Les estimations officielles parues au début de l’année 2000 signalent qu’environ 16% de la population de Vargas a disparu et qu’au moins 44% a été déplacé. Le FUS fait état le 8 mars 2000 d’un total de 130.105 sinistrés, soit 30.080 familles (tous ressortissants de Vargas et du district métropolitain confondus) sans logement152. Vers le 20 décembre, les sinistrés socialement plus favorisés avaient réussi à rejoindre leurs parents à Caracas ou en province. En revanche, ceux dont les proches n’avaient pas les moyens de les accueillir sont restés sous la tutelle de l’Armée de terre dans plusieurs sites, ce qui coïncida avec la prise en charge du commandement par les militaires.
Dans le domaine sociologique, la catastrophe se définit comme un moment de crise circonstancielle des institutions réveillant les sentiments de solidarité des affectés (Gilbert 1992). La catastrophe serait même une « opportunité » pour qu’émergent des institutions nouvelles ou renouvelées répondant de façon plus appropriée aux besoins contemporains : « le maintien des solidarités de base n’est pas un problème lors des crises catastrophiques » (Gilbert 1992 : 102). Toutefois, la voix des acteurs est particulièrement absente de la littérature de la sociologie des organisations portant sur les catastrophes. La polysémie du désastre, perceptible dans les récits d’expérience des sujets et les pratiques institutionnelles, reste ainsi méconnue. L’altruisme de la société envers les victimes s’explique, dans cette perspective, en plaçant sur un même plan les populations affectées et les institutions. La crise est supposée agir en tant que « renforcement du consensus social » (Gilbert 1992 : 102), au point que les chercheurs nord-américains du Disaster Research center de l’Université du Delaware aux Etats- Unis ont qualifié les catastrophes de « crises consensuelles » (consensus crises) (Quarantelli 1998).
Dans les sociétés contemporaines, fondées sur le capitalisme et l’économie du marché, l’évacuation est souvent ressentie dans les quartiers pauvres comme la perte définitive des biens immobiliers car, souvent, les maisons abandonnées sont ensuite pillées. Ces propriétés ne sont en effet généralement pas assurées et leur statut juridique est parfois « informel », ce qui accroît encore la crainte bien justifiée d’une perte définitive des biens et des demeures. Ainsi, même si la crise est consensuelle pour les institutions, son expérience est fortement inégalitaire conflictuelle et décalée selon la classe sociale.
La « fraternité de la douleur »
L’anthropologie des désastres a instauré le concept de « fraternité de la douleur » (Oliver- Smith et Hoffman 1999) pour nommer le phénomène de la « solidarité post désastres » selon lequel les personnes ayant souffert ensemble de situations dévastatrices développeraient un sentiment de solidarité vis-à-vis de leurs pairs. Un comportement « pro social » apparaîtrait entre ces victimes. Anthony Oliver-Smith, l’auteur le plus représentatif de l’anthropologie des désastres nord-américaine, signale ainsi que « le désastre constitue une sorte de défi, et les gens, individuellement ou en groupes, répondent fréquemment d’une façon très constructive à ce type de rencontre » (1999: 156). Pour le démontrer, il mobilise ses réflexions élaborées en dix années de travail de terrain au Pérou, après le tremblement de terre de 1970, encore aujourd’hui considéré comme le plus dévastateur de l’hémisphère occidental.
Oliver-Smith raconte comment les rescapés du tremblement de terre de Yungay et de la meurtrière avalanche de boue qui l’a suivi développent, après l’impact du cataclysme, de nombreux actes d’altruisme, de solidarité et de coopération153. Cet auteur affirme que la « fraternité post-désastre » engendre des liens de solidarité qui n’existaient pas avant l’événement. Il analyse ainsi la formation de « coalitions » chez les rescapés et les sinistrés lorsque le gouvernement proposa des projets de relocalisation de la ville. Ce front commun contre les propositions du gouvernement serait attribuable à une solidarité fraternelle. Même si la société était fortement divisée socialement et racialement, elle fit alliance pour se battre contre le projet de déménagement de la ville de Yungay. Le gouvernement, avec sa politique d’implantation dans une autre zone et ses critères d’attribution des logements, devint alors le premier adversaire de la « communauté » de Yungay. Oliver-Smith explique la solidarité de la « communauté » à Yungay par la cohésion sociale des mouvements sociaux par intérêt, c’est-à-dire que la constitution des groupes de solidarité relèverait d’un calcul individuel des coûts et bénéfices à rester ensemble et à devenir solidaires (1999 : 162).
