Si l’on suit Victor Turner, la crise sociale engendrée par la catastrophe peut constituer un exemple de « drame social » (1974). Turner signale que les conflits entre les individus, les factions entre les groupes mettent en relief les faces cachées des caractères, des intérêts, des ambitions. De plus, lors des crises, le groupe social est soumis au redressement, à l’action corrective et à l’amendement. Turner (1972 : 104) utilise le terme « drames sociaux » pour caractériser une phase du processus social qui commence par une rupture de relation et va jusqu’à l’extrême limite de ce que le groupe peut permettre. Dans son analyse des grands rituels d’affliction collective des Ndembus de Zambie, célébrés par des sociétés dans le but d’aider à ceux qui sont frappés de maladie ou de malheur, Turner montre que le malheur comporte une dimension collective. Même si ses analyses portent essentiellement sur les formes ritualisées – juridiques et religieuses – mises en œuvre pour restaurer la paix dans des sociétés dites « sans État », sa contribution paraît pertinente pour examiner le drame comme une unité de l’expérience de la gestion des sinistrés et du sens politique et national qui lui a été donné.
Les membres de la société affectée par la catastrophe vivent celle-ci comme un moment qui dépasse l’organisation quotidienne de la vie ordinaire. La catastrophe n’est pas le produit d’une action sociale ponctuelle. Elle se constitue comme événement à partir de l’ensemble des actions sociales qui en découlent et qui apparaissent en cascade après la manifestation du phénomène naturel. Le drame est un élément constitutif de l’événement catastrophique, et par conséquent, les conditions du retour à la « vie normale » a posteriori lui sont étroitement liées.
Pour dessiner les contours de la sensibilité sociale du drame, je développerai une analyse fondée sur les discours médiatiques. D’abord, je mobiliserai des matériaux issus de la presse écrite et la construction du consensus pour désigner la catastrophe comme La Tragedia. Ensuite, le traitement distinct que les médias font des victimes selon leur appartenance sociale montre le lien entre la construction du drame social et la naturalisation des différences sociales. Ce lien sera traité à partir de deux exemples : le premier est un reportage de presse écrite qui relate, parmi d’autres, la tragédie d’un enfant pauvre de la ville de Caracas. Le deuxième est un reportage télévisé qui porte sur les actions d’héroïsme déployées pour sauver une fillette de la classe moyenne de l’état de Vargas.
Le drame oblige au consensus
Le 17 décembre 1999, la rédaction du journal vénézuélien El Nacional écrivait :
« Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’une catastrophe parmi d’autres ayant frappé ce pays dans les dernières années. Nous sommes devant un véritable cataclysme humain, social et économique… »143
Les Vénézuéliens vivaient un « temps de tragédie ». Les descriptions des événements dramatiques fournies par les médias proposent un cadre pour interpréter les images qui les accompagnent. La documentation de ce type d’événement révèle un fort engagement émotionnel de la part des journalistes ; celle des guerres et des violences témoigne des « politiques de représentation visuelle » (Feldman 2002; Starrett 2003), les images et les narrations des événements extrêmes pouvant être utilisées pour mobiliser politiquement les collectivités. La médiatisation de la catastrophe véhicule en effet des représentations concernant l’identité du « peuple », le rôle adéquat de « l’État », et la « souffrance des victimes ». Gregory Starrett (2003) montre comment les images se construisent en fonction des valeurs fondamentales de groupes opposés et fournit quelques exemples des dichotomies politico-morales : « pureté vs. idolâtrie, tradition vs. fanatisme, injustice vs. innocence, cynisme vs. responsabilité » (Starrett 2003 : 399). Ainsi, dans l’époque contemporaine, la mémoire collective de la catastrophe se construit à partir d’images visuelles et métaphoriques qui définissent le caractère moral de la mobilisation sociale et politique qui suivra le phénomène. Les représentations médiatiques des événements extrêmes mobiliseraient ainsi un sens politique particulier, à savoir le consensus nécessaire servant à développer des actions concrètes pour répondre au malheur des autres.
