Le Plan Bolivar 2000 fut présenté comme un programme social impulsé par une action humanitaire destinée à sortir le pays d’une situation qualifiée de dramatique par le nouveau gouvernement. Dès janvier 1999, le Président avait proclamé son devoir de répondre à l’« urgence sociale » générée par la misère et la pauvreté du peuple, victime de l’ancien ordre national. L’idée d’une amélioration des conditions de vie à travers l’intervention de la « Force armée »246 et de la présence des militaires dans la vie civile est profondément présente dans le discours qu’Hugo Chavez adressa à la nation lors de sa cérémonie d’investiture à la présidence de la République, le 2 février 1999 :

« Nos frères d’armes ne peuvent rester enfermés ni dans les casernes ni dans les bases navales ni dans les bases aériennes, avec toutes ces grandes capacités, ce grand potentiel humain, cette énorme quantité de ressources qui sont là, comme désactivés, comme si cela appartenait à un autre monde, séparé de cette réalité [sociale] stupéfiante, une réalité sanglante qui clame l’injection de ressources, de morale et de discipline… »247

Les arguments politiques du projet d’intégration les effectifs de la « Force armée » au domaine social, de les y « lancer », sont désormais explicites. Cette militarisation des politiques sociales est particulière car elle ne s’est pas effectuée à partir d’un projet de restructuration des Forces armées mais de la mise en place de « programmes spéciaux », dont le contenu et les guides d’action étaient progressivement annoncés dans les émissions télévisées, les discours et les apparitions publiques du Président.

« Il y a dix ans, nous sortîmes des casernes massacrer le peuple. Aujourd’hui, nous allons le combler d’amour. Allez soldats, fouillez le terrain, allez chercher la misère, notre ennemi est la mort! Allons combler les pauvres de rafales de vie au lieu de rafales de mort ! »248

Dans ce passage du discours prononcé le 26 février 1999 lors de la cérémonie de commémoration des dix ans des émeutes de février 1989, le président se sert de métaphores issues du langage militaire de la lutte contre-insurrectionnelle contre la guérilla et les emploie pour décrire la tâche d’assistance sociale menée par les troupes. Par ces métaphores, il présente le Plan Bolívar 2000 à la nation comme la pierre fondatrice du pacte politique civilo-militaire bolivarien destiné à faire du Venezuela « un pays meilleur ». D’après Chavez, c’est « l’action humanitaire la plus importante mise en œuvre dans l’histoire du Venezuela » :

« Eh oui. Il ne faut pas oublier, camarades, le 27 février 1989, journée obscure de l’histoire de la patrie. Et dix ans après, il y a quatre ans, lorsque ce gouvernement révolutionnaire ne faisait que commencer, nous avons lancé le Plan Bolivar 2000. Nous avions à peine 22 jours de Présidence du gouvernement de la République et nous avons lancé ce plan, l’opération humanitaire la plus profonde que l’histoire vénézuélienne ait connue. »249

Les victimes de la catastrophe perdent ainsi leur caractère spécifique de sinistrés de La Tragedia et se fondent la figure du « peuple victime ». Le Plan Bolivar 2000, instituant l’intervention sociale des Forces armées relève donc d’une action humanitaire nécessaire et d’urgence, et non pas d’une politique publique, tout en ménageant un certain flou sur sa temporalité. Les soldats resteront en dehors des casernes tant que le peuple aura besoin d’eux. La Tragedia de fin 1999 n’a ainsi fait que prolonger cette situation proclamée « d’urgence sociale » et de présence militaire dans la vie civile. Les sinistrés ne seraient pas dans cette rhétorique les victimes de La Tragedia mais celles du régime politique passé.

L’instauration de ce plan constitua également la première action politique alimentée par la symbolique de la dignité. Dans cette rhétorique, la dignité est aussi bien celle du peuple meurtri par la situation de crise sociale que celle des militaires, en particulier de l’Armée de terre, qui en « bon bolivariens » aspirent à soulager le peuple de ses souffrances plutôt qu’à le réprimer250.