La démarche d’Oliver-Smith analysant les conduites des rescapés de Yungay est l’héritière de la notion d’Emile Durkheim de « solidarité mécanique », exposée dans De la division du travail social (1960). La clef de voûte de la « fraternité de la douleur » serait donc l’élaboration d’une solidarité de base, « qui dérive des similitudes (…) où la personnalité individuelle est absorbée dans la personnalité collective » (Durkheim 1960 : 100-101) destinée à reconstituer l’ordre social. Ce sentiment correspondrait à une manifestation sociale immédiate contre la destruction (Oliver-Smith 1999 : 164). Le désastre amènerait ainsi la société à retrouver son identité humaine commune la plus fondamentale, désactivant temporairement les différentiations sociales et hiérarchiques issues de la division sociale du travail. Cette suspension provisoire des préjugés serait particulièrement visible lorsque les individus dépassent les frontières des classes sociales et des différences ethniques et agissent indifféremment pour tous avec dévouement lors du secours et du sauvetage. La conscience commune surgirait en chaque personne lors du désastre et deviendrait de profondément commune et partagée.
Mais le concept de « fraternité de la douleur » proposé par Anthony Oliver-Smith et Susana Hoffman (1999) porte des limites. Les questions sociales et raciales ne sont certes pas absentes dans leur approche et Oliver-Smith détaille les effets néfastes du système colonial sur l’adaptation écologique de la société andine précolombienne154. Mais les inégalités sociales et les discriminations raciales ne sont considérées que par le biais de l’occupation du territoire et des dangers menaçant les plus défavorisés habitant dans des zones à risque. Or la « fraternité de la douleur » (1999 : 156-172) en tant que « naissance de la solidarité après une crise » (1999 : 170) relève des formes de sociabilité humaine et de leur expression mécanique dans la culture que d’une démarche critique. Cette démarche voile les inégalités sociales des sinistrés et des rescapés. Ainsi, les concepts de « fraternité de la douleur » et de « crises consensuelles » ne rendent pas compte des tensions politiques sous-jacentes à la construction de la catastrophe en tant qu’événement politique et social. Même si l’impact émotionnel des tensions générées peut certes fonctionner comme un promoteur social des alliances, les manifestations de la solidarité sont aussi assujetties à des conditions politiques, de domination et de pouvoir.
Dans le cas du passage du cyclone Katrina par Louisiane en août 2005, la rhétorique qui propulse le moment de la catastrophe comme l’occasion de construire « une société nouvelle » – comme la littérature portant sur les désastres le repère à propos du passage de l’ouragan Mitch (Amérique centrale, 1998) –, fut évincée au profit de discours qui mettaient en évidence le caractère profondément égalitaire de la société155. L’expression utilisée fréquemment est celle de « l’effet Titanic » observé lors des opérations de secours et de sauvetage, métaphore qui revient donc mais dans un autre sens156. Le « sauvetage à la Titanic » fut évoqué dans ce cas pour souligner le caractère socialement inégalitaire qui s’est révélé à la Nouvelle-Orléans, ville où « les riches et les puissants » partirent d’abord car ils disposaient de voitures et de moyens pour quitter la ville tandis que les « pauvres et impuissants » restaient eux piégés jusqu’à la rupture des digues.
