Pendant les années 2002 et 2003, lors de mes visites des institutions chargées des programmes d’assistance aux sinistrés, je passais devant des files de personnes qui attendaient leur tour pour exposer leur situation aux fonctionnaires du Fondo Unico Social (FUS) 387 dans la plupart des demandes de classement en « cas de santé » pour ensuite solliciter une demande de relocalisation dans un autre site. Or, dès la fin de l’année 2003, et alors que des milliers de familles n’avaient toujours pas vu leurs dossiers aboutir, la direccion de refugios du FUS était officiellement fermée. La compétence institutionnelle des refugios s’est donc dispersée dans une vaste gamme d’institutions gouvernementales locales et centrales, sans aucune direction centralisée.

Je proposerai deux scènes qui montrent les caractéristiques de la relégation incorporée, où les sinistrés et les institutions réorganisent la signification sociale du corps biologique à travers de la maladie. La première est celle de Maria, malade cardiaque pleurant dans le couloir du FUS. Sa tentative avortée de faire valoir son corps malade pour bénéficier d’un traitement spécial montre aussi bien la force que les limites de sa tactique de susciter de la compassion.

La seconde est celle de Lisa, handicapée par un accident cérébral-vasculaire lors de La Tragedia, qui élève une demande à un général de l’Armée de terre. A travers d’une lettre rédigée par sa fille réclame un logement pour elle et son nourrisson tout en craignant que cette revendication ne suscite des représailles : qu’on lui enlève son enfant en la déclarant inapte à l’élever selon les critères de la LOPNA.

Dans le couloir, Maria attendait son tour pour exposer son cas au leiutenant Wilmer H. Pendant notre attente, d’environ trois heures, elle me raconta qu’elle avait reçu une nouvelle maison dans le cadre du Programa de dignificación de la familia venezolana. Le nouveau logement est situé dans les alentours de la ville d’Anaco, état d’Anzoátegui, à environ 500 km au sud-est de Caracas. Anaco est une ville pétrolière, entourée de gisements et de puits d’exploitation. Il y fait une chaleur écrasante et le développement urbain s’est dessiné en fonction de l’industrie pétrolière. Des longues distances séparent les sites industriels des zones résidentielles et des zones commerciales.

Avant la catastrophe, María habitait le barrio de La Pichona, à Catia La Mar, dans l’état de Vargas. Elle y était née. La catastrophe tua ses fils et elle devait élever seule ses trois petites filles orphelines, dont les âges étaient inférieurs à dix ans.

« Elles m’attendent toutes seules à la maison d’Anaco » (Entretien avec Mme. Maria. File d’attente devant lu bureau du lieutenant Wilmer H. FUS, Parque Central, Caracas, 29 novembre 2001).

À Catia la Mar, Maria avait toujours travaillé pour élever ses enfants en faisant du repassage et du ménage dans les quartiers nantis. Elle souffrait d’une cardiopathie congénitale, était hypertendue et voulait voir le lieutenant Wilmer pour lui demander un changement de domicile par raisons de santé, c’est-à-dire, qu’elle souhaitait être requalifiée en tant que « cas de santé » (caso de salud) :

« La maison [qu’on lui a attribué à Anaco] est dans un endroit trop isolé, loin des centres de soins (…) et je ne peux pas aller me soigner en laissant les filles toutes seules. Avant, je me soignais à l’hôpital du Seguro Social, à La Guaira. Maintenant, je n’ai plus d’endroit où y aller » (Entretien avec Mme. Maria. File d’attente devant lu bureau du lieu tenant Wilmer H. FUS, Parque Central, Caracas, jeudi 29 novembre 2001).

Entre ses sanglots, Maria me dit qu’elle avait « roulé toute la nuit » pour venir au FUS avec l’espoir d’être reçue par le lieutenant Wilmer H, (le voyage en bus entre Anaco et Caracas dure en effet plus de 8 heures). C’était la troisième fois qu’elle faisait ce voyage. Lors des deux précédentes, visites elle n’avait pas obtenu de réponse à sa demande. Personne ne consulta son dossier médical. Elle me le montra : elle tenait dans ses mains un tas de papiers sales et usés, des examens médicaux, des analyses de prises de sang et des radiographies, ainsi qu’une lettre d’un cardiologue où il expliquait que sa pathologie cardiaque était apparemment assez grave et recommandait qu’elle soit suivie de près. Les radiographies attestaient qu’elle souffrait bien de rhumatisme.