La réorientation des politiques sociales et la restructuration des institutions

Lors de La Tragedia, le discours concernant « la dignité des pauvres » devient une constante dans les programmes du gouvernement. Dans le Plan de gouvernement 2001-2007, la figure emblématique du passage du statut « victimes ignorées » (par l’ordre politique dominant dans le passé) à celui de « victimes prises en charge » (par le gouvernement bolivarien) qui dessine le binôme damnificados-dignificados, est mobilisée par les planificateurs comme une initiative nationale adressée à la population « la plus pauvre ».

« Il y a de millions de sinistrés au Venezuela. Le Pacto de Punto Fijo a laissé des millions de sinistrés abandonnés dans les ranchos, dans les cerros [le cerro (colline) est un mot utilisé pour désigner les barrios, souvent situés sur les hauteurs entourant les villes]. Les sinistrés ne sont pas seulement ceux de Vargas. Nous avons reçu les sinistrés des gouvernements précédents (…) sans travail et sans maison. Sinistré est le peuple, notre peuple, ce peuple pour lequel nous allons donner le reste de notre vie. »251

Le « Plan de développement économique et social de la nation » stipule que cette tâche doit être assumée par l’Armée de terre et il reprend encore une fois les propos des « tâches sociales » du Plan Bolivar 2000.

« Le gouvernement national, dès ses débuts, a eu comme priorité de rendre leur dignité aux groupes de la population la plus pauvre, ce qui requiert des réponses rapides et efficaces. Pour ainsi faire, le gouvernement a mis en œuvre le Plan Bolivar 2000, un plan civilo-militaire visant à activer et orienter la récupération et le renforcement du Venezuela ainsi qu’à prendre en charge les nécessités du pays, en fournissant dans sa première phase de l’assistance urgente à la population pauvre et très exclue »252.

Ce paragraphe est un exemple emblématique du jeu d’identification des politiques publiques mises en œuvre par le gouvernement. En effet, « les groupes de population les plus pauvres » vivent dans « l’indignité », et c’est aux Forces armées et en particulier au Plan Bolivar 2000 de leur rendre leur dignité perdue. Par la formule « assistance urgente », les planificateurs du gouvernement indiquaient le caractère humanitaire que le président Chavez avait attribué au Plan élaboré en janvier 1999.

L’étude des politiques publiques dans l’État-providence, définie par la science politique comme « l’étude de l’action des autorités publiques au sein de la société » (Meny et Thoenig 1989) montre en effet que la politique publique dans le sens du mot anglais policy manifeste une certaine vision de la puissance publique de l’autorité et de la légitimité gouvernementale. Une anthropologie des politiques publiques interpelle ainsi l’articulation du pouvoir politique et des politiques publiques pour explorer le rapport entre gouvernants et gouvernés. En ce temps de refondation de la nation, moment de référence du « changement d’époque » promu par le bolivarianisme au pouvoir, les dignificados seraient devenus, selon l’expression de Georg Simmel (2002) « des ayants droits de l’assistance » moralement légitimes. En suivant le raisonnement de Georg Simmel, les sinistrés de La Tragedia, le droit à la charité s’est mis en place à partir d’un motif humanitaire – le désastre – et ceci est devenu un droit acquis pour les victimes.

La « révolution bolivarienne » proclame ainsi une nouvelle interaction entre les ayant- droit et l’État. En reprenant la terminologie de Simmel (2002), il est pertinent de s’interroger sur le rôle des « pauvres assistés » dans la nouvelle « organisation téléologique de l’État » (2002 : 55). Simmel signale qu’« on peut considérer la société en général comme une interaction d’ayants-droit moraux, juridiques, conventionnels, et de toute sorte de catégories encore. » (2002 : 40). En effet, le nouveau texte constitutionnel consacre dans son Titre III, Chapitre V, articles 75 à 97253, un ensemble de droits sociaux qui devraient se traduire dans le corps législatif et donner lieu à un système institutionnel socialement et économiquement protecteur des citoyens. Ces articles constituent le « noyau dur » du pacte social de la nouvelle République. Ils explicitent en détail les mécanismes pour bénéficier des services de santé, de logements sociaux, d’éducation, de travail et de sécurité sociale au seuil d’un nouvel avenir à la fin de 1999. Ce nouveau cadre juridique suppose une réorientation des politiques publiques et la restructuration des institutions.