Pillages, saccages et défaillances des systèmes de sécurité publique sont souvent présents dans les descriptions médiatiques des événements catastrophiques de l’histoire contemporaine globale. En effet, la catastrophe produit une pénurie des ressources et des biens de consommation courante et certains individus deviennent désespérés et pillent les commerces. Les catastrophes mettent à l’épreuve le régime de la propriété privée. Le désastre est souvent suivi d’actions d’évacuation dirigées par les forces de l’ordre qui impliquent pour les sinistrés l’abandon de leurs biens et logement. Les médias ont transmis récemment des images de soldats de l’armée nord-américaine procédant à l’évacuation dans les quartiers socialement défavorisés du sud des États-Unis. Les gens refusaient d’abandonner leurs maisons et les soldats devaient expliquer les raisons de la nécessité impérative de l’évacuation. Une équivalence était ainsi mise en évidence dans la Louisiane affectée par Katrina : le moins possédait-on, le plus refusait-on de l’abandonner. Les images médiatiques de familles blanches ayant remplis leurs voitures avec les affaires personnelles en abandonnant leur maisons à la recherche d’un nouveau destin contrastaient fortement avec celles des familles noires, souvent des femmes et des hommes seuls qui restaient résolument dans leurs maisons pourtant vétustes et fortement menacés par l’arrivée des eaux polluées.
Les conditions d’accueil des sinistrés furent décrites de la même manière à El Poliedro de Caracas en décembre 1999 et au Superdome de la Nouvelle-Orléans en septembre 2005. Les circonstances de fonctionnement furent toutefois différentes car le Superdome a dû être évacué peu de temps après sa mise en activité comme espace d’abri, car sa structure était grièvement affectée par la montée des eaux tandis qu’El Poliedro, situé loin de la zone dévastée par les coulées de boue, tint bon. Néanmoins, les médias se servirent de métaphores similaires pour traiter de ces deux lieux si distants.
« Ici on vit comme des animaux »157
signalaient les sinistrés de la Nouvelle-Orléans logés dans la salle de spectacles le Superdome. Les familles entassées souffraient d’une chaleur écrasante, d’un manque d’eau potable et d’électricité, et étaient menacées par de dalles plastiques de la toiture fragilisée par les trombes d’eau et le vent de Katrina. De plus, les fusillades perpétrées par des gangs armés avaient semé la panique.
Le 31 décembre 1999, la presse relata la situation extrême que vivaient les 3000 personnes entassées à El Poliedro. Les médias se firent écho de rumeurs qu’y circulaient
« [Au Poliedro] les images immorales se reproduisent dans chaque coin de ce site. Sur un tapis, un soldat était allongé sur une jeune femme sinistrée et l’embrassait sans être dérangé par le fait d’être entouré par 3000 personnes. » 158
Le manque de pudeur du couple du soldat et de la jeune femme sinistrée était mis en exergue au détriment de la description des conditions critiques d’hébergement. Le 3 janvier la presse annonça qu’El Poliedro attendait encore 10.000 personnes159 et que la toiture de la salle de spectacles – comme celle du Superdome– menaçait de s’effondrer et que lorsqu’il s’était mis à pleuvoir, les sans-abris avaient déplacé leurs tapis pour ne pas être mouillés. Cette relation brute des faits ne s’interrogeait absolument pas sur les conditions de sécurité d’un tel site d’hébergement.
Suite aux actions de sauvetage des survivants de la catastrophe, les écoles de la ville de Caracas furent complètement bondées de sinistrés et il fallut chercher d’autres endroits pour héberger les familles160. Ainsi, le refuge de Pinto Salinas fonctionna, tout au début, comme un refuge de sauvetage et de délestage suite à la saturation des écoles et de salles de spectacles (El Poliedro161) et des hangars de l’aéroport de La Carlota162.
Le refuge La Dignidad situé dans le quartier de Pinto Salinas à Caracas hébergea de familles sinistrées pendant plus d’un an, entre janvier 2000 et février 2001 (voir vignette de terrain n°7).
