que je devais aller la chercher hier, mais, il pleuvait et je n’avais personne à qui confier l’enfant. Puisque je n’ai pas de carte d’identité, le monsieur m’a dit que je ne pouvais pas rentrer dans le Plan d’emploi. » (Entretien Carolina, 18 et 19 mai 2000, Caserne du Bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, Caracas)
Carolina faisait ainsi allusion au plan d’identification lancé dans l’urgence dans le stade Parque Naciones Unidas ainsi que dans la salle El Poliedro ; les institutions chargées de recenser la population sinistrée avaient mis en œuvre des opérativos de cedulación pour rétablir leur carte d’identité (cédula) aux personnes que l’avaient perdue lors des inondations303. Or le système d’identification vénézuélien est très inefficace et anachronique. Faute d’investissements et de renouvellement technologique dans les bureaux d’identification, les institutions chargées de l’état civil des citoyens s’avèrent parmi les plus obsolètes d’Amérique latine304. Les observations de terrain montrent que, dans le cadre de la diminution de la répartition de denrées et d’autres biens de subsistance, l’obtention des papiers d’identité était devenue un enjeu majeur vital pour les familles pensionnaires : pas d’emploi sans carte d’identité et sans extraits de naissance des enfants.
La question de l’identité a été souvent traitée et analysée dans les études ethnographiques des populations déplacées sous contrainte, en particulier lors des conflits transfrontaliers. En suivant Michel Foucault, Liisa Malkki signale que la documentation peut devenir une technique très efficace de pouvoir car les personnes peuvent alors être connues, objectivées, et par conséquent assujetties aux interventions techniques et bureaucratiques (Malkki 1995: 170). Dans le transit, l’exigence d’identification était un signe de la fin de l’assistance d’urgence et marquait le début d’une standardisation de la prise en charge de la population. Le traitement institutionnel relevait donc moins du contrôle que de l’exclusion pour non identification. Le parcours de Carolina illustre bien les modes d’application des critères dans la distribution des postes du « Plan d’emploi rapide ». J’ai aussi observé attentivement les comportements des fonctionnaires installés dans un petit bureau de la caserne :
« Dans le Bataillon Ortega Ramírez, la personne en charge d’embaucher les damnificados exigeait : une pièce d’identité, un certificat de perte d’emploi et un certificat dénombrant les enfants à charge. Or les femmes avec des petits enfants étaient exclues, comme tous ceux qui ne pouvaient pas prouver qu’ils avaient perdu leurs papiers ou leurs emplois. Ainsi, les responsables de l’attribution des emplois avaient du mal à trouver des candidats pour travailler parmi les damnificados. Cette situation touchait bien les limites de l’absurde, étant donné le grand nombre d’adultes sans emploi habitant à la caserne. » (Carnet de terrain, mai 2000, Caserne du Bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, Caracas)
Personne n’a jamais relevé le paradoxe entre la demande du « Plan d’emploi rapide » et le fonctionnement du registre civil ni autorisé une dérogation temporaire de la demande des pièces d’identité, en particulier des extraits de naissance des enfants en bas âge. La démarche institutionnelle était donc marquée par la plus grande ambigüité, tant et si bien qu’à l’issue du processus de sélection des candidats pour les postes spécialement mis en œuvre pour les damnificados, aucune des femmes que j’avais interviewées n’avait pas pu réunir – et ne le pourrait que difficilement dans un proche avenir – les conditions nécessaires pour être embauchée. Une telle politique alimentait chez les assistés, en particulier, chez les mères de famille, une tension permanente :
« L’embauche, toujours commandée par l’Armée, entraînait un état d’anxiété permanente parmi les damnificados. Soit ils étaient en train de faire leur « dossier » (présenter une pièce d’identité et prouver que leurs enfants étaient bien à eux), soit ils étaient dans l’attente d’une réponse. Les critères n’étaient jamais clairs et le nombre de postes était toujours en réduction. » (Carnet de terrain, mai 2000, Caserne du Bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, Caracas)
La face sombre du dispositif du Plan de empleo rapido commençait à apparaître, à savoir un nouveau processus de stigmatisation sociale et sexuelle. Ainsi, certaines femmes étaient progressivement mises à l’écart car leurs conditions pratiques de vie quotidienne (mères célibataires ou avec des enfants souffrants de maladies chroniques ou en bas âge) les excluaient de la sélection de la distribution des emplois, voire des biens et des services. Comme les critères des fonctionnaires du FUS n’étaient ni formalisés ni affichés nulle part, leurs méthodes n’étaient jamais claires, pas plus que mais le nombre de postes à pourvoir, qu’ils disaient en tous cas toujours inférieur à celui de l’operativo précèdent.