Si l’on applique le modèle de Georg Simmel (2002: 50) au cas vénézuélien, les pauvres seraient devenus des ayants-droit de l’assistance et le rôle des « obligés » serait occupé par « l’Etat pétrolier riche », et les Forces armées étant chargées de mettre en œuvre l’assistance. Cette relation sociale particulière opère des rapports singuliers entre les prestations et les droits qui en dérivent pour les victimes sinistrées. Dans cette nouvelle conception des politiques sociales, explicitées dans le « Plan national économique et social 2001-2007 »254, l’obligation de l’État se fond avec l’intérêt social particulier des Forces armées. Ces politiques seront directement financées par le revenu pétrolier, en augmentation depuis 1999 grâce à la conjoncture des marchés mondiaux. La tâche de redistribution sociale du revenu pétrolier, qui relève en principe des institutions civiles de l’État, est ainsi attribuée aux militaires.

Obligation d’assistance de l’État et vocation sociale des Forces armées bolivariennes

Le Plan Bolivar 2000255 comportait trois étapes programmatiques sans date butoir. La première, le Proyecto País, consistait à fournir une assistance d’urgence à la population en situation critique de pauvreté. Ensuite, le Proyecto Patria s’adressait aux chômeurs et aux « communautés ». Enfin, le Proyecto Nación concernait le développement de programmes d’ « industrialisation à long terme »256. Ce Plan, accompagné dans sa mise en œuvre par le Fondo Unico Social, est l’exemple paradigmatique du projet de récupération sociale visé par l’extension des actions de l’Armée dans la vie civile.

Ainsi, pour pallier au chômage, des Planes de Empleo Rápido ont été créés et éxecuté par le Plan Bolivar 2000. Interrogé par mes soins sur ces « plans d’emploi rapide », Fariñas argumentait sur la nécessité de « récupération morale » des classes populaires à travers des plans d’emploi temporaires :

« Ceci est le premier pas pour réduire le chômage. En effet, le salut de ces gens-là (les pauvres) n’est pas seulement une question économique. Il s’agit de toute une thérapie sociale car l’oisiveté est nocive pour la communauté » (Entretien avec Freddy Pérez, ministère de la Santé et du Développement social, Centro Simón Bolivar, Caracas, mai 2000)

Pour Fariñas, le chômage était synonyme d’oisiveté et l’inactivité des pauvres était pernicieuse. Le rôle du Plan Bolívar 2000 était de contribuer à la transformation du comportement des pauvres, souvent entaché de « déficiences ». Le discours de Fariñas est représentatif de celui des officiers vénézuéliens pour qui la façon de vivre du pauvre est en soi porteuse du « germe » de la pauvreté. Dans cette rhétorique, la finalité ultime des « plans d’emploi rapides » est le salut moral, voire la civilisation, des pauvres. Lors de la catastrophe, un décret présidentiel a transformé le Plan Bolivar 2000 en axe d’opération du Plan nacional de dignificacion de la familia venezolana (Plan de dignification de la famille vénézuélienne)257. L’un des mécanismes par lesquels le gouvernement procéda à la dignification des sinistrés fut l’attribution d’emplois pour les membres des familles logées dans les forts militaires.