J’ai choisi de visiter le refuge de Pinto Salinas parce que je connaissais bien ce quartier suite à mes activités universitaires « communautaires » au début des années quatre-vingt-dix. J’avais par conséquent des repères dans ce quartier réputé très dangereux. Ayant été informée de l’installation de ce refuge à travers de la Dirección de Refugios du FUS, j’ai décidé d’y aller une première fois pour voir si c’était possible d’y mener les observations. Pour vraiment m’introduire dans cet espace, j’ai cherché les personnes qui travaillaient auprès des sinistrés. J’ai trouvé une psychologue de la Escuela de Gerencia Social, qui avait été engagée par le FUS pour développer un programme de « soutien psychosocial » à Pinto Salinas. Je lui ai ainsi demandé de me présenter auprès des fonctionnaires du FUS chargés du refuge. Mes objectifs de recherche étaient suffisamment explicites pour ne pas avoir à donner trop d’explications sur mon parcours personnel et expliquer que je faisais des études de doctorat à l’étranger, détail qui aurait induit une « extériorité » alors que les personnes concernées m’avaient d’emblée jugée comme « locale ». Bien évidemment, les responsables et les sinistrés savaient que je menais une enquête et que celle-ci n’aurait pas un usage autre qu’universitaire.
Le récit des fonctionnaires (comme des sinistrés) met en valeur la solidarité des habitants d’un barrio envers les habitants d’autres barrios dévastés et montre comment une « communauté » généreuse a fourni abri et secours à une autre « communauté » souffrante. Il s’attache particulièrement à l’histoire de l’entrepôt dont la « communauté de Pinto Salinas est propriétaire » et qu’elle aurait « conquis » pendant les émeutes du 27 février 1989. Avant cette date, un hypermarché fonctionnait dans ce local mais, complètement pillé et saccagé pendant les jours du Caracazo, le local passa « au service de la communauté ». Une volontaire du FUS (Fondo Unico Social), résidente du bloc 6 de Pinto Salinas, me raconta l’histoire de l’installation du refuge La Dignidad dans cet entrepôt :
« Cette expérience est très forte, je n’avais jamais vécu une telle expérience auparavant. Quelques jours après les inondations [elle fait référence à la période du 15 au 20 décembre), nous avons installé le refuge. Je suis là depuis le début. Autrefois, il y avait ici une « Central Madeirense164 » puis le local est resté fermé pendant huit ans. Lorsque l’ampleur de La Tragedia a été diffusé dans les médias, nous avons tous, [les habitants du quartier], ouvert ce local, installé l’électricité,165 et nous l'avons aménagé pour qu’il puisse accueillir les victimes de la catastrophe » (Entretien avec Délia, Refugio La Dignidad de Pinto Salinas, Caracas, 5 mai 2000)
Cet élan de sympathie est souvent répété lors de l’évocation des origines du refuge. Les responsables du refuge, fonctionnaires du FUS, mettaient toujours en exergue la « grande solidarité de cette communauté » qui fournit ces locaux pour héberger les victimes d’autres barrios166 :
« Le 17 décembre, à quatre heures du matin, des volontaires ont accueilli les premiers déplacés de La Guaira. Puis, les personnes ressortissantes de La Guaira ont été transférées ailleurs et maintenant nous avons ici des gens arrivées après, venant d’autres barrios du nord-ouest de Caracas. Les gens qui sont ici se sont installés le 15 janvier, venaient du Poliedro. La situation là-bas était horrible, les abus, les maladies et le manque d’espace. Ici, nous n’avons jamais eu d’abus ! » (Entretien avec Délia, Refugio La Dignidad de Pinto Salinas, Caracas, 5 mai 2000)
Ces témoignages recueillis cinq mois après l’événement catastrophique, éclairent l’écart existant entre ce que les gens disent sur ce qui s’est passé pendant l’urgence et la réalité du moment. Ils constituent le noyau de la tension sociale de la « fraternité de la douleur » et de la perspective politique à laquelle je m’attache. Ceci devient particulièrement visible si l’on travaille la dualité entre représentation et réalité. D’une part, la fonctionnaire fait allusion à l’action commune de bonne volonté de la part des habitants du barrio lors de l’installation du refuge. D’autre part, elle se montre préoccupée car le barrio s’est de plus en plus « immiscé » dans le refugio. Cette image est récurrente chez les fonctionnaires et bénévoles : le barrio est un environnement « polluant » pour les sinistrés. Même si les sinistrés viennent eux aussi des barrios, cet espace social est évoqué par les institutions et par les occupants des refuges comme un entourage dangereux et malsain.