La particularité du refuge situé en zone militaire était que les femmes pouvaient travailler dans le cadre du Plan Bolivar 2000 sans avoir à quitter le fort, ce qui leur permettait de rester à proximité de leurs enfants. La crainte de l’éloignement des refuges était également palpable chez les femmes placées dans les refuges civils situés dans les barrios, mais les enjeux de la gestion de leur vie quotidienne et des opportunités d’emploi se posaient différemment dans les refuges situés dans ces quartiers populaires de la ville. Les données des entretiens montrent en effet que les femmes préféraient ne pas avoir un emploi dans le barrio, comme par exemple, balayer les rues, car sortir du refuge leur paraissait « trop risqué ».
C’était le cas du refuge La Dignidad de Pinto Salinas (voir vignette de terrain n°7), refuge « civil » mais surveillé par les soldats, situé dans l’un des quartiers les plus violents de la capitale. Eva se plaignait de ne pas avoir d’emploi et d’être complètement dépendante de l’aide qu’on y distribuait et qui avait nettement diminué. Elle venait du barrio El Paují, situé sur la vieille route de Caracas-La Guaira (voir photagraphie n°15). Sa seule famille était une sœur qui habitait Petare, zone populaire de l’est de Caracas, mais qui, faute de place dans sa maison, ne pouvait pas la recevoir. Elle avait trois enfants, deux filles (dont l’aînée de douze ans avait la varicelle, et l’autre dix ans) et un garçon de cinq mois. Son mari l’avait quittée mais elle ne me l’a jamais confié ouvertement, elle disait que son mari rentrait tard le soir, et un jour elle m’a dit qu’elle pensait qu’il était parti pour toujours. Son départ diminuait sensiblement les possibilités d’obtenir un logement car les familles « complètes » étaient prioritaires.
Une épidémie de varicelle touchait les enfants du refuge. Les enfants malades étaient couverts de pustules infectées car les conditions d’hygiène du refuge étaient très précaires. Le bébé d’Eva était né sept jours après La Tragedia et s’appelait Jésus. Eva paniquait à l’idée que son enfant, son unique garçon, puisse attraper la varicelle. Elle se plaignait avec insistance de la violence qui régnait tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du refuge et craignait profondément l’arrivée de la nuit et la présence des malandros, à l’extérieur du refuge. Ce barrio lui était étranger. Selon elle, les hommes battaient leurs femmes et on pouvait entendre les coups de feu des malandros :
« Les nuits sont un martyre interminable ici. Depuis La Tragedia je suis allée d’un refuge à l’autre. J’ai séjourné à Catia [au refuge La Ciudadela Bolivariana 2000, à Lomas de Urdaneta], puis au Poliedro et ensuite nous sommes venus ici. » (Entretien avec Eva, Refuge Pinto Salinas, Caracas, 4 et 5 mai 2000)
Insécurité extérieure, diminution de la nourriture, Eva craignait pour son avenir et celui de ses enfants. Le départ de son mari ajoutait un encore à son incertitude. Pour trouver un emploi, son unique solution était de faire garder son enfant par ses filles. Au cours de nos conversations, elle me dit qu’elle trouvait injuste que le seul travail proposé par le Plan Bolívar 2000 soit de balayer les rues huit heures par jour pour trente mille bolivars la semaine (environ 42 euros). Diminution de l’aide matérielle, sentiment d’être une proie pour les malandros de l’extérieur, Eva faisait la comparaison avec la prise en charge pendant le sauvetage, mais aussi avec sa vie avant la catastrophe :
« Auparavant, nous avions une aide pour le lait et les couches [pendant les jours suivants La Tragedia] mais tout cela est fini. C’est terrible. Nous vivons avec des vêtements donnés (…) J’ai habité El Paují [un barrio situé sur l’ancienne route Caracas- La Guaira] pendant une dizaine d’années et je n’y ai jamais entendu autant de coups de feux qu’en une seule nuit ici. » (Entretien avec Eva, Refuge Pinto Salinas, Caracas, 4 et 5 mai 2000)
Eva était toujours très fatiguée, accablée. Un jour, je l’ai accompagnée pour laver le linge. Nous sommes ensuite allées dans sa chambre, une pièce rangée et propre. Elle attendait que son bébé s’endorme pour le laisser sous la garde de ses filles et pouvoir faire la lessive. Sa fille aînée qui avait la varicelle était couchée dans un des lits. Elle ne la laissait pas sortir car elle craignait qu’elle ne « s’infecte dehors ». Elle n’a jamais mentionné l’événement qui l’avait amenée, en fin de compte, à vivre ce qu’elle définissait comme « un calvaire » à savoir, vivre à Pinto Salinas. Eva contestait en effet sa qualification et classification comme membre du groupe et de la classe sociale des « marginaux » qui habitaient le refuge du barrio de Pinto Salinas. Elle sous-entend que la catastrophe l’ai descendu dans la l’échelle sociale et qu’elle attendait quelque chose « de mieux » qu’un poste dans le Plan de empleo rapido.