J’ai mené des enquêtes de terrain lorsque le Plan Bolivar 2000 distribuait des « bourses emploi » aux sinistrés hébergés au Fort Tiuna. Le responsable du bataillon (voir vignette de terrain n°9) affirmait que les sinistrés – des familles socialement défavorisées qui n’avaient pas d’autre choix que de loger dans les forts militaires – se « réhabilitaient » socialement lorsqu’elles menaient les tâches de nettoyage qu’on leur proposait dans le cadre d’un des « plan d’emploi rapide » du Plan Bolivar 2000. D’après lui, ces personnes ne récupéraient ainsi pas seulement de la catastrophe mais aussi de la pauvreté spirituelle et morale qui les entourait dans leur barrio d’origine :

« Nous avons la capacité de transformer des milliers de malandros qui rentrent comme conscrits tous les ans en citoyens républicains. Nous ne pouvons faire que du bien à ces gens-là. » (Lieutenant du bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, mai 2000)

Ce jugement est à mon avis devenu dominant dans la vision que le gouvernement vénézuélien a des pauvres. Les habitants des quartiers populaires urbains mèneraient une « vie malsaine » et la vie de la caserne « ne peut que leur faire du bien ».

Cette incorporation bénéficie d’ailleurs d’un consensus important et est souvent signalée comme « très bénéfique » à la construction du nouveau modèle de société (Ochoa Henriquez et Rodriguez Colmenares 2003). L’Armée de terre serait porteuse d’une « bonne volonté » sociale et formulerait tous ses vœux pour contribuer et participer avec bienveillance à la vie nationale, et dépasser ainsi les tâches que le vieux régime lui avait imposées, à savoir la sécurité et la défense (2003 : 118-124). L’importance soulignée du rapprochement entre les Forces armées et la population, et en particulier les secteurs populaires, car cette institution est porteuse de qualités (discipline, ordre, etc.) qui font défaut aux habitants des quartiers populaires, particulièrement ceux situés en ville.

Le Plan Bolivar 2000, défini avant La Tragedia comme temporaire, s’est ensuite consolidé comme une politique publique. Cette temporalité est paradigmatique d’un mode de gestion où le provisoire finit par se stabiliser, puis le gouvernement entérine voire fixe les procédures établies258. William Fariñas, lieutenant colonel de l’Armée de terre et rebelle du 4 février 1992, directeur du FUS, lie l’ambition de ce Plan civilo-militaire à un projet de « cohésion nationale » :

« Il s’agit d’activer et de réorienter la récupération et le renforcement du Venezuela, en coordonnant les recours, les plans, les programmes et les projets entre la société civile et la force armée, sans aucun type de discrimination raciale, sociale et idéologique. »259

Lors de La Tragedia, le président Chavez intégra la prise en charge des sinistrés au Plan Bolivar 2000, devenu avec le FUS le pilier de l’assistance aux sinistrés. Sous la coordination du président de la République, ce plan fonde l’extension systématique des actions de l’armée dans la vie civile et constitue le cadre de référence du Plan de dignificacion de la familia venezolana, programme national de prise en charge des victimes qui proposait aux familles sinistrées de rejoindre des sites de relogement souvent éloignés des centres urbains.

Le 16 décembre 2000 fut la date butoir annoncée par le président Chavez pour « vider les refuges » d’urgence, le président souhaitant que « tout le monde passe Noël dans sa nouvelle maison ». Cependant, la plupart des familles qui quittèrent les refuges d’urgence fut transféré vers des « refuges de transit ». Au FUS, la pression institutionnelle pour accomplir le mandant présidentiel était très forte pour plusieurs raisons : les sinistrés logés dans les refuges attendaient depuis un an une « solution », les médias critiquaient fortement sa gestion et ses directeurs, le spectre de la corruption hantait ses bureaux, et sur le terrain les fonctionnaires assurant la prise en charge étaient jugés inefficaces.

L’intervention des militaires dans les politiques sociales est présentée comme un élément provisoire de la gestion du président Chavez. Le Plan Bolívar 2000 apparaît comme un

« programme d’urgence pour réparer l’infrastructure des quartiers, populaires, écoles, cliniques, construction de logements et répartition de nourriture dans des endroits isolés (…) mais qui a cependant posé des problèmes propres à son caractère improvisé, son mépris pour les institutions et son manque de transparence [administrative] (…) et finalement a disparu après avoir subi des accusations de corruption »260.

