Les pluies exceptionnelles de trois jours consécutifs – du 11 au 14 décembre – furent trois fois supérieures à la moyenne annuelle. Les glissements massifs de terrain du 15 décembre 1999 furent la conséquence de la multiplication par trois du niveau pluviométrique, passant du seuil d’urgence de 282 millimètres à 1200 millimètres en dix jours20. L’accumulation des eaux engendra une coulée alluvionnaire vers le littoral le 15 décembre. Ces alluvions que les experts estimèrent à 15 millions de m³, dépassèrent la côte de cent mètres, modifiant ainsi la géographie de la zone.

Les mouvements des masses géologiques causés par l’accumulation d’eau dans les montagnes engendrèrent une érosion intempestive du sol résiduel et de la végétation ainsi que des courants de boue entraînant des rochers. Ces flux furent observés dans pratiquement toute la Cordillère centrale vénézuélienne, aussi appelée Cordillère de la côte. Dans les zones basses, c’est-à-dire dans les bandes habitées du littoral, ces flux submergèrent d’immenses surfaces hors de leurs zones naturelles de dépôt et d’accumulation.

Ces éboulements ont été très différents des glissements de terrain qui surviennent de façon habituelle dans les collines de l’état de Vargas, de la zone métropolitaine de Caracas et dans les zones urbaines voisines. Les experts soulignent ce caractère hors du commun en choisissant une dénomination originale : le deslave, défini comme une « percolation libre et superficielle des eaux, et par conséquent une érosion simultanée et abrupte des sols » sur une surface considérable du parc national El Avila (2500m), montagne qui sépare la ville de Caracas du littoral.

Le caractère extraordinaire des glissements de décembre 1999 fut décrété par les pouvoirs publics des jours après l’événement, pas seulement en raison de l’abasourdissement de la société face au désastre, mais également à cause de l’évolution croissante de la magnitude destructrice du phénomène. Même s’ils avaient déjà eu des effets dramatiques, les glissements survenus avant le 15 décembre réstaient perçus comme relevant de l’ordinaire.

La diffusion du savoir scientifique et technique contribua à inscrire le deslave de 1999 dans une ligne historique d’événements semblables quoique peu présents dans la mémoire collective des villes touchées21. La première chronique sur des éboulements massifs de terrain dans cette zone date de 179822. Lors de son voyage aux Indes Occidentales en 1798, le baron de Humboldt observa aussi la zone dévastée par des crues23. À l’époque contemporaine, les données concernant d’autres événements semblables apparaissent à partir des années quarante. Elles montrent que le phénomène du deslave est loin d’être un phénomène hors du commun dans l’état de Vargas. Trois coulées de boue ont notamment été rapportées24, en 1948, en 1951, et en 196125. Les crues gigantesques26 de 1951 ont été les plus dévastatrices et La Guaira, Maiquetia et Macuto furent déclarés « zone de désastre ». En 1951, les parcours des éboulements ont principalement atteint les torrents d’eaux, les berges des cours d’eaux n’étant pas urbanisées comme c’est le cas aujourd’hui.

La prédisposition naturelle de la zone aux crues et aux glissements massifs a été aggravée par les activités humaines de la zone. L’étude des antécédents historiques du phénomène montre en outre que cette prédisposition est ancienne. D’un point de vue historique, les phénomènes naturels récurrents, par exemple l’oscillation d’El Niño dans l’océan Pacifique, montrent que l’ampleur de la destruction dépend dans une grande mesure du modèle social et économique d’occupation du territoire. Si l’on suit Mike Davis (1998), les catastrophes ont une histoire sociale largement traversée par les inégalités sociales et les pressions extrêmes en matière d’occupation du territoire dans les sociétés capitalistes contemporaines. Il évoque une « dialectique des catastrophes ordinaires » (1998 : 3) dans les grandes métropoles contemporaines. Ainsi, l’absence d’une politique urbaine destinée à constituer des espaces publics à Los Angeles (1998 : 61) et les batailles entre les propriétaires fonciers sont à l’origine d’un paysage urbain d’une extrême fragilité. Davis inscrit les catastrophes dans une perspective globale de la pauvreté urbaine générée par des rapports historiques de domination.

Les villes vénézuéliennes, directement confrontées aux conséquences de la modernisation désordonnée et de la précarisation de leur espace géographique sont donc prises dans une logique de la vulnérabilité qui affecte moins ceux qui en profitent le plus (Beck 2001 : 41). En tenant compte des contributions d’Ulrich Beck (2001) et de Mike Davis (1998), on peut avancer que le deslave est l’appellation moderne d’un « aléa » chronique qu’un développement urbain irrespectueux des caractéristiques géologiques et géographiques a rendu encore plus destructeur. Dans le débat sur les risques pour les habitations situées dans des quartiers devenus urbains en moins de deux décennies dans les villes vénézuéliennes, une « bonne gestion des risques » devrait mettre en œuvre des référentiels et des dispositifs « permettant d’élaborer des réponses théoriquement adaptées à chaque type d’événement », en fonction de l’observation de la nature et de l’environnement. Et c’est cette position qui prévaut globalement et qui sert de base de réflexion aux acteurs publics vénézuéliens. Mais cette perspective occulte ce que Beck appelle « l’exposition sélective des hommes aux risques » (2001 : 47) et qui, dans mon cas d’étude, relève des dimensions sociales et politiques de l’affectation par La Tragedia.

En effet, le débat sur les risques géologiques du développement urbain dans la zone métropolitaine s’est articulé autour d’une sorte de solution technique idéale, relative au « bon management » du problème de l’occupation du territoire. La vulnérabilité, conçue comme l’exposition aux facteurs de risque – un habitat géographique géologiquement instable – serait ainsi conceptuellement modélisable. Dans un ouvrage collectif intitulé Qu’est qu’un désastre ?, Kenneth Hewitt (1998) soutient que l’attribution des désastres à un « agent physique » a pour conséquence l’imposition d’une politique de « réduction des risques ». Ainsi conçu, le désastre correspond à l’enchaînement de causes et d’effets ainsi qu’à la formalisation et à la mise en œuvre d’une série d’éléments de réponse souhaitables de la part de la société. Dans cette conception, les désastres sont des « événements perturbateurs de la vie sociale » conçue comme un « ordre » préalable. Ainsi, lorsqu’on veut aborder l’étude de l’impact du désastre dans la société le point de départ indique une « normalité » qui s’est bouleversée par sa cause.

Les sciences sociales portant sur les désastres ont en effet montré combien la vulnérabilité de la population vis-à-vis de ces phénomènes découle des transformations importantes du milieu de vie que de nombreuses sociétés ont connu ces dernières années dans le cadre des processus d’urbanisation (Hoffman et Oliver-Smith 2002). La dimension historique des transformations sociales des pays du Sud, en particulