Je ferai un court détour réflexif pour regarder comme s’est transmise l’expérience du bolivarianisme dans certains groupes politiques progressistes – dont j’ai suivi de près le parcours lorsque j’habitais au Venezuela – et dont les membres accompagnèrent, et certains même appartiennent encore aujourd’hui, aux cadres de la révolution bolivarienne.
Pour justifier ce détour, je soutiens que les référents politiques de la politique sociale développée pendant les premières années du gouvernement d’Hugo Chavez, et en particulier les « programmes de dignification » des sinistrés de La Tragedia, relève d’une lecture spécifique du social faite par les directeurs des institutions qui s’occupent des politiques sociales au pouvoir depuis 1998. Ce cadre heuristique est nécessaire à la compréhension des particularités sociopolitiques de la gestion de la population pauvre par la révolution bolivarienne.
Avant de m’engager dans l’analyse, il me faut toutefois anticiper un malentendu possible : la prééminence que j’accorde à l’approche en termes d’engagement politique et historique des acteurs publics ne constitue évidemment pas l’unique façon de faire, mais cette perspective m’a permis de tirer parti de ma propre histoire, de ma condition de professionnelle en sciences sociales et de « vénézuélienne engagée ». Ces scènes biographiques peuvent contribuer à un positionnement privilégié par rapport à celui d’un chercheur exogène mais peuvent poser un énorme défi pour maintenir la distance requise dans ce domaine. Les données que j’ai ainsi rassemblées concernant le positionnement idéologique des acteurs publics ne sont certes pas exhaustives ni représentatives de toutes les tendances des fonctionnaires publics de la révolution bolivarienne mais ouvrent une discussion sur leurs valeurs et leur vision de la société. Je replacerai le lien entre le bolivarianisme et les partis politiques de gauche en fournissant des données issues de mon vécu d’étudiante universitaire vénézuélienne qui me permettront d’éclairer les tensions entre les pratiques et discours politiques des groupes politiques de gauche et l’engagement citoyen du chercheur. La réflexion critique, qui selon Bourdieu (2003) « consiste à objectiver le sujet de l’objectivation » (2003 : 43), devient une tâche ardue lorsque le chercheur croit tout connaître de la constitution politique de son objet d’étude. La mobilisation de mon expérience personnelle dans ces pages relève donc de la nécessité d’expliciter les tensions entre mes préjugés et prénotions, et mon appropriation de l’histoire en tant que citoyenne, et qui mettent en relief un double problème lié à l’éthique de la posture du chercheur-citoyen.
En partant de l’analyse d’événements dont j’ai été témoin et de discussions dans des groupes « de gauche » de l’université avec des personnes avec qui je me suis liée d’amitié, je ravive donc la question posée par Max Weber (1959) sur le type d’éthique qui règne ou doit régner en politique. Mon souci principal est, d’un point de vue éthique et analytique, et même politique, de ne pas trahir la complexité des dilemmes auxquels – nous ? – étions confrontés à l’époque.
Je vécus les protestations des étudiants lors du massacre d’El Amparo en 1988188, les émeutes et leur répression du 27 février 1989 (le Caracazo) et les deux coups d’État manqués de 1992 (les 4 février et 27 novembre) alors que je faisais mes études à l’École de sociologie de l’Université Centrale de Caracas. Ces événements furent marqués par des émeutes violentes, des actes de répression voire de persécution politique de la part de la DISIP (police politique) envers ceux qui étaient classés comme « subversifs » dans les fichiers des services secrets. Ces années étaient d’une grande effervescence politique estudiantine : la Faculté de sciences économiques et sociales à laquelle mon école appartenait abritait d’anciens et de nouveaux mouvements politiques de gauche et, parmi ces derniers, les tendances les plus radicales. Dans mes cours, je côtoyais des militants de l’Union de Jovenes Revolucionarios (UJR), « la « jeunesse » du parti Bandera Roja (BR), ainsi que des membres de la Liga Socialista, fraction dissidente du MIR, Movimiento de Izquierda Revolucionario, et le Movimiento 80189, etc. Certains de ces mouvements étaient classés par le ministère de l’Intérieur comme cellules de la guérilla potentiellement actives.