Le refuge de transit La Dignidad de Pinto Salinas apparaît alors comme un espace d’attente où, progressivement, les hébergés subissent l’« imposition d’un rythme de vie qu’il(s) estime(nt) lui (leur) être totalement étranger » (Goffman 1968). Le processus de stigmatisation s’inscrit ensuite dans la production sociale d’un nouveau cliché sur la pauvreté. Et comme le montre Michel Messu (1991: 88) à propos des assistés sociaux en France, ce processus implique aussi la production d’une image de soi, une autodéfinition problématique305. Alice Fothergill (2003) qualifie l’autodéfinition problématique des victimes d’un désastre de « stigmate de la charité ». Elle fait référence au sentiment éprouvé par les femmes assistées suite aux crues de la Grand Forks, dans le Dakota du Nord des Etats-Unis en 1997. L’expérience du désastre, et l’acceptation ultérieure d’une assistance, impliquerait ainsi non seulement l’apparition d’une sympathie sociale envers les victimes, mais également celle d’un stigmate ressenti par les assistés, en l’occurrence les femmes. Le « stigmate de la charité » prend une forme spécifique chez familles des refuges car la disqualification sociale de ces familles s’inscrit aussi dans leur biographie, leur relégation découlant de leur parcours avant la catastrophe dans les milieux socialement défavorisés de la société vénézuélienne.
La violence du barrio dans le refugio
La portée de la représentation que les habitants de Caracas ont de Pinto Salinas est très particulière : c’est l’une des références « terrifiantes » des barrios de la ville de Caracas à cause de la témérité de ses gangs violents. Réputé abriter les taudis des malandros les plus dangereux de la ville et un important centre de distribution de drogue, Pinto Salinas suscite des craintes dès qu’on évoque son nom auprès des habitants de la ville, toutes classes sociales comprises. C’est là qu’ont lieu un grand nombre des faits divers sanglants relatés dans la presse « jaune » et dont on parle le lundi matin. C’est là qu’on est censé entendre des tirs à toute heure de la journée et que tomberaient de nombreuses victimes de balles perdues au cours de règlements de comptes entre gangs, même en plein jour.
« Tu travailles dans le refuge de Pinto Salinas ? Tu es courageuse parce que ça c’est le ghetto dans le ghetto !! » (Collègue universitaire. Carnet de terrain, juin 2001)
Cette remarque que j’avais trouvée initialement déplacé m’a fait penser que la séparation barrio-refugio à Pinto Salinas reproduisait la séparation entre barrio et ville formelle. Les territoires urbains populaires de Caracas sont devenus des espaces sociaux fragmentés au cours de la dernière décennie (Baby-Colin 2000). Du point de vue de la ville formelle, le refuge était en situation de marginalité physique par rapport au barrio, celui-ci étant déjà marginalisé par rapport à la ville « formelle ». Néanmoins, la comparaison de Pinto Salinas avec un « ghetto » est une image qui révèle l’essentialisme régnant dans les perceptions – savantes ou autres – des milieux populaires urbains.