Les représentations des attitudes fraternelles pendant l’urgence et le retour à la vie normale montrent un décalage important entre la réalité du barrio lors de la catastrophe – soit disant caractérisée par la solidarité, l’engagement et le bon accueil des victimes dans le local – et la forte hostilité vis-à-vis des sinistrés que j’ai observée dans le refuge, en mai 2000. Pendant les séances d’observation, je constatai un écart flagrant entre le récit qui valorisait le rôle de la « communauté » et la faiblesse des rapports entre les organisations de base installées dans ce barrio et le refuge.
Paradoxalement, le moment le plus dramatique – l’urgence – est rappelé et évoqué comme « le meilleur moment » de la « gestion des sinistrés » de La Tragedia. Les propos de Ligia, fonctionnaire du FUS responsable du refuge d’urgence de Pinto Salinas témoignent d’une « gestion facile » de l’urgence parce que les gens se mirent à disposition et collaborèrent167. Le drame favoriserait l’apparition de conduites solidaires chez les affectés. Une fois l’urgence passée, la normalité se réinstallerait. Ce « beau moment de solidarité » « terminé », tout redeviendrait « comme avant ». L’après de l’événement est un moment de forte tension sociale et la fin de l’urgence est perçue comme une situation nécessairement « pire » que l’ordre préalable à l’événement.
En mai 2000, cinq mois après la catastrophe, les femmes de Pinto Salinas avaient des réticences à revenir « encore une fois » sur l’urgence. En revanche, les femmes de Los Corales s’exprimaient avec des récits chargés de détails sur les jours et nuits du 15 au 20 décembre. Par ailleurs, lors de la reconstitution des parcours des familles, je me suis rendue compte que l’expérience du sauvetage et de l’accueil dans le « lieu de réception » variait selon les classes sociales et que les descriptions dépendaient des suites du sauvetage. Pour les familles qui résidaient encore dans les refuges, le sauvetage avait été un moment « relativement bon » car la mobilisation et la solidarité les avait rassurées. Pour ceux qui avaient très vite réussi à mobiliser leurs réseaux familiaux et sociaux pour sortir des refuges, le sauvetage avait été un moment redoutable, sinon la pire expérience de leurs vies. Et c’est à ces « vécus dramatiques » que les médias se sont les plus attachés.
Le privilège de publiciser son drame
Qu’est-ce que veut entendre la société lorsqu’elle demande aux sinistrés de raconter l’expérience de la catastrophe ? C’est le récit de l’urgence, raconté par ceux qui ont la possibilité de le faire longuement et individuellement. Le roman de Carmen Vincenti, Noche oscura del alma168, fait sens dans la mémoire collective dominante et fournit une image emblématique : la figure de la victime s’y offre sans clivages et se construit dans le vécu psychique et physique de la catastrophe.
Les épisodes du sauvetage sont livrés, racontés et exposés par les personnes à qui l’on demande d’évoquer leurs souvenirs. Néanmoins, l’ampleur des récits et l’abondance des détails varient. La lecture du roman amène à s’interroger sur « l’épaisseur » du récit fourni et sur son lien avec les classes sociales. Ce roman raconte l’histoire d’Adriana, une jeune femme aisée de la haute bourgeoise de Caracas qui souffre d’un « syndrome de stress post-traumatique » occasionné par la destruction de l’immeuble où elle séjournait avec son amant, un jeune homme artisan et pécheur issu des milieux populaires de l’état de Vargas. Vincenti propose dans ce roman une figure particulière de la victime de La Tragedia : belle, innocente, bonne, la jeune femme protagoniste survécut à la catastrophe comme seuls purent le faire ceux qui avaient les moyens de bénéficier d’un soutien matériel et affectif. Le roman livre le trauma d’Adriana et sa remémoration permanente des événements. Mais Adriana n’est pas une sinistrée : elle n’a pas été hébergée dans un refuge, n’a pas séjourné dans un fort militaire, n’a pas du recevoir de l’aide pour subsister puisque sa famille l’a récupérée tout de suite.