Entre 1992 et 1994, j’entendais les récits d’amis proches qui rendaient visite à Chavez et aux commandants bolivariens incarcérés à la Prison de Yare. On parlait de cela tranquillement à la cantine universitaire ou dans les jardins du magnifique campus de l’Université Centrale de Caracas. À cette époque-là, il n’était pas rare de trouver sur les murs des toilettes de la Faculté des convocations affichées à des réunions clandestines qui se terminaient avec la phrase « nos vemos en Yare », (on se voit à Yare), la prison à 150 km de Caracas, dans la vallée du Tuy, où les commandants bolivariens purgeaient leur peine ; la visite à la prison était ainsi entendue comme un passage obligé pour ceux qui voulaient écouter de vive voix les leaders militaires d’un mouvement dont le discours était plus nationaliste que révolutionnaire. D’autres avaient rendu visite aux commandants rebelles dans les semaines suivant les événements lorsque ceux-ci étaient encore emprisonnés au Fort militaire San Carlos, au centre-ville de Caracas (Zago 1998; Martinez Rodriguez 2005: 17). Au cours de ces visites, les militaires bolivariens recevaient des poèmes, des livres et des présents et signaient des autographes190 aux visiteurs.
Ainsi, j’étais une amie proche de ceux qui, des années plus tard, ont fait partie des cadres civils du gouvernement de Chavez, et ont en particulier occupé des postes dans le domaine social (au Fondo Unico Social, au ministère de la Santé et du Développement social, au ministère de l’Agriculture et Terres et au ministère du Logement et de l’Habitat) ou ont constitué des ONG qui ont bénéficié de crédits gouvernementaux. Parmi eux, Iván était le président du Centro de estudiantes de l’École de sociologie pendant mon cursus. Il avait rompu avec les radicaux du parti Bandera Roja. Nous nous sommes rencontrés en 1990 dans l’atelier de recherche (terme désignant les séminaires à l’École de sociologie) du professeur Edgardo Lander191 intitulé « Développement scientifique-technologique, démocratie et droits de l’homme » où nous avons été confrontés à la lecture des textes du « libéralisme démocratique », en particulier celui de C.B Macpherson (2004) et aux problèmes de fragmentation de la citoyenneté. Iván disait qu’en tant que militant de gauche et de formation marxiste, il ne connaissait pas les penseurs de la théorie politique libérale qui lui auraient pourtant fourni plus d’éléments pour comprendre « les enjeux des droits de l’homme ». Il avait appartenu à des groupes insurrectionnels qui avaient participé aux deux derniers rassemblements des membres la guérilla vénézuélienne (à Cantaura en 1982 et à Yumare en 1986) qui furent violement réprimés par les gouvernements d’AD et de COPEI. Pour les étudiants, ces noms des villes représentaient des massacres. Pour le gouvernement de Luis Herrera Campins, ils ont signifié des actes de rébellion dûment réprimés. Même si Yumare est plus récente, j’évoquerai brièvement la version des événements de Cantaura que j’entendais à ma Faculté.
Le massacre de Cantaura192 eut lieu le 5 octobre 1982, quatre ans avant que je ne commence mes études universitaires. Mais les murs de la Faculté rappelaient sans cesse cette action héroïque de la guérilla menée par le parti Bandera Roja, l’unique groupe insurrectionnel de la gauche radicale survivant encore au Venezuela au début des années quatre-vingt. Ce groupe était issu dans les années soixante-dix d’une division du Movimiento de Izquierda Revolucionario (MIR). Les chefs de Bandera Roja connaissaient bien la zone et y opéraient clandestinement depuis la fin des années soixante. Pendant les années soixante-dix, dans le contexte de la guerre froide, la DISIP suivait inconditionnellement les principes de la « doctrine contre-insurrectionnelle » qui, officiellement, consistait à couper les mouvements rebelles de leurs « bases sociales ». Mais officieusement, cela signifiait une « répression sanglante de tout ce qui sentait la révolution », orchestrée par les agences d’intelligence nationales qui suivaient les lignes du gouvernement des États-Unis193. Cependant, au début des années quatre-vingt, le mouvement guérillero vénézuélien ne se présentait pas comme un défi militaire parce qu’il était déjà trop affaibli et ne représentait pas un danger pour la stabilité du régime politique. Même les guérilléros reconnaissent que Cantaura fut un campement mal organisé qui, d’après Iván, fut victime d’une délation, ce qui était souvent le cas lors de la répression des actions de la guérilla ou lors des soulèvements militaires. À Cantaura, la répression menée par des Forces armées et la DISIP fut démesurée, les forces de l’ordre lancèrent une attaque meurtrière qui ne laissa aucun survivant parmi les rebelles. D’après les témoignages de paysans habitant aux alentours et de rebelles qui n’étaient pas encore arrivés au rendez-vous, la Force aérienne bombarda d’abord le campement, puis les effectifs de la police politique arrivèrent et tirèrent sur tous les blessés au sol, souvent dans la nuque.