L’éditorial du 17 décembre commentait aussi la déclaration d’état d’urgence diffusée par un porte-parole de l’Assemblée constituante et mentionnait l’approbation d’un crédit spécial de 12 milliards de bolivars (18 millions 750 mille euros) pour faire face à l’urgence. Il lançait un appel poignant à la solidarité collective :
« Le drame que nous vivons suite aux pluies requiert, aujourd’hui plus que jamais, l’unité de tous les vénézuéliens… »
Cette union solidaire, renforcée par les préconisations médiatiques sur la conduite à suivre, dépasse les diatribes politiques qui avaient signé l’actualité des mois précédents. Le drame impose une paralysie du temps qui oblige au consensus.
Les médias vénézuéliens privilégièrent la diffusion de certains récits au détriment d’autres : la performance spectaculaire des corps militaires pendant le sauvetage, les grandes mobilisations de personnel et de moyens de secours, des opérations de secours difficiles et dangereuses. Ainsi, l’arrivée par hélicoptère des premiers sinistrés à la base aérienne de La Carlota dans l’est de la ville de Caracas fut longuement diffusée en direct par les chaînes de télévision.
Les données médiatiques montrent que la base aérienne de La Carlota fonctionna comme lieu d’accueil des sinistrés pendant les premières 48 heures. Dans ce lieu, les soins étaient garantis par des bénévoles civils, médecins pour la plupart. Les images présentaient les journalistes et les secouristes qui participaient ensemble à la sécurisation, et les cameramen attendaient les hélicoptères, pour filmer les survivants à l’intérieur et à leur descente. Ceux-là, entassés dans les petits hélicoptères quittaient les appareils couverts de boue, tremblant de froid, et éclataient en sanglots en clamant leur désespoir et en demandant de l’aide pour retrouver leurs proches et voisins disparus dans la coulée de boue.
Après la diffusion de ces images, les habitants de la ville de Caracas se mobilisèrent fortement pour porter secours aux sinistrés arrivant à l’aéroport de La Carlota. Dès les premières 72 heures, des médecins volontaires des hôpitaux et des cliniques privées prirent en main l’organisation des activités de soin des blessés, le recensement des familles, etc. Cet aéroport est devenu donc un espace médiatique de solidarité et de fraternité. Ce lieu matérialisa la dissolution momentanée des différences sociales sous l’élan compassionnel.
El Poliedro144 fut un autre site privilégié par les médias pour de transmettre le « spectacle de la souffrance » (Boltanski 1993) de la catastrophe et établir les exigences morales que devait respecter le spectateur. L’occupation de cette salle de spectacles dans les jours suivant immédiatement la catastrophe fut marquée par l’état d’esprit propre aux veilles des fêtes de Noël et du Nouvel An. Elle fut exploitée par les médias qui « couvraient » le sauvetage et livraient en direct les images de l’arrivée des familles déchirées tandis que les radios transmettaient les voix désespérées de mères qui avaient perdu leurs enfants et d’enfants incapables de rejoindre leurs familles. C’est au Poliedro, à La Carlota et au stade « Parque Naciones unidas » que les médias, en permettant aux sujets de devenir les spectateurs de la crise, assurèrent une fonction de mise à distance de la souffrance. La diffusion de ces images marqua en effet la construction de la catastrophe en tant qu’événement social, processus qui passe par la construction momentanée d’une communauté de semblables dont le lien serait la douleur causée par la dévastation.
Jonathan Benthall (1993) aborde la relation entre le traitement médiatique des catastrophes et la mobilisation sociale, politique et économique pour secourir les victimes. Ce journaliste anglais, le régime médiatique est en effet fondamental pour comprendre cette mobilisation et l’action humanitaire dans les sociétés contemporaines. Benthall prend comme point de départ le cas de la BBC dont la force opérationnelle pendant les années soixante-dix aurait, d’après lui, été cruciale dans les choix des agences internationales relatifs à la distribution de leurs ressources internes et externes dans les cas des catastrophes et des situations de guerre. D’après Benthall, la conjonction entre mobilisation médiatique et ressources financières s’est définitivement constituée en pratique courante en 1977, coïncidant d’ailleurs avec d’autres faits significatifs du traitement social des catastrophes dans les sociétés contemporaines, comme par exemple la fondation de la revue anglaise Disasters. Cette publication est la première à traiter la question d’un point de vue scientifique145, la mobilisation compassionnelle supposant, de plus en plus, la mobilisation d’un savoir scientifique sur le phénomène.