J’ai rencontré Eudocia à Los Corales, où elle avait décidé de reconstruire la petite école maternelle que l’une de ses filles avait bâtie à côté de leur maison. Pendant mes visites, ces deux femmes me montrèrent avec fierté la reconstruction du local et de l’école. Certains enfants étaient portés disparus, ou morts, mais, on me disait que la reprise des activités de l’école était le signe du retour de la vie à Los Corales, le quartier aisé du littoral. Eudocia, membre active de l’Asociación de vecinos de Los Corales, était fière d’être revenue dans son quartier. Elle et sa famille ont survécu à la montée des eaux et aux boues de la nuit du 15 au 16, qui détruisirent en partie leur maison.
Eudocia et sa famille vécurent la crue de la rivière San Julian qui sortit de son lit à Caraballeda en ravageant ces quartiers. Ce deslave fut l’un des plus mortels de la catastrophe. Le mari d’Eudocia fut traîné par le courant de boue et a eu les épaules disloquées. À quatre heures du matin, ses filles et elle quittèrent Los Corales par l’avenue principale du quartier. Cette zone était restée absolument isolée à cause des énormes rochers descendus par les plis de la montagne. Elle retrouva son mari à l’aéroport. Ils avaient été sauvés par des hélicoptères civils différents au petit matin du 16 décembre. Eudocia me raconta son sauvetage heure par heure :
« L’hélicoptère nous repéra et ma fille et petite-fille, et nous, avec d’autres femmes. Mais aborder l’hélicoptère était très difficile. Gabriel Estaba [un joueur célèbre de basketball que habitait la zone] nous aida, nous porta dans ses bras et nous balança dans l’hélicoptère. Mon mari blessé resta sur place en attendant d’autres hélicoptères. L’hélicoptère nous amena à l’aéroport de Maiquetia. L’aéroport était devenu un endroit horrible, nous avons dormi une nuit, sur des chaises. Mouillés, sales, les gens retrouvaient leurs familles qu’elles pensaient disparues, tout le monde pleurait à la fois et demandait de nouvelles aux autres de ses proches disparus. » (Eudocia, entretien chez elle à Los Corales, juin 2001)
Eudocia était bouleversé lorsqu’elle racontait que les militaires qui assuraient l’évacuation de Maiquetía n’avaient pas « respecté pas sa volonté » ; vue l’obligation de quitter l’aéroport, elle avait en effet inscrit son nom sur une liste pour être transférée à Valencia, à 200 km de Caracas, où elle avait des parents. Mais, elle s’était retrouvée à Barquisimeto, à 650 km de Caracas :
« Moi, j’ai noté mon nom sur une liste qui était affichée dans le refuge de l’aéroport pour aller à Valencia. On nous fait aborder l’avion de guerre et lors de 40 minutes de vol, je commence à m’inquiéter et j’ai demandé au militaire : « et alors, on n’était pas censé aller à Valencia ? » Et le type ne me dit rien, on atterrit et à l’aéroport et je lis : « Bienvenu à Barquisimeto, état de Lara [à 650 km de Caracas]. Mon dieu ! Qu’est-ce que je fais ici !! » Le militaire m’a dit : « je suis des ordres, madame, à l’aéroport de Valencia [à 250 km de Caracas] il y avait beaucoup de monde, madame. L’aéroport de Valencia reçoit les vols internationaux que Maiquetia ne peut pas accueillir sur ses pistes » (Eudocia, chez elle à Los Corales, juin 2001)
Une fois transférée à Barquisimeto avec deux de ses filles et son mari, elle se débrouilla pour ne pas dormir dans le fort militaire :