Dans l’ambiance universitaire progressiste de la fin des années quatre-vingt, « Cantaura » était devenue le symbole emblématique du martyrologue des derniers combattants de la guérilla et de l’échec dramatique d’actions insurrectionnelles mal organisées, dont les jeunes participants, abandonnés à leur sort, avaient péri dans des massacres dorénavant qualifiées d’« inutiles » par la dissidence. Iván avait survécu à l’attaque des Forces armées car il était arrivé en retard au campement de Cantaura. Il rendit ensuite les armes et abandonna définitivement la lutte armée. À vingt-huit ans, il était entré à l’École de sociologie : « je suis le dernier pauvre qui soit entré dans cette université », disait-il, souriant, en fournissant une image plus que réelle de la forte détérioration du système de l’éducation nationale pendant la crise des années quatre-vingt, qui avait conduit à la restriction de l’accès à l’Université par les étudiants des lycées publics.
Lors de ces rencontres universitaires (discussions, assemblées, sorties, amitiés, connaissances), je fus marquée par le fait que des personnes appartenant à la gauche vénézuélienne soient hantées par la « question des droits de l’homme », auparavant méprisée car considérée comme une manifestation de « l’idéologie bourgeoise ». Tout d’un coup, cette question était devenue un enjeu majeur dans la dénonciation des dérives du système démocratique. Le conflit moral des militants de la gauche radicale résidait auparavant dans la difficulté de justifier les « morts nécessaires » à toute révolution, ce qui était dorénavant en contradiction avec les préconisations des nouveaux mouvements de défenses des droits de l’homme. En effet, il était impossible dans la logique des militants de la défense des droits de l’homme de continuer à justifier des « morts nécessaires » et à lancer des appels au « sacrifices pour la révolution ». La cause des « droits de l’homme » fut caricaturée par les partis les plus radicaux de la gauche vénézuélienne pendant les années soixante-dix et jusqu’à la fin des années quatre-vingt. Les émeutes du 27 février 1989 introduisirent alors un clivage important, renforcé par la fin des dictatures militaires du cône sud et l’apparition de la cause des desaparecidos (des milliers de personnes « disparues » du fait des corps de sécurité de l’État) rapidement adoptée par les militants des partis de gauche du continent.