C’est après la diffusion de ces images que le président Chávez visita El Poliedro le 21 décembre 1999, visite transmise également en direct. Habillé en tenue militaire, il annonça sa volonté d’habiliter les forts et les garnisons militaires à loger les sinistrés pour leur permettre de bénéficier
« …d’un repas de Noël digne (…) Nous avons là-bas [dans les garnisons] des espaces plus privés, avec des lits, des réfrigérateurs, des gazinières, des centres sportifs, et parfois même des télévisions (…). »146
La presse du lendemain signala qu’à sa sortie du Poliedro, le président Chávez promit aux sinistrés :
« (…) qu’il reviendrait bientôt et qu’ils ne seraient jamais oubliés par le gouvernement. A peine le président parti du Poliedro, une file d’attente de 400 personnes s’est formée. Des hommes, des femmes et des enfants ont mis leurs noms sur une liste pour partir à Charallave [commune voisine du fort militaire Guaïcaïpuro] immédiatement. Ils se sont montrés prêts à travailler la terre et à construire leurs futures maisons. »147
La détermination du président semble donc avoir convaincu immédiatement les sinistrés de quitter le Poliedro et de partir vers les forts militaires situés dans d’autres villes et communes du pays. Les médias qualifièrent de « miraculeuse » cette vague d’optimisme qui a conduisit à cet accord collectif pour quitter Caracas, soit vers des forts militaires, soit vers des sites où le gouvernement disposait de logements, comme la région de Guayana, au sud du pays.
De centaines de milliers de familles acceptèrent de partir en moins de vingt-quatre heures vers des sites éloignés de plus de 150 km de leur habitat d’origine, parfois sans même avoir idée de la localisation géographique de la destination, des possibilités d’emploi ou de l’existence de services publics. À cette époque, le gouvernement vénézuélien avait un stock de logements d’intérêt social récemment construits et encore non attribués, fruit de la politique de construction de logements sociaux de la première année du gouvernement du président Chávez. L’attribution de ces logements se fit donc fait très rapidement, au bénéfice des premiers arrivés, mais elle prit également très vite fin puisque cette demande imprévue dépassa largement la capacité de réponse du gouvernement.
Les images de la naturalisation des inégalités sociales
Un reportage du journal El Nacional relata diverses scènes ayant eu lieu à l’hôpital des enfants malades de Caracas (Hospital de Niños) :
« De la boue sèche a été ôtée de tout le corps de Kennedy Caraballo. Il en avait même dans les oreilles. Il a été admis à l’hôpital jeudi. Raide sur un brancard, avec des croûtes de sang et des traumatismes sur tout le corps, Kennedy pouvait à peine dire son nom, qu’il avait 12 ans, et se plaignaint du froid des pieds à la tête dans la salle des urgences. « Ce petit était enseveli à la vieille route Caracas-La Guaira et les pompiers ont réussi à le secourir », disait l’infirmière, « nous sommes en train de chercher un parent, un membre de la famille. Est-ce que vous pouvez nous aider ? »148
La rubrique concernant le récit du drame de Kennedy – certainement l’unique survivant de sa famille – ne dépasse pas sept lignes mais fournit un ensemble de repères sociaux. Kennedy est un enfant des barrios de la vieille route de Caracas-La Guaira. 70% des quartiers populaires de la vieille-route Caracas-La Guaira fut aussi affectée mais cette destruction fut moins présente dans les médias149. Le cas de Kennedy est recensé avec une dizaine d’autres témoignages similaires de rescapés et survivants. Il n’est qu’un des orphelins, parmi beaucoup d’autres, qui apparurent progressivement sur la scène médiatique de La Tragedia. Personne ne fut toutefois invité à donner son témoignage sur son sauvetage, et la note de presse n’était illustrée d’aucune photo.