Avec la création du Plan Bolivar 2000 et la fusion du Fondo Unico Social dans le ministère du Secrétariat de la Présidence, la prise de décisions et les ressources des politiques sociales ont été concentrées dans une seule entité261. Les évaluateurs des politiques sociales signalent par ailleurs que cette centralisation des politiques sociales, théoriquement justifiée par le contexte de l’urgence, a généré des problèmes de dépenses incontrôlées et de concentration de pouvoirs démesurés aux mains d’une seule personne, en l’occurrence un militaire [Fariñas] (Maingon 2004 : 59). Ainsi, avec les « Missions »262 mises en œuvre en 2003, le Plan Bolivar 2000 fait partie des programmes emblématiques de la nouvelle structure institutionnelle qui fonctionne en contournant l’appareil bureaucratique étatique traditionnel par le biais de la mise en œuvre d’actions spéciales et urgentes.

Le Plan Bolívar 2000 disparut temporairement de la scène publique à cause des nombreux scandales de corruption dénoncés par la presse entre janvier et mars 2001. Il fut suspendu lors du scandale de malversation qui toucha son directeur, le général de l’Armée de terre Victor Cruz Weffer263. Il demeure cependant toujours « le projet emblématique de la politique sociale d’Hugo Chavez » (Ochoa Henriquez et Rodriguez Colmenares 2003: 134). En témoigne la fin de la suspension temporaire du Plan Bolivar 2000 annoncé lors de la campagne présidentielle de décembre 2006. D’ailleurs, entre 2001 et 2003, de nombreux bureaux des programmes d’accès au logement fonctionnaient à Fuerte Tiuna – Quartier général de l’Armée de terre et siège du ministère de la Défense –, même si les fonds du programme étaient affectés à FONDUR (Fondo de desarrollo urbano).

Les refuges de transit, espaces clos de dignification

La temporalité de l’urgence, caracterisée par la quête de solutions inmédiates, diffère de celle du transit, marquée par l’attente. Sur les lieux de transit, les familles étaient recensées et attendaient la confirmation de la disponibilité de nouveaux logements. La prise en charge était censée fournir les soins nécessaires, héberger et nourrir les sinistrés, réorganiser les situations civiles des familles séparées au cours du sauvetage, les recenser, contrôler leurs déplacements, et organiser la distribution de l’aide et l’octroi de nouveaux logements. Le transit vertigineux des sinistrés des premières semaines de l’an 2000 a toutefois été soudainement paralysé faute d’une offre de logements suffisamment large pour satisfaire la demande occasionnée par la catastrophe, laissant les milliers de pensionnaires des refuges dans une situation d’attente sans perspective264.

Pendant l’urgence et le transit, les sinistrés de La Tragedia constituèrent une population totalement dépendante en termes de vie sociale et de survie. La gestion des familles hébergées dans les sites de transit – refugios en zone militaire ou sous surveillance militaire – a supposé une standardisation progressive des conduites des hébergés : établissement d’horaires pour les repas distribués dans le réfectoire de la caserne, distribution de vêtements en fonction des besoins, attribution de chambres selon des critères correspondant à la taille des familles, cloisonnement des couloirs et des espaces des casernes pour en faire des lieux « vivables », etc.

Les formes de gouvernement et les dispositions concernant la « vie nue » apparues dans les refuges de transit ressemblent à celles des « camps », de refugiés et de déplacés en particulier, dans la mesure où il y existait d’une part des dispositions de contrôle de l’organisation de la vie quotidienne et, d’autre part, de l’aide humanitaire distribuée aux occupants. Ces deux éléments impliquaient des savoir-faire institutionnels relevant d’une « biopolitique des flux » (Abélès et Cuillerai 2002 : 20) car ils supposent une régulation étatique du mouvement de la population, la relocalisation étant un flux migratoire.