Cette tension deviendra un élément récurrent dans les discussions des futurs membres du gouvernement chaviste que j’ai côtoyés – sans encore savoir les virages de l’histoire –. Parmi ceux-là, Pedro, Orlando et Jorge. Ils faisaient alors parti des encapuchados (les cagoulés), un groupe très violent qui organisait systématiquement des émeutes aux portes de l’Université centrale, le plus souvent le jeudi vers midi et jusqu’en fin d’après-midi. Si l’on savait lire les indices, même si les membres du groupe disaient qu’il s’agissait de « réactions spontanées de la colère populaire », les émeutes s’« annonçaient » dès le matin. Les encapuchados, accompagnés parfois d’étudiants de lycées publics, organisaient des barricades, brûlaient des pneus, puis pillaient les camions de nourriture qui passaient par hasard près des deux entrées principales de l’université, soit par la Plaza Venezuela, soit par la place de Las Tres Gracias. La police arrivait donc vers 14 heures, et les encapuchados passaient le reste de la journée à entrer et sortir de l’université pour rallumer la barricade ou échapper aux tirs de chevrotine. Parfois, la police disait que les encapuchados disposaient d’armes à feux, et la rumeur disait que la police mettait des gros clous dans ses fusils à la place des chevrotines. Les encapuchados étaient armés de pierres, de bâtons et parfois de revolvers. Cette bataille se jouait aux portes de l’Université – accusés d’ailleurs par les étudiants d’appartenir aux services secrets de la police – car les agents de la police métropolitaine ne pouvaient pas entrer sur le campus en vertu de la loi d’« autonomie universitaire »194. Les surveillants de l’Université avouaient leur impuissance face aux actions violentes des encapuchados car ils n’étaient pas armés et n’avaient pas le droit de les arrêter, mais les autorités universitaires ont été souvent qualifiées de négligentes et de permissives par les responsables municipaux, les directeurs de la Police Métropolitaine (PM) et les propriétaires de camions.
L’identité des encapuchados était largement connue dans le campus universitaire. Une fois le pillage du camion terminé, les encapuchados criaient la consigne « Saqueo popular ! » (Saccage populaire ! ). Les encapuchados étaient assez pudiques, car même sur le campus « autonome », ils revendiquaient leur clandestinité et personne ne devait montrer qu’il reconnaissait l’un d’eux.
« C’est pourquoi on se couvre la tête, » (Journal intime. Encapuchados UCV, 1989-1992)
me dit l’un d’eux, Orlando. Et quand je rétorquais naïvement que nous savions tous qui ils étaient, ce qui dénigrait en partie leur statut de clandestin et de persécuté politique et faisait de la capuche un déguisement inoffensif, on me répondit :
« Oui, mais des infiltrés circulent. Tu sais, nous avons tous un dossier à la DISIP » (Journal intime. Encapuchados UCV 1989-1992)
Ce qui était d’ailleurs également vrai. Avec le recul du temps, j’identifie mieux aujourd’hui les enjeux politiques de ces années universitaires bouleversées par le début d’une crise profonde. Deux faits me semblent particulièrement exemplaires des « dilemmes » posés aux étudiants engagés lorsqu’il s’agissait d’approuver ou non des actions radicales et violentes : le pillage et l’incendie des camions des petits propriétaires et la coïncidence du calendrier universitaire, avec la suspension des cours du jeudi-après midi à cause des émeutes.
Le premier souvenir qui m’interpelle est celui des chauffeurs des camions saccagés. Ils s’asseyaient par terre, effondrés, et se mettaient à pleurer sur les trottoirs de la cité universitaire, sous le regard indifférent des passants et des étudiants. Après le pillage du camion, les encapuchados le brûlaient. Les chauffeurs leur criaient souvent que le camion était à eux, et pas à une « entreprise bourgeoise », qu’ils n’avaient pas d’assurance, qu’ils n’étaient pas les représentants du capitalisme mais des « pauvres travailleurs qui n’avaient que ce camion ou camionnette pour faire vivre leur famille ». Mais avec les encapuchados, il n’y avait pas de négociation possible, et bien que socialement très sensibles à la « cause populaire », ils n’étaient pas émus par les larmes des chauffeurs. En effet, d’une part, brûler le camion était le moment le plus fort de la rébellion hebdomadaire des jeudis à l’UCV et assurait au moins une photo dans la presse du lendemain, ce qui leur permettait de montrer leur pouvoir et de défier ainsi le gouvernement. D’autre part, l’incendie du camion avait une portée sacrificielle : l’« éthique de la conviction » prévalait dans leurs actions, et la souffrance et les dégâts causés aux chauffeurs étaient des maux nécessaires. Les fins justifiaient les moyens (Weber 1959 :172).