Le lieutenant me reçut avant María. Je l’interrogeai sur la prise en charge des sinistrés et les politiques de relocalisation, etc. À la fin de notre entretien, avant de passer la porte, je lui ai dit délicatement que j’espérais qu’on laissera finalement entrer Maria qui était là avant moi. Mais il convoqua ses assistantes à une réunion. L’ouverture au public était close ; il est plus de midi et comme il ne reçoit « le public » que le matin, María fut invitée à quitter la salle d’attente.

La scène décrite montre comment s’effectue une demande d’un traitement spécial de la part d’une bénéficiaire du programme de relogement à partir de la demande de reconnaissance d’un corps souffrant. María connaît en effet l’existence du dispositif « cas de santé » et se déplace jusqu’au bureau du FUS pour essayer d’y bénéficier. Elle mobilise donc son dossier médical, seule attestation de sa détresse. C’est la reconnaissance institutionnelle de sa maladie qui peut lui servir pour remédier les problèmes dérivés du fait d’être une femme âgée, avec des enfants en bas âge à sa charge, relocalisée dans un nouveau site de la banlieue d’une ville de province.

Le fonctionnement du dispositif « cas de santé »

Examinons tout d’abord le fonctionnement du dispositif. María demandait être considérée comme un « cas de santé » pour pouvoir obtenir une place dans un refugio, probablement celui de Guayacán, en principe réservé aux sinistrés souffrants de pathologies chroniques et ne pouvant suivre des traitements dans les nouveaux sites. Hébergée dans ce refugio, elle deviendrait une bénéficiaire potentielle d’une nouvelle maison à proximité de Caracas.

Le « cas de santé » se définit donc à partir d’une pathologie, la plupart du temps grave ou chronique, qui mérite des soins médicaux spécialisés. Pour l’administration qui gérait la prise en charge des sinistrés, de telles pathologies entrainaient une dérogation à l’obligation d’accepter les logements situés dans les sites les plus éloignés et, par conséquent, les moins convoités. L’argument relatif à l’éloignement des nouveaux sites des centres urbains dotés des hôpitaux conduit ainsi les institutions à soupçonner les familles alléguant des « motifs de santé » de mauvaise foi.

Au vu du traitement social particulier dont bénéficient en principe les « cas de santé », María met donc en place une stratégie valorisant sa pathologie cardiaque (et le traitement qu’elle doit suivre) pour obtenir un second logement plus proche de l’établissement de santé adéquats. Je ne mets pas en doute sa sincérité de María, mais il est clair que Maria invoque non pas la charge de ses trois fillettes en bas âge, ni son chômage ni son statut de femme seule mais bien sa pathologie chronique pour sollicite un autre logement.

Dans les demandes à être qualifié de « cas de santé, on voit bien comment le corps biologique s’articule au continuellement au corps social. C’est le « paradigme de l’incorporation » (Csordas 1994) selon lequel le corps physique doit être pris en considération au-delà de ses limites individuelles et biologiques et se définir à partir des relations sociales qui le traversent.

En effet, l’incorporation est une expérience sociale (Fassin 2003a). Le concept « d’incorporation de l’histoire » (Fassin 2002b) poursuit la ligne d’investigation proposée par Marcel Mauss concernant la signification sociale du corps humain dans le quotidien, délivrée dans son essai magistral sur « les techniques du corps » au début des années 1930 (1999 : 365-386) sur le corps comme le locus de la magie, du symbolique et de la tradition en partant de l’utilisation et des modes d’action hétérogènes du corps dans des sociétés différentes.

« De cette incorporation, on distinguera donc, analytiquement, deux dimensions. L’une relève d’une opération d’objectivation. Elle se réfère à la manière dont les structures et les normes sociales se traduisent dans la vie quotidienne, dans les actes ordinaires, dans la manière d’être vis-à-vis de soi, des autres et du monde. (…) L’autre procède d’une opération de subjectivation. Elle tient à la façon dont les gens donnent forme et sens à ce qu’ils vivent, à la relation qu’ils construisent entre leur présent et leur passé, entre leur présent et leur avenir. (…) On la qualifiera d’expérience historique – là encore de la personne ou du groupe. Séparées par l’analyse, les deux dimensions sont en fait parfaitement liées dans la production d’une mémoire sociale incorporée » (Fassin 2004d : 29)