Cependant, trois éléments distinguent la problématique des sinistrés de La Tragedia de celle des études des flux migratoires des populations déplacées et réfugiées. Tout d’abord, la dimension transfrontalière n’y est pas pertinente car La Tragedia est une catastrophe nationale et le traitement de la population affectée et déplacée est resté limité aux frontières du pays. De plus, l’état de « sinistré » n’est pas stable mais événementiel ; les sinistrés ne sont pas des déplacés de guerre et leur survie n’est pas menacée dans leur lieu d’origine par des raisons d’origine ethnique. Leur statut civil ou national n’est pas remis en cause : ils sont bien des vénézuéliens, pour la plupart, et leur statut légal dans la nation demeure identique. La problématique des sinistrés ne se pose donc pas en termes de « rupture identitaire » (Pandolfi 2002) comme c’est le cas lors des situations extrêmes soulevées par des conflits transfrontaliers qui défient les principes de la souveraineté : les « barbelés » élevés autour des sinistrés de La Tragedia ne relèvent pas d’une frontière nationale mais d’une barrière sociale.

Ensuite, même si le traitement des déplacés et les réfugiés relève d’enjeux assez proches, les technologies de gestion de cette population particulière ont été davantage liées à l’exacerbation du militarisme dans l’espace public qu’au renforcement du pouvoir bureaucratique accompagnant souvent la mise en place de programmes d’organismes internationaux (Malkki 2002 : 353).

Enfin, l’administration des « camps de sinistrés » au Venezuela pourrait relever de la « ségrégation globale » qu’a définie Zygmunt Bauman (2002), qui se manifeste par la résurgence de profondes inégalités sociales et la mise en œuvre de politiques de réhabilitation sociale. Mais je proposerai plutôt un glissement de point de vue par rapport à la littérature traitant des « camps » contemporains – refugiés, étrangers en situation irrégulière, etc. – en m’attachant particulièrement à la plate-forme idéologique et politique donnant lieu à la mise en œuvre de ces espaces.

Même si dans le cas de La Tragedia, le déplacement massif des sinistrés ne défie pas les frontières nationales et reste un problème circonscrit à la sphère « nationale », il n’en est pas moins évident qu’un véritable mur s’est élevé, instituant une séparation réelle et symbolique entre les hébergés des refuges et le reste de la société. C’est ce postulat qui sera retenu ici et l’analyse des refuges installés en zone militaire mobilisera donc certaines catégories utilisées dans les études menées sur des camps de réfugiés, en particulier celles ayant trait à la standardisation des pratiques de soins , au contrôle des internés dans des espaces clos ou mi-clos, et à la formule militaro-humanitaire ou civilo-militaire adoptée pour gérer les camps (Malkki 1995 : 499).

Le moment du transit est celui de la matérialisation de la dignification à partir des « politiques de la pitié et de la compassion » (Arendt 1990; Boltanski 1993). La condition de victime relevait d’abord du déploiement d’une mobilisation compassionnelle envers les victimes dont la souffrance est fondamentalement exprimée comme la pénurie qui affecte à « ceux qui ont tout perdu », et dont le premier besoin est par conséquent de recevoir de l’aide.

L’espace de la dignification est le refuge de transit, lieu de la matérialisation de la prise en charge et de l’assistance, de la réception de l’aide humanitaire, et de l’attente vers un nouveau destin. Après l’urgence, c’est dans le transit que prennent forme les offres pour refaire sa vie. Didier Fassin signalait, en suivant l’analyse d’Hannah Arendt relative aux « politiques de la pitié » (Arendt 1990 : 135), que

« la compassion est ce qui donne à la pitié son pouvoir d’émotion. Nécessité et compassion constituent donc les deux composantes morales essentielles de la politique moderne de la pitié et, par conséquent, des logiques d’assistance » (Fassin 2000 : 975).

Les politiques de dignification constituent ainsi une expression locale et particulière des « politiques de la compassion ».