Le sauvetage de Maria Eugenia Pérez Parra, une fillette de sept, ans fut filmé par un vidéo-amateur à Los Corales, zone de résidence des classes moyennes de Vargas. La vidéo fut retransmise par la chaîne de télévision Venevisión lors d’un reportage sur les survivants du désastre, le soir de Noël. Son « succès médiatique » a été d’une telle ampleur que ce reportage a été rediffusé deux fois, les 17 et 18 janvier 2000.
Maria Eugenia fut repérée dans un tas de débris accumulés dans le parking d’un bâtiment de Los Corales à sept heures du matin le 16 janvier par quelqu’un qui filmait les coulées de boue de loin. Grâce au zoom de sa caméra, le cameraman vit un petit bras bouger dans la boue pleine de détritus qui s’entassait rapidement dans le parking. Il cria au secours, d’un bâtiment à l’autre, jusqu’à attirer l’attention du gardien de l’immeuble voisin. Pendant tout ce temps, l’eau, la boue et les détritus ne cessèrent de s’accumuler dans le coin où la fillette avait été prise au piège. Le passage sur le sauvetage est d’un grand suspens et la scène du dégagement de son petit corps est accompagnée des cris de joie du cameraman. La dernière image montre Maria Eugenia blottie dans les bras de son sauveur. Quelques heures après, son frère a été trouvé en vie sur la cime d’un arbre. En revanche, le corps de la mère de Maria Eugenia disparut, entraîné la mer.
Lors de la première diffusion du reportage du sauvetage, Maria Eugenia fut interviewée par un journaliste : elle montra aux cameras une photo de famille où apparaissait sa mascotte, une chienne danoise également disparue. Un homme contacta par la suite la chaîne de télévision Venevisión car il avait trouvé la chienne vivante dans la boue et en avait pris soin pendant tout un mois. Venevisión n’a pas manqué de filmer et diffuser les émouvantes retrouvailles entre la fillette et sa mascotte150.
Ces deux exemples opposés de traitement médiatique du sauvetage des enfants témoignent d’une sélection sociale des images médiatiques émouvantes et consensuelles. Le sauvetage de la fille de la classe moyenne est présenté comme mobilisateur de la sympathie collective. En revanche, celui de l’enfant du barrio ne s’inscrit pas dans le registre de l’exceptionnel mais de l’ordinaire. Il est présenté comme un tous ceux qui émaillent dans la presse chaque année, aux périodes de fortes pluies et qui, insuffisamment nombreux et trop illégitimes, demeurent invisibles et ne suscitent guère la solidarité ou la compassion de la nation.
La narration médiatique du sauvetage de La Tragedia reproduit la naturalisation des inégalités sociales, par le nommé « effet Titanic ». Ce naufrage historique est souvent évoqué dans la littérature comme l’exemple paradigmatique d’un consensus social qui cache la profonde stratification sociale de l’impact des catastrophes. Comme le signale Eric Klinenberg (2002) à propos de la mort de plus de 700 habitants dans la ville de Chicago lors de la canicule de 1995, l’impact des désastres est fortement déterminé par les inégalités sociales. D’ailleurs, la « naturalisation sociale » des désastres occulte la négligence des responsables politiques lors de la gestion de la crise (Klinenberg 2002 : 245). En effet, cette négligence reste voilée par la « naturalisation » tant des désastres que de l’impact socialement différencié, brouillage qui s’accentue avec la militarisation de leur gestion (2004 : 309)151. L’analyse de Klinenberg rend visible le paradoxe soulevé par les représentations du traitement politique de la canicule de Chicago et de l’ouragan Katrina : leur « naturalisation » débouche sur une « militarisation » nécessaire pour la « normalisation » de la crise. Ce transfert recouvre le problème de l’attribution des responsabilités politiques dans le long terme. Ce processus de naturalisation du désastre et de militarisation des réponses repose sur et conduit à une faible capacité des institutions à définir et à délimiter clairement des marges d’action et les responsabilités.