La notion d’expérience historique (incorporée et subjectivée) renvoi ainsi à Merleau-Ponty « de l’habitude motrice comme extension de l’existence qui se prolonge donc en une analyse de l’habitude perceptive comme acquisition d’un monde » (Merleau-Ponty 1945: 178). De son côté, Thomas Csordas propose une

« Juxtaposition des figures parallèles du ‘corps’ comme une entité biologique et matérielle et ‘l’incorporation’ comme un champ méthodologique indéterminé défini par l’expérience sensorielle et un mode de présence et d’engagement dans le monde » (1994 : 12).

Pour Csordas (1990), l’incorporation est un paradigme de l’anthropologie, un postulat méthodologique qui considère le corps non pas comme un objet dans l’étude de la culture mais comme le sujet de la culture. Pierre Bourdieu (1984: 29) rejoint aussi ce concept d’incorporation en proposant sa notion de « corps socialisé », ou d’« habitus », « les manières durables d’être ou de faire qui s’incarnent dans des corps ». Bourdieu aborde cependant l’incorporation par la pratique et considère l’habitus comme le produit de toute l’expérience biographique du sujet. Mais c’est la contribution de Didier Fassin (Fassin 2001c:13) sur l’incorporation comme mécanisme opérant dans la « raison humanitaire ». La pathologie alléguée dans les procédures de régularisation des étrangers comme recours pour obtenir la régularisation montre à quel point les circonstances extrêmes ouvraient la porte à la prise en charge.

Mais la demande de Maria n’est ni prise en considération ni validée par le FUS qui considère avoir répondu à sa demande logement. Si l’on reconstitue le parcours institutionnel de Maria, il apparaît qu’elle a été une damnificada ; elle a bénéficiée de la condition de victime qui lui a donné une première visibilité institutionnelle. Elle a ensuite bénéficié d’un logement et, même dans des conditions précaires, a reçu des aides attribuées pour l’installation en province ; elle a ainsi acquis le statut de dignificada. Cependant cet accès au logement et aux aides s’est révélé largement insuffisant lorsqu’elle a rencontré d’autres problèmes.

Alors qu’en principe sa maladie lui fourni un argument décisif pour accéder au programme de prise en charge et obtenir une chambre dans un refugio, en attendant l’attribution d’une maison plus proche à un centre de santé apte à soigner sa pathologie, aucun interlocuteur institutionnel n’est en mesure de recevoir et de traiter sa demande.

Le façonnement des discours relatifs aux attentes des personnes classées comme « cas de santé » dévoile la gamme des relations de pouvoir qui se tissent autour de celle-ci. Le statut de sinistré – le damnificado, victime de la catastrophe naturelle et pris en charge en tant que tel dans les centres d’accueil mis en place par le gouvernement – y est notamment confronté au « cas de santé », malade chronique, victime « spéciale » qui réclame un traitement particulier dans la prise en charge globale. Et cette confrontation semble marquer le glissement inattendu d’un assujettissement à un autre. La reformulation par les femmes des souffrances qui ont bouleversé leurs vies prend en effet forme dans un récit organisé autour de certains éléments qu’elles considèrent appropriés et pertinents à mobiliser en tant qu’argumentaire pour bénéficier de la prise en charge ou du programme de relogement. En visant de la tension entre la solidarité et la pitié, en utilisant des tactiques d’émotion, leur stratégie institutionnelle opère une reformulation du sens de la calamité.

Je suis parvenue néanmoins à obtenir des informations de la part des fonctionnaires de la Direction de l’Habitat du FUS sur les files des gens qui tous les matins arrivaient pour demander d’être classifiés des « cas de santé ». Les autorités du FUS n’ont pas mesuré l’ampleur du phénomène et pensaient que seule une minorité de ces familles demanderait le traitement spécifique des « cas de santé ». D’après mes observations et entretiens, cette institution n’a pas correctement anticipé l’ampleur de cette action et l’importance du nombre de familles qui allaient à en être qualifiés. Le programme des « cas de santé » n’a d’ailleurs jamais été formalisé par écrit et n’a jamais été présenté officiellement.