Représenter une sinistrée digne

Un documentaire réalisé en 2000 illustre avec richesse les formes de représentation de qu’est-ce qu’une « sinistrée digne ». Le film montre les turpitudes subies par une femme chef de famille sinistrée, Reyna da Costa, lors de son séjour dans un refuge de transit dans le quartier Montesano (état de Vargas) jusqu’en décembre 2000, date à laquelle le président Chavez, ordonna l’évacuation de tous les refuges de transit. Ce documentaire intitulé Falta un pequeño detalle (« Il ne manque qu’un petit détail ») faisait allusion à la phrase utilisée par les responsables du FUS pour expliquer que les finitions des nouvelles maisons dépassaient largement le délai de la remise des clefs initialement annoncé. Le film présente des scènes du quotidien dans un refuge, marquées par des négociations interminables entre sinistrés et fonctionnaires du FUS, notamment à propos de la relocalisation loin de Vargas et de la capitale.

L’attente de relogement fut longue et les rumeurs inquiétantes pour les familles qui ne cachaient pas leur angoisse au cameraman concernant leur avenir. Les protagonistes, le plus souvent des femmes, n’arrêtaient pas de se demander ce qui allaient se passer si les nouvelles maisons n’étaient toujours pas prêtes :

« On dit qu’elles (les maisons) présentent des défauts de construction [d’où l’intitulé du film car les fonctionnaires disaient sans cesse que les maisons étaient « prêtes », mais….] qu’il ne manque que des finitions pour qu’elles soient livrées : l’électricité, les arrivées d’eau, les robinets, les WC… et qu’elles sont placées dans des endroits isolés. »265

La scène montre que la circulation de la rumeur concernant des maisons disponibles à Curiepe, à 250 km de Caracas, dans la zone de Barlovento, état de Miranda, affola les familles d’un refugio à Vargas. Sans avoir plus de renseignements, les sinistrés élurent une déléguée, Reyna, et l’envoyèrent vérifier l’état des logements, qui étaient en effet encore en chantier, sans même des toilettes, dans un lotissement envahi par les moustiques. Le village comptait par ailleurs peu de commerces et de services et la zone ne pouvait fournir beaucoup d’emplois. Les sinistrés se sentirent trahis par les fonctionnaires du FUS, plus occupés à « évacuer » les refuges qu’à résoudre les « vrais » problèmes des familles. Reyna conclut ainsi abruptement :

« Voilà, on va se retrouver là-bas sans travail et sans waters ! »266

Dans la scène suivante, une fonctionnaire démentit les propos de la déléguée, objectant qu’il ne s’agissait peut-être pas du lotissement qui leur était destiné. La situation devint alors très tendue, les sinistrés refusant de partir du refuge sans être sûrs du lieu d’arrivée. Ils posaient ainsi leurs exigences concernant le bon état des logements du site d’accueil avant de quitter le refuge de transit. Le documentaire montre que faute d’une gestion efficace dans l’attribution des logements, l’unique moyen pour contrôler le mécontentement montant dans le refuge était la menace, ainsi formulée par une fonctionnaire du FUS :

« Ce hangar est une propriété privée, et c’est le FUS qui paie le loyer. Vous savez que le propriétaire de ce hangar va le vendre et que vous devez partir avec le FUS. Si vous restez de vous mêmes, le FUS ne sera pas là pour vous défendre. Le propriétaire va vous faire sortir par la force, avec le mandat d’un tribunal. Est-ce que c’est ça que vous voulez ? »267

Ensuite, la rumeur circula dans le refuge : « le Président Chavez vient à La Guaira et va passer près du refuge ! ». On annonça : « Chavez vient à La Guaira inaugurer un nouveau pont » :