Jean-Pierre Olivier de Sardan (1995) a dégagé les deux pôles entre lesquels tant chercheurs comme écrivains oscillent souvent lorsqu’ils s’approchent du « peuple » : le populisme et le misérabilisme (pp. 96-112). Ayant consacré ses réflexions aux analyses des intellectuels qui s’intéressent aux questions du développement, en particulier les travaux de Chambers et Wolf, Olivier de Sardan signale que tant l’émerveillement devant les « pauvres » comme victimisation répond à une logique de pensée simpliste : « le populisme surestime l’autonomie du peuple, le misérabilisme la surestime » (p. 106). Ainsi, l’exaltation des mérites du peuple et la dénonciation des privations dont le peuple est victime constituent deux expressions du registre du stéréotype. Dans mon cas d’étude, le Venezuela, certains chercheurs ayant travaillé dans les quartiers populaires des villes de ce pays n’échappent point à l’élan du populisme moral qui passe au populisme cognitif centré sur la reconnaissance et la réhabilitation moral, culturelle et souvent politique des secteurs populaires étudiés. En lisant leur production, on constate que lorsque le chercheur se rapproche d’un barrio de la zone métropolitaine de Caracas, il est tenté de s’émerveiller par le tramage labyrinthique de ses ruelles, par l’intensité de la vie qui se dégage dans chaque coin, par l’exubérance du vert intense des grands arbres qui souvent poussent dans leurs collines. Les barrios urbains de ce pays ne constituent pas des zones d’accès fermé ni sont pas nécessairement des endroits hostiles aux étrangers, au contraire, les gens sont amiables et souriants et lorsqu’on s’y rend souvent, entamer une enquête ne relève pas d’une grande difficulté.
Pedrazzini et Sanchez instaurent le concept de « culture de l’urgence » pour décrire les relations sociales du barrio mais le travail conceptuel de leur amène à généraliser des situations par de propos fortement ambigus :
« Les enfants battus, ou abandonnés, n’ont d’autres choix que la misère. Les hommes sont en transit, nomades ou fantômes, et les femmes, ventres rapidement visités, grossissent trop fréquemment et trop vite pour les âges tendres » (Pedrazzini et Sanchez 1998: 127).
Le registre misérabiliste signe ainsi l’étude, où on idéalise tant la vie du malandro que le communautarisme des habitants des barrios. Ce registre marque l’ouvrage et conduit à une sorte d’éxotisation de la culture des barrios populaires urbains par rapport à la culture dominante de la société vénézuélienne : « La culture de l’urgence n’est pas une culture de l’écrit mais de l’agir, au geste créatif et destructeur (…) » (Pedrazzini et Sanchez 1998 : 130). La mobilisation de la question de l’écrit de la part de Pedrazzinni me laisse toutefois intriguée, est-ce qu’il veut dire que dans les barrios se joue une sorte de retour au primitivisme ? En effet, l’étude ne manque pas de propos portants sur une spectacularisation de la vie quotidienne des secteurs populaires, la division des deux « mondes » celui du barrio et celui de la ville formelle devenant parfois artificielle. En effet, la description porte en soi une dichotomie qui débouche dans un manichéisme. Les auteurs veulent contra poser une culturelle formelle : classes moyennes, institutions, où l’on écrit et on serait proche de la modernité, mais aussi serait le lieu de la domination, à une culture de l’urgence, c’est-à-dire, du barrio, où il y a de l’action, de la « bonne » action : de la « créativité », de la « libération » mais malheureusement de la destruction aussi. La superficialité de l’analyse relève d’une méconnaissance de la société vénézuélienne, ses paradoxes et ses particularités.
Les sinistrés de Pinto Salinas n’échappent en effet pas aux conséquences d’un hébergement dans un endroit souvent décrit comme l’un des plus « infernaux » de la ville de Caracas. Concernant l’entourage du refuge, le rôle des soldats chargés de surveiller le site était ambigu. Ils étaient tantôt gardiens et surveillants tantôt des surveillés par leurs supérieurs et par les responsables du refuge. Ils occupaient une situation équivoque dans les relations entre les sinistrés et les habitants du barrio. Les soldats pouvaient être tout à la fois des complices ou des délateurs car ils fournissaient des renseignements aux gouvernants du refuge – représentés par leurs supérieurs et par les fonctionnaires du FUS –, mais ils pouvaient aussi devenir complices de transgressions. La situation devenait alors encore plus tendue et avoir leur camaraderie était un bien précieux pour tous les acteurs du refuge. Pendant une brève conversation que j’ai eue avec le sergent au sujet de la sécurité, il souligna que « le soldat n’est pas un gardien ! » Avec cette phrase, il voulait s’attribuer un rôle différent de celui d’un surveillant ou d’un agent de la police. D’une certaine façon, le soldat était démuni face aux malandros par rapport aux agents de la police civile car il n’avait pas l’autorisation de riposter en cas de fusillade entre les bandes. La fin de la semaine correspondait aussi avec la recrudescence de la violence dans les barrios de la ville. Le sergent essayait donc d’ôter la responsabilité aux soldats qui restaient pendant la nuit. En effet, à ma connaissance, jamais les soldats ne se sont servis de leurs fusils lors de fusillades de l’entourage. Ils n’ont jamais intervenus dans les conflits des malandros à l’extérieur des refuges.