La direction de l’Habitat du FUS applique des critères informels élaborés par des officiers de l’Armée de terre devenus managers du social. En effet, lors de notre entretien, le jeune lieutenant me répétait que l’attribution des logements, et encore moins le choix des familles bénéficiaires où le contrôle de la qualité de l’accueil dans les refugios, ne relevaient pas de ses fonctions. Tacitement, les discours des fonctionnaires reconnaissaient ainsi que les damnificados n’étaient plus des sinistrés parce qu’ils avaient déjà bénéficié d’une prise en charge. Pour les fonctionnaires, ceux qui attendaient étaient des dignificados mécontents des biens qu’ils avaient déjà reçus.

Le « cas de santé » était ainsi devenu une catégorie administrative génératrice d’espoir d’être repris en considération chez les sinistrés. En effet, les personnes revendiquent leur appartenance à cette catégorie en mobilisant leur dossier médical. Or, la logique d’action du dispositif s’est heurté à la réalité et dans cette confrontation, les agents des institutions entraient en contradiction avec les principes fondateurs de la politique sociale. Les demandes élaborées par les « cas de santé » relevaient de stratégies pour récupérer une visibilité vis-à-vis de l’institution à partir d’un dossier médicale, devenu du coup l’instrument qui ouvrait la possibilité d’être pris en compte dans l’institution.

Le retour de Maria à Anaco pour la troisième fois, sans avoir été écoutée, témoigne d’une violence institutionnelle, exprimée par l’inexistence d’un système de soins convenable à Anaco et par le refus, par défaut mais non reconnu de l’institution d’habiter dans un refugio à Caracas. Par un acte de violence institutionnelle (Farmer 2002), elle était devenue invisible.

Cette violence de l’invisibilité institutionnelle s’inscrit tout d’abord dans la vision stéréotypée du sinistré « pauvre-profiteur », et ensuite dans la disqualification de ceux qui refusent de quitter la métropole :

« Ces gens là reviennent plus en raison de leur idiosyncrasie que par de problèmes réels. » (Entretien lieutenant Wilmer H. Directeur de l’Habitat, FUS, Parque Central, jeudi 29 novembre 2001)

Cette sentence est paradigmatique de la représentation sociale dominante des sinistrés qui « traînaient » en ville en cherchant des alternatives aux solutions proposées par les institutions officielles. Encore une fois, la « culture » y est invoquée comme obstacle à l’adaptation en province.

L’operativo : régimes d’exception pour traiter l’exclusion

En principe, un operativo est le déploiement des effectifs des Forces armées dans un but spécifique et particulier. Par cette abréviation du terme officiel « opération spéciale », les Forces armées vénézuéliennes désignent la mobilisation spéciale des ressources et des troupes sous le commandement d’un officiel. Le Plan República par exemple, mentionné dans le chapitre 1, constitue l’operativo de plus grande envergure de l’Armée vénézuélienne, car il est déployé au niveau national pour sécuriser le déroulement des élections.

Des actions spéciales des Forces armées de moindre échelle sont aussi définies comme operativos : lors des départs en grandes vacances, (par exemple operativo Semana Santa 2000, operativo Carnaval 2003) des effectifs de la Guardia Nacional sont déployés pour « garantir l’ordre » sur les routes, les gares routières et les aéroports. Or le terme s’est répandu aux institutions civiles où les operativos sont devenus des actions mensuelles ou hebdomadaires qui marquent la prise en charge des secteurs de la population exclus du système de santé et des soins primaires.388

Hôpitaux et dispensaires organisent ainsi périodiquement des operativos lorsqu’ils bénéficient de la disponibilité inusitée de certaines ressources. Le personnel se rend sur place, souvent en fin de semaine, pour soigner des problèmes de santé spécifiques dont l’attention est inaccessible dans la pratique ordinaire de l’institution.

La prise en charge que le FUS proposait était l’operativo, une action spéciale journalière de soins organisée de temps en temps par les institutions – le FUS,

Le « cas de santé » s’inscrit dans une ligne des dispositifs conçus comme spéciaux et extraordinaires mais qui répondent à des pratiques ordinaires des institutions qui mettent en œuvre la politique sociale de l’État.

De nombreuses institutions autres que le FUS opèrent en partant de la particularisation des situations d’exclusion au lieu de considérer celles-ci comme issues d’une condition sociale et conçoivent, pour répondre à ces problèmes particuliers, des actions spécifiques. C’est le cas des operativos de santé et de leur version rurale, les penetraciones, penetrations.