La seconde scène est arrivé dans l’amphithéâtre de la Faculté d’Humanidades, Je fus témoin d’une mise en cause virulente d’un professeur communiste, défenseur des cagoulés, adressée aux étudiants qui ne se « mêlaient pas de politique » c’est-à-dire qui ne participaient pas des activités des partis de gauche. La question s’est posée lors d’une assemblée d’étudiants dans l’amphithéâtre. Certains étudiants avaient critiqué la pratique des « jeudis des cagoulés » en alléguant que l’École de philosophie avait des cours l’après-midi et que leur année scolaire était sérieusement en danger faute de cours les jeudis. Mais pour les « radicaux », il n’était pas question de condamner les disturbios (agitations) des jeudis après-midi, il fallait au contraire les soutenir. Je cite de mémoire la défense du professeur en question :
« Au moins, les violents font quelque chose tandis que vous, vous venez pour étudier et vous former comme des intellectuels et vous vous en fichez de ce qui se passe dans le pays. Si les encapuchados sont des tirapiedras [des lance-pierres], vous par contre, vous êtes des morts. » (Journal intime. Professeur, Assemblée des étudiants, amphi Humanidades de l’Université centrale, 1990)
Ce groupuscule d’étudiants inquiets pour le déroulement de l’année scolaire a été baptisé los muertos (les morts). Pour être des « vivants » – c’est-à-dire des « bons engagés » – il fallait donc « faire quelque chose » c’est-à-dire participer, ou du moins être d’accord avec les actions radicales du jeudi après-midi. Pourtant, ceux qui avaient dénoncé les actions des encapuchados ne condamnaient pas directement la violence, ils rappelaient un impératif académique, le calendrier universitaire. Ce rappel a été pris comme un signe de désengagement : seul le silence équivalait au soutien, ne serait-ce que « moral », des partisans de la « voie violente ».
Pour reprendre les propos de Max Weber (1959), la dispute qui animait les couloirs de l’Université opposait les partisans d’une « éthique de la conviction » à ceux favorables à une « éthique de la responsabilité ». Chez Weber, « l’éthique de la conviction suppose subjectivement la croyance inconditionnelle à la valeur positive et à l’autorité des normes et préceptes » (Blondel 1999: 185). Les actes des encapuchados avaient ainsi une valeur exemplaire pour les partis de la gauche radicale qui étaient éthiquement convaincus de la nécessité de la violence. Et si certains condamnaient les actions violentes, « totalement irrationnelles », d’autres appuyaient ces actes irrationnels (comme brûler les véhicules des petits artisans aux portes de l’Université) qui avaient pour « seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction » (Weber 1959 : 173).
Professer une « éthique de la responsabilité » dans une situation politiquement tendue est pour le moins problématique lorsque la mort est une conséquence prévisible des actes engagés. Même si on parlait librement et couramment de la nécessité de la « révolution », les coups d’État manqués des bolivariens survenus deux ans après la deuxième scène analysée, marquèrent une coupure historique : les soldats morts que nous avons vu à la télévision n’étaient pas morts lors de la répression d’émeutes, mais lors d’affrontements pour une « cause » qui se présentait comme nationaliste195. Les groupes rebelles de l’Université furent à nouveau confrontés à la mort, mais cette-fois à celle des soldats qui luttèrent pour une « cause nationale » qui deviendra quelques années après une cause « juste » dans la rhétorique des partis de gauche qui donnèrent du support aux bolivariens.
Avant les événements du 4 février et du 27 novembre 1992, il y avait eu certes des situations tendues et, parfois une rumeur circulait : des espions de la redoutée DISIP cherchaient sur le campus des « dépôts d’armes » censés être cachés au sous-sol de la faculté, dans le local des photocopieuses. Mais, après le premier soulèvement de février 1992, la conjoncture obligeait à réfléchir aux valeurs du projet de changement social qui se dessinait : étions-nous pour ou contre l’adhésion à un mouvement dont l’origine était dans les casernes ?196
En revanche, le parcours du MBR-200, mouvement militaire clandestin qui s’est prononcé en février 1992, n’est pas assimilable à celui des partis de gauche qui se présentaient comme alternatifs à AD et COPEI. Concernant l’origine du MBR-200, Domingo Irwin (2006) signale l’existence de « loges conspiratives clandestines » tant de gauche que de droite au sein de l’institution armée depuis les années soixante. Il identifie le MBR-200 avec une loge conspirative souterraine issue de la crise politique de 1983 (Irwin 2006 : 181) mais dont l’inspiration idéologique reste peu précise dans les ouvrages consacrés à la question. Dans un livre consacré à la gauche latino-américaine, Steve Ellner (1993) développe une analyse des positionnements politiques de la gauche vénézuélienne depuis 1970, en particulier du MAS. Mais l’analyse s’arrête en 1989 et Ellner ne mentionne aucune éventuelle relation entre la gauche et les commandants bolivariens. En tout cas, l’histoire du lien entre la gauche vénézuélienne et les commandants rebelles bolivariens est en effet peu claire parce qu’elle relève de conspirations secrètes à l’intérieur des Forces armées.