Installés dans le refuge, mais sans faire toutefois partie du barrio, les sinistrés se sentaient des proies des toutes les prédations possibles. Les femmes, pour la plupart, se plaignaient d’être :
« ….complètement démunies pour affronter ce qui nous entoure les vendredis et samedis soir. » (Notes de terrain. Commentaire anonyme. Refuge Pinto Salinas. Mai 2000)
Ces propos marquent aussi la volonté de se démarquer physiquement de ceux qui sont à l’extérieur, socialement construits comme des criminels. Le malandro de Pinto Salinas est devenu une « forme incorporée de violence collective » (Feldman 1991; Ferrandiz 2004) et les habitants « extérieurs » jouent un rôle exceptionnel dans ce refuge par rapport à d’autres établissements de ce type, ne serait-ce que parce qu’ils habitent dans un barrio porteur d’une charge symbolique très forte liée à la transgression et à la violence306.
« A mon avis, le problème majeur est que les malandros et les fournisseurs de drogue de Pinto Salinas ont trouvé dans le refuge un endroit idéal pour distribuer leur marchandise » (Entretien avec Ligia, responsable FUS, Refuge Pinto Salinas, lundi 15 mai 2000)
Le cas le plus emblématique de ce passage des gens du barrio du statut de bénévole au refuge à celui profiteur est celui de la cuisinière qu’y exerça. Ligia, une des responsables, employée par le FUS, faisait allusion à cette affaire de la manière suivante :
« Bon, la cuisinière bénévole, une femme très sympathique et compétente, était très bien, mais ses fils sont des malandros qui vendaient de la drogue [à l’intérieur du refuge]. Ils ont commencé à approvisionner le refuge. Apparemment même la cuisinière amenait la drogue au refuge, elle avait une dame compiche307 au refuge qui y distribuait la drogue. ». (Entretien avec Ligia, responsable FUS, Refuge Pinto Salinas, lundi 15 mai 2000)
Le malandro est la figure emblématique de la stigmatisation sociale des jeunes hommes des barrios (Ferrandiz 2004). A cause de ses fils, de supposés malandros, la cuisinière a été remerciée par le FUS, décision considérée comme trop radicale par les sinistrés qui étaient plutôt contents d’elle et m’ont signalé qu’elle cuisinait très bien. En plus, elle était la seule qui savait mettre en marche la gazinière industrielle installée dans la cuisine du refuge car elle avait travaillé auparavant dans la restauration collective. Suite à son expulsion du refuge, les sinistrés ont commencé à acheter des bouteilles de gaz et des plaques électriques pour préparer les aliments à l’intérieur des chambres. L’expulsion de la cuisinière a coïncidé avec le transfert d’un sergent qui avait jusqu’alors complètement interdit l’usage de bouteilles de gaz et de plaques électriques dans le refuge.
L’intégration du refugio au barrio
Le refuge La Dignidad se trouvait dans une zone limitrophe de deux barrios de Caracas. Les quartiers de Pinto Salinas et de Simon Rodriguez sont accrochés au flanc ouest de l’Avila. Leur extrême nord est une voie rapide dite la Cota mil car elle se situe à mille mètres d’altitude. Tous les deux sont des quartiers populaires de la zone nord-ouest du centre-ville de Caracas et appartiennent à l’arrondissement Libertador, cœur politique et administratif du pays. Pinto Salinas et Simon Rodríguez sont des territoires urbains hétérogènes. Ces zones correspondent à de cités ouvrières, non périphériques, composées de bâtiments construits suivant les programmes de développement de la ville des années soixante et soixante-dix. En revanche, on les appelle barrios car dans certains lieux de ces cités, les ranchos côtoient les immeubles d’appartements. Cités de classe ouvrière et agglomérations issues de l’occupation illégale de la terre tissent la complexité de cet espace urbain. Ainsi, ces barrios sont composés de deux parties bien différenciées. Celle des bloques ou des immeubles abritant des appartements d’intérêt social, construits dans les années soixante, et celle des ranchos. Les bloques sont des bâtiments de six étages, typiques des aménagements urbanistiques ouvriers et sont disposés en groupe de quatre bâtiments numérotés, avec une cour carrée commune.