L’organisation de l’operativo que j’ai pu observer est la suivante : Des groupes de quatre ou cinq praticiens sont constitués - médecins généralistes et dentistes-, ils sont payés soit par le FUS. En une journée, ils voient 200 personnes en moyenne, environ 70 à 80 personnes à chaque service. Les penetraciones, modalité rurale de l’operativo, ont également lieu en fin de semaine.389

La modalité de l’operativos que j’ai pu observer à Caracas en novembre 2001 consistait à fermer une grande avenue du centre ville, à monter de tentes de campagne militaires tout du long puis à y installer des cabinets médicaux (pédiatriques, gynécologiques et bucco-dentaires généralement) et de centres d’attention au public. Dans ces postes, le public peut se soigner, où renouveler sa carte d’identité ou son permis de conduire. L’operativo était associé – comme c’est souvent le cas – à un marché populaire, géré par les soldats de l’Armée de terre, où sont vendus de produits et des denrées à bas prix. Les soins de santé étaient dispensés par les médecins de dispensaires publics, payés le double de leur rémunération normale, et l’organisation de la consultation est assurée par les soldats de l’armée de terre. À la fin de l’operativo observé en 2001, le président Chavez fit une allocution de quelques heures depuis une gigantesque estrade.

J’ai pu observer aussi qu’en province, les operativos ont lieu dans les écoles publiques en fin de semaine (Carnet de terrain, septembre 2004) et qui se nommaient des pénétrations. On s’en servait des classes des écoles publiques comme des salles de consultation médicale. Dans le trottoir, à l’entrée de l’école, un camion s’était installé pour vendre des denrées alimentaires à bas prix. Le camion avait des hauts parleurs avec de la musique folklorique à très haut volume et les gens faisaient la queue pour acquérir les combos : des sacs de nourriture déjà composés comprenant de l’huile des haricots, du riz, des pâtes et de la farine de maïs. Ainsi, les institutions proposent à des situations comme celle de Maria d’attendre l’arrivée des operativos. La mise en œuvre d’actions spéciales focalisées constituent l’axe principale de l’action du FUS et du Plan Bolivar 2000, centrée sur l’attention à des enjeux particuliers. Pour les sinistrés l’operativo est une occasion qui se présente aux sinistrés pour se soigner et pour faire passer leurs demandes. Mais parfois ce dispostif d’exception ne remplit pas les expectatives et leurs expectatives debordent les services offerts. L’exemple de ce debordement étant la retention en otage du médecin venu à Caricuao.

L’operativo montre que la vie quotidienne dans les refuges se développe à partir d’occasions que les circonstances, indépendantes à la volonté des sinistrés, font apparaître. Ce mécanisme complexe de l’expérience du confinement s’approche de ce que Fréderic Le Marcis analyse sur la condition d’extrême subordination des malades du sida à Alexandra, Johannesburg, en suivant la notion d’« occasion » de Michel de Ceretau :

« L’occasion, notion centrale du concept de tactique développé par Michel de Certeau (1990) est la chance du faible, comme la ruse son outil, en opposition aux stratégies basées sur l’accumulation et la planification relevant du pouvoir. Par définition, ces occasions sont fragiles. Les études des situations d’extrême subordination montrent comment lorsque les acteurs ne contrôlent pas toutes les règles de jeu te ne peuvent capitaliser ou construire sur ces circonstances dont l’issue lui échappe finalement. » (Le Marcis 2004 : 248)

Dans le point suivant, nous verrons comment l’on cherche à saisir des occasions qui se font de plus en plus rares. À travers d’une plainte adressée à un souverain, la mise en parole de la condition de l’abandon montrera que, le désarroi des femmes cataloguées « cas de santé » face au manque de reconnaissance de leurs malheurs, relève plus d’une misère symbolique que d’une misère économique.

La formalisation de la demande d’un traitement d’exception

La lettre que je présenterai ci après témoigne d’une tactique de revendication de droits à une prise en charge en formalisant un usage bureaucratique de la souffrance. Ce document a été écrit par la fille de Lisa, une mère de huit enfants, gravement handicapée et totalement démunie, est adressé au général Jorge Luis Garcia Carneiro, commandant général de l’Armée de terre et ministre de la Défense à ce moment-là.