« Dans l’affolement de la foule, Reyna prend le chemin et descend vers la route principale où le convoi présidentiel doit passer. L’attente est longue, les nerfs sont crispés. Finalement, l’image des voitures apparaît, la musique marque un moment d’émotion profonde : « Il arrive !! ». La foule attend anxieuse et le convoi s’arrête. La foule est immense mais la caméra arrive à filmer Reyna qui est costaude et imposante dans sa course pour être près des voitures. Finalement, Reyna arrive à s’approcher. Elle ouvre son chemin coude à coude, corps contre corps, serrée et étouffée. Elle est à quelques mètres du président, et finalement elle allonge son bras et lui touche l’épaule. Chavez tourne la tête et elle lui adresse la parole pendant quelques secondes. Le cameraman du documentaire ne peut pas capter le son de la conversation, la foule lui empêchait de s’approcher, Reyna avait marche plus vite. Néanmoins, l’image suffit. Chavez est en train d’écouter Reyna, le geste grave, et la regarde dans les yeux. Ensuite, Chavez cherche à ses côtés le ministre de la Secretaria de la Presidencia, Elias Jaua et il lui parle, à côté de Reyna. On voit qu’ils se mettent d’accord. La pétition de Reyna a été entendue. Dans les scènes suivantes, on voit le ministre dans le refuge où Reyna a réussi à le conduire. Elle sera par la suite transférée dans sa nouvelle maison, près du Fort militaire Guaicaipuro, dans la Vallée du Tuy268.

Lors de sa rencontre avec Reyna, le président Chavez s’engagea à faire transférer les trente familles séjournant dans le hangar de Montesano dans les lotissements du Fort militaire Guaicaipuro, dans la Vallée du Tuy (état de Miranda). Ces visites intempestives du Président Chavez auprès des « les plus nécessiteux » posent les bases d’une forme d’action politique ritualisée à fort contenu symbolique où la distribution de l’espoir et la répartition de la promesse s’effectue à travers de contacts directs avec le « peuple » qui articulent savamment le court terme et la longue durée des échéances gouvernementales.

En septembre 2001, je rencontrai Reyna dans sa nouvelle maison à Caujarito, un site de la vallée du Tuy, l’endroit « rêvé » pour ceux qui étaient en attente d’un logement. Lors de l’entretien, Reyna insista qu’elle ne trouvait rien à dire du traitement qu’elle avait reçu de la part du gouvernement et qu’elle ne voulait surtout pas se plaindre du FUS ni condamner son action. Reyna insista beaucoup sur ce fait car, dans le contexte politique de la polarisation, elle refusait de « faire le jeu de l’opposition » et de faire siennes les critiques au vitriol diffuséess par les médias sur la gestion de Chavez, au moment même de la sortie en salles du documentaire en question. L’initiative de Reyna de contacter directement le président releva d’une stratégie pour échapper aux menaces des « petits fonctionnaires ». Les sinistrés prenaient ainsi le risque de s’adresser au « souverain » directement pour lui faire parvenir sa demande. Le documentaire filme ce cas emblématique qui circula dans l’imaginaire de tous les autres sinistrés en transit soumis à l’autorité de fonctionnaires « incapables de résoudre de manière satisfaisante leur situation ». Sur le terrain, les fonctionnaires du FUS vécurent évidement mal cette demande directe au président qui remettait en question leur autorité et dévoilait l’inefficacité de leur organisme.

Ce documentaire audio-visuel offre la vision d’une fin heureuse de l’attente dans refuges et confirme que seules s’en sortent les personnes assez adroites pour se rapprocher du pouvoir et solliciter un traitement spécial. L’efficacité de la visite présidentielle y est exacerbée par l’image, ici le président visiblement à l’écoute des « dignes » comme Reyna. Le documentaire suggère que Reyna put être « touchée » par la grâce du regard présidentiel parce qu’elle était forte, grande et déterminée et que plus que l’espoir, c’était sa conviction de son droit à un logement décent qui la portait. Elle ne demanda pas à Chavez « une maison par pitié » mais lui raconta en toute sincérité son inquiétude sur sa situation. Sa sérénité inscrit sa demande hors du registre de la supplique et la place dans une posture « digne ».