La seconde remarque historique est, qu’après le soulèvement des bolivariens, il existait bien une « option politique de gauche » représentée par la Causa R. Il est important de souligner que lors de la crise de légitimation du bipartisme en 1989, les électeurs identifiés à la une voie progressiste et alternative d’AD et COPEI, s’étaient rassemblés autour d’une option politique de gauche représentée par le parti LCR. Ce parti, issu des syndicats du fer du la région de Guayana et fondé par Alfredo Maneiro - membre du comité central du Parti Communiste vénézuélien (PCV) et ancien guérillero dans les années soixante - était considéré comme l’un des mouvements politiques allant assurer le relais du bipartisme usé et discrédité. Cet avertissement s’inscrit dans une critique de la vision de l’historienne Margarita Lopez Maya (1998) qui considère que tant LCR que le MBR-200 constituaient deux phénomènes comparables même si le dernier était issu des casernes.
LCR disposait un effet d’un important travail politique dans les syndicats métallurgistes et dans les milieux populaires urbains qui remontait à une vingtaine d’années, et ses leaders avaient déjà gagné des élections démocratiques à la fin des années quatre-vingt197. En effet, bien que le MAS et une fraction du parti communiste aient donné leur soutien à Rafael Caldera en 1993, Andrés Velázquez, candidat du parti Causa R, était arrivé très près de Caldera aux élections de 1993. Les partis de gauche favorables à la prise du pouvoir par la manière violente étaient très affaiblis dans la vie politique institutionnelle du pays et avaient une faible capacité de mobilisation politique dans les milieux populaires ; ils n’existaient presque pas hors du campus universitaire. Réprimés et fustigés par la police, leur épuisement politique pourrait ainsi expliquer l’adhésion immédiate de certains au mouvement bolivarien et à la figure d’Hugo Chavez. Rappelons que 1994 fut aussi l’année de l’insurrection zapatiste au Chiapas, au Mexique. Je me souviens de la rentrée universitaire de cette année-là, Orlando m’a pris dans ses bras et m’a dit :
« T’as vu ? Même si Chamorro a gagné [au Nicaragua], la révolution est encore possible. Maintenant, notre espoir s’appelle Marcos. ». (Journal intime. Encapuchados UCV 1989-1992)
Les militants de la gauche radicale attendaient ainsi désespérément l’apparition d’un leader que Chavez a tout fait pour incarner par la suite. Le coup d’État manqué de février 1992 a été souvent évoquée comme une « bouffée d’oxygène » pour ceux que désolait l’épuisement de la « voie radicale de la lutte sociale », même si au début son discours ne s’inscrivait pas dans un registre de gauche mais de dénonciation de la corruption des partis politiques au pouvoir. Hugo Chavez resta emprisonné jusqu’au 27 mars 1994, date de sa libération par décret du président Caldera. Les autres dirigeants du mouvement furent également libérés à cette occasion (Langue 2002 : 85). L’aboutissement de l’alliance entre Chavez et la gauche, orchestrée par Luis Miquilena, eut lieu en 1997 avec la constitution d’abord du parti politique MVR, puis du Polo Patriótico, alliance de partis de gauche rassemblés autour de Chavez qui était en train de devenir une figure politique puissante. L’activité politique menée par les bolivariens entre 1994 et 1997 consista à donner un contenu politique à la figure du Libertador, Simón Bolívar. L’utilisation politique du « mythe bolivarien » obéit à une stratégie de transformation du désespoir en espoir d’un sentiment national.