« Le fort militaire où ils nous ont mis m’a fait penser à un film de guerre, tu sais. Il y avait un sergent qui donnait des ordres d’une voix forte : « tout le monde fait la queue pour prendre une douche ! » On nous avait fourni une pastille de savon. Et j’ai eu peur d’aller dans ces douches et Nestor est apparu. Tout le monde était mélangé et chacun devait choisir un lit et séparer son carré [le sol des forts militaires vénézuéliens, souvent en granit, ont souvent de traits qui dessinent des carreaux d’environ 1,50 m2. Ces carreaux délimitaient l’espace attribué à chaque famille] Nous avons réussi à joindre par téléphone une amie de ma fille. Elle a envoyé quelqu’un pour nous chercher et nous a prêté une maison pendant quatre jours. Installés dans cette maison, j’ai attendu l’arrivée de mes filles, l’une étant aux États-Unis et l’autre en Argentine. Ma fille qui habitait aux États-Unis a reçu un avis d’urgence Elle est partie à l’hôtel puis à l’aéroport de Miami. Dans l’aéroport de Miami, il y avait une cohue totale. Quelqu’un lui a dit à que nous avions survécu. Ma fille a rejoint la file du premier vol de la ligne Aéropostale pour aller au Venezuela. Elle est arrivée à [l’aéroport de] Valencia (en effet, l’aéroport de Maiquetia, situé dans la zone affectée, était fermé et avait annulé les vols). » (Eudocia, chez elle à Los Corales, juin 2001)
Eudocia et sa famille avaient les moyens de se payer un voyage en voiture de Barquisimeto à Valencia, puis à Caracas. Même dépourvus de leur chéquier et de leurs cartes bancaires, ils réussirent à négocier et à s’arranger avec une compagnie de transport routier pour payer le voyage à leur arrivée à Caracas. Ils réussirent à se faire prêter un appartement dans l’est de la ville de Caracas pendant quelque temps, le temps de décider comment reconstruire leur vie. Les récits des personnes des classes moyennes affectées par la catastrophe se construisent à partir d’arrêts sur image. Ces récits, recréés et reproduits dans des reportages et des romans, fournissent ainsi la représentation sociale dominante du vécu de l’événement catastrophique.
Les femmes des milieux populaires évoquent quant à elles l’urgence comme un moment critique parmi d’autres situations difficiles vécues tant avant qu’après l’événement. Au début de mon travail de terrain, j’ai pensé que la brièveté de leurs s’expliquait parce que les sinistrés envisageaient avec difficulté de se confier longuement à quelqu’un et ne souhaitaient pas revenir aux touts petits détails de leur sauvetage :
« Suite à La Tragedia, Yajaïra a été évacuée avec quatre enfants au Poliedro. Elle a eu très peur au Poliedro pour la sécurité des enfants. Les militaires et les fonctionnaires du FUS lui on offert de partir à Barquisimeto. Elle a passé 8 mois au Fort Terepaima, dans la ville de Barquisimeto, état de Lara, à 600 km de la ville de Caracas. » (Carnet de terrain. Refugio Bollet Peraza, Caracas, Caricuao, avril 2003)
Mais le matériau montre plutôt que la longueur du récit de l’urgence s’inscrit dans la situation sociale des femmes interviewées. Pour les personnes que j’ai rencontrées dans les refuges des forts militaires et les quartiers populaires, la période de l’urgence se raconte très vite. Lorsqu’elles racontent l’urgence, elles passent vite à autre chose et évoquent des problèmes immédiats – conditions d’hébergement provisoire, soucis pour l’année scolaire des enfants, maladies, etc. En quatre lignes, Yajaïra résuma la première année de sa vie après la catastrophe. Les récits de l’expérience de la catastrophe des personnes qui habitaient encore trois ans après la catastrophe dans un lieu d’abri temporaire, étaient extrêmement courts.
Les récits de ces femmes socialement défavorisées sont brefs parce qu’on ne les interroge pas souvent sur leur expérience, elles n’ont pas été sollicitées par les médias pour rendre publique leur histoire. En outre, elles se sentaient moins autorisés à livrer leur récit d’expérience du sauvetage parce qu’elles craignaient que ceux-ci ne soient récupérés par les médias pour critiquer les militaires, ce qui pourrait les desservir, en particulier auprès des autorités responsables de leur prise en charge ultérieure.