Tout d’abord, relevons la réutilisation par la fille de Lisa de la catégorie « cas de santé » : cette catégorie est basée sur le principe du droit d’accès au centre d’accueil pour ceux qui souffrent d’une pathologie grave ou chronique et qui ne peuvent que se soigner en ville. Mais selle étend ce droit et ce devoir de l’État au fait que la régénération ne passe pas seulement par la guérison mais également par l’obtention d’un logement.

La lettre relève aussi d’une stratégie qui vise à se faire entendre des autorités, en l’occurrence des militaires. En effet, dans le refugio Bollet Peraza certaines personnes offraient leur service pour rédiger des messages adressés au Président, sous la forme de lettres ou de petits messages manuscrits glissés dans les poches des hauts fonctionnaires, en particulier ceux qui sont proches du Président Chavez ou qui peuvent avoir l’opportunité de prendre la parole dans l’émission de Aló Presidente. Les gens cherchaient aussi un ami proche de la garde présidentielle du Palais de Miraflores, qui pourrait faire parvenir leur demande à la direction des Affaires Sociales du Palais.

La lettre témoigne ensuite de l’appropriation du discours des officiels bolivariens révolutionnaires et de la mobilisation de la figure de la révolte contre les injustices sociales. Elle constitue ainsi une figure emblématique de l’usage par certains sinistrés de la rhétorique institutionnelle d’encadrement de la souffrance. Dans son récit malhabile de l’expérience de sa mère, privée de parole et d’écriture, et dans son effort de rendre la situation de celle-ci visible et compréhensible, la fille de Lisa pointe moins la souffrance, la maladie et les symptômes, que la promesse non tenue de l’attribution d’un nouveau logement qui aurait enfin permis à une mère handicapée et démunie, de quitter le refuge et de vivre avec ses enfants. Cette lettre adressée au Général Garcia Carneiro est un exemple paradigmatique de la constitution d’une parole d’une minorité adressée à la conscience de l’une des parties de la communauté morale dominante.

La fille de Lisa souligne ainsi que le Président lui-même a pris en charge les soins de sa mère à Cuba, ce qui est d’ailleurs fort possible puisque, depuis 1999, il existe un programme de transfert à Cuba de malades du Venezuela pour s’y faire soigner et opérer. Vu l’état dans lequel j’ai trouvé Lisa dans ce refuge et l’absence de tout suivi médical, j’ai fortement douté qu’elle ait bénéficié d’une telle prise en charge.

Lisa se battait pour garder son bébé avec elle. Elle se sentait menacée et pensait que la beauté de son petit garçon suscitait la jalousie auprès des autres femmes du refugio. Communiquer cette femme avec et analyser sa situation constitua de un défi pour moi : je ne pouvais pas enregistrer nos entretiens enregistrés car elle ne pouvait pas parler à cause de son accident cérébral-vasculaire ; nos conversations se faisaient grâce à des signes qu’elle faisait et que j’essayais de comprendre de la façon la plus juste possible. Mais Lisa faisait tout pour me donner accès à son expérience autrement que par le langage parlé ; elle embrassait sans cesse son bébé pour me montrer qu’elle l’aimait beaucoup, elle pointait du doigt celles qui passaient et nous regardaient méchamment, etc.

Lorsqu’elle me donna la copie de la lettre retranscrite plus haut, Lisa me fit savoir combien il était important pour elle que je raconte son histoire ailleurs.

Photo 20 – Lisa avec son bébé. Refuge Bollet Peraza, Caricuao, août 2004. (Photo de l’auteur).
Photo 20 – Lisa avec son bébé. Refuge Bollet Peraza, Caricuao, août 2004. (Photo de l’auteur).

Sa rupture avec la bureaucratie de base s’effectua au travers de la mise en œuvre d’une aide directe, sans intermédiaires. Etre hébergé dans un centre d’accueil, nourri et soigné constitue un cadre de figure très particulier de la charité de l’État, où les médiations institutionnelles étaient absentes.

L’assujettissement de Lisa au refugio de Caricuao relevait de son exclusion du processus de reconnaissance du malheur annoncé par la rhétorique du gouvernement et du système (et des bénéfices) particulièrement réservé aux « cas de santé ». Sur le plan rhétorique, la catégorie administrative devrait assurer la reconnaissance de ces femmes en tant que personnes qui méritent une assistance, un traitement particulier. Mais le résultat de leur démarche pour réclamer cette reconnaissance souvent donne faux.

L’absence de lien primaire, c’est-à-dire de reconnaissance effective de la part des autorités responsables creuse encore la dimension symbolique de la misère et de l’attente de l’aide. Le temps jouait également contre cette reconnaissance, car la désorganisation temporelle du passage par différents espaces et moments qui marquent la condition des sinistrés défavorisés est au cœur de l’existence.

L’enjeu de la gouvernementalité limitée qui apparaît dans ces cas de figure repose sur un conflit d’identification qui découle de l’ambiguïté à l’œuvre dans le mode de classification des personnes comme « cas de santé ». L’appropriation bureaucratique de la souffrance relève en effet de la solidarité mais, les pratiques configurent-elles une politique de la pitié dont l’ambivalence s’accentue dans les « cas de santé ».

Puisqu’elles ne peuvent être qu’objets de pitié, les femmes concernées ont ainsi intérêt à se présenter comme faibles et peu exigeantes : ces qualités sont en effet les seules qui puissent toucher les hommes puissants incarnés par les militaires, détenteurs du pouvoir politique et porteurs d’un discours de salut social, et déclencher ainsi une prise en charge spécifique. Le traitement de ces personnes dans les institutions gérées par des militaires est ainsi paradoxalement homogénéisé par un vécu de la souffrance qui unifie la misère.

* * *

J’ai traité dans ce chapitre des situations particulières d’invisibilité institutionnelle affectant les sinistrés en confinement en mobilisé des ethnographies pour analyser les contraintes des hébergés, en particulier de femmes citadines.

J’ai procédé à partir de scènes extrêmes qu’illustrent le type de pouvoir que les fonctionnaires détenaient dans les refuges de confinement, des espaces initialement installés sous l’égide des politiques de la compassion, mais devenus des lieux particuliers de ségrégation spatiale urbaine où se construit un cadre normatif spécial validé par les institutions, et qui octroi une marge de manœuvre à des fonctionnaires qui sont à leur tour assujettis, et comment les sujets se réapproprient de leur capacité d’agir. Les rapports entre les émotions au moment de la polarisation politique et la situation de confinement engendrèrent une situation tendue d’interdiction implicite aux sinistrés de la part des institutions de parler de soi à des personnes susceptibles de filtrer des renseignements pour alimenter la critique du gouvernement. Ainsi, la crainte de se faire pénaliser pour avoir parlé de ses malheurs publiquement se généralise chez tous ceux qui reçoivent de l’aide du gouvernement, voire parmi les fonctionnaires.

L’analyse est centrée autour d’un paradoxe que j’ai nommé la normalisation de l’exception. Le dispositif de l’operativo témoigne de l’incapacité des institutions à concevoir et à appliquer des politiques sociales d'une part œuvrant à l’intégration sociale à long terme et d’autre part autrement que dans l’urgence et par des cas très particuliers. La normalisation de l’exception relève d’une part, de ces actions publiques, conçues comme spéciales mais déployées par les institutions pour assurer des soins primaires ordinaires et d’autre part, de la condition spéciale d’une mère handicapée qui souhaite d’être classée « cas de santé » mais qui est exclue dans les faits de ce système. Ainsi, la rhétorique institutionnelle déclare opérer par exception tandis que ses actions dessinent la normalité de la subordination.

L’analyse des scènes où les femmes du refugio tentent de défendre leur cas et de négocier auprès des institutions responsables l’attribution des aides, de relogement ou de départ des sites, révèle finalement l’exercice d’une violence institutionnelle qui s’appuie sur l’invisibilité administrative et physique des victimes.

J’ai aussi présenté la biographie de Carmen, parcours qui fait émerger les ambivalences du processus de constitution et de perte de la condition de victime et sa relation avec la carrière morale de sinistré. Le malheur du pillage de la maison récemment attribuée est considérée comme complètement différent de celui de la perte du logement « d’origine » suite au désastre. Cette différence alimente toute les nuances du processus au travers duquel les personnes perdirent progressivement leur statut de sinistrées de la catastrophe une fois qu’on leur attribua le nouveau logement. En effet, même si cette « réparation » leur était volée, elles ne récupéraient en aucun cas leur légitimité de victime. La biographie de Carmen s’avère être une illustration de la manière dont des facteurs tels que la localisation, l’infrastructure et l’organisation sociopolitique jouent de concert pour produire des conditions de vie d’une vulnérabilité extrême.