Les moins favorisés de ces cités sont ceux qui habitent dans les ranchos, ne serait-ce que par la question foncière. Les habitants des immeubles sont établis légalement en tant que propriétaires ou locataires des appartements. Les habitants des ranchos ne sont pas eux propriétaires des terrains. La lutte des habitants des quartiers populaires de Caracas pour le droit foncier est connue de longue date. C’est aussi la revendication majeure des « mouvements sociaux urbains de la ville » depuis leur formation, à la fin des années soixante-dix (Rosas 1995). Ainsi, le barrio Pinto Salinas est un barrio « mixte », dont une grande partie des logements est composée de bâtiments en dur, implantés sur un relief suffisamment nivelé pour garantir la stabilité du sol. Comme c’est souvent le cas dans les barrios les plus anciens de la ville, les habitants se sont effectivement investis dans l’amélioration de la construction de leur rancho, qu’ils parviennent parfois à transformer en une maison solide et bien structurée (Bolivar 1995).
L’entrepôt du refuge La Dignidad de Pinto Salinas à Caracas était cloisonné pour séparer les chambres qu’occupaient cinquante trois familles au moment de mon enquête308. Les couloirs, les toilettes et les bacs pour la lessive étaient communs. Une partie commune était également réservée à la cuisine mais les gazinières ne fonctionnaient pas. Les petites chambres étaient donc équipées de bouteilles de gaz, ce qui représentait un danger certain. Le nouveau responsable, un sergent donna, la permission de cuisiner avec des plaques électriques. Les damnificados commencèrent à en acheter.
J’avais de renseignements issus des bureaux du FUS que signalait l’arrêt des arrivages des denrées aux refuges. C’était la fin de la prise en charge des besoins alimentaires et de la préparation des trois repas collectifs par jour. La fin de la distribution de l’aide humanitaire, traduction pratique de la fin de l’urgence, était ressentie et interprétée en tant qu’affaire interne du refuge en vertu de l’isolement des refuges, éparpillés dans les quartiers populaires de Caracas. Les refuges devenaient une nouvelle composante du barrio en s’intégrant aux réseaux économiques locaux. La préparation des repas et du commerce de drogue constituaient des activités économiques pour les habitants du refuge qui s’incorporaient à l’économie même du barrio. Cette économie est fondée sur le commerce au détail, depuis la préparation de boissons ou de repas vendus à bas prix au domicile des habitants, en passant par les lieux de vente d’alcool, des billets de loterie ou encore les pharmacies populaires.
Entre 27 et 39% des employés du secteur informel travaillent au sein même des quartiers populaires. La dichotomie « formel » et « informel » marque l’économie, mais la littérature rend peu visible l’expérience de ceux qui se « débrouillent le plus souvent en dehors des lois et du fisc » (Lautier 2004 : 3). Le rapport officiel du mois d’avril 2006 de l’Institut vénézuélien de statistiques (INE) signale que le taux de chômage était de 10,2% et que le taux d’occupation dans l’économie informelle était de 44,4%, soit 4,9 millions de travailleurs309. Des entreprises de consulting économique précisent quant à elles que les salaires dans le secteur informel, composé d’environ 5 millions de travailleurs, sont inférieurs de 30% à ceux du secteur formel310. Les vendeurs de rue des villes et agglomérations urbaines vénézuéliennes, les buhoneros, représentent environ 2 millions de personnes travaillant en moyenne 80 heures par semaine311.
La préparation des repas de façon individuelle suscitait des problèmes dans le refuge. Les chambres étaient trop exiguës pour installer des gazinières. Les installations électriques étaient précaires car même si le refuge était de la Gobernación, il s’agissait d’un câblage manuel dont la source était les postes de la rue. Inutile d’insister sur les énormes risques de ces moyens pour préparer les aliments dans les chambres.
Les responsables du FUS, auparavant « heureux » de la participation bénévole des habitants du barrio, dénonçaient désormais une sorte d’excès de confiance de leur part ainsi que l’invasion des espaces réservés aux sinistrés. Il fallait donc les maintenir l’écart, « compter sur eux » certes mais aussi imposer des limites dans l’intromission de la vie interne du refuge pour éviter la « contamination » de leurs mœurs. Parce qu’ils y habitaient, les habitants du barrio étaient socialement classifiés comme étant trop proches de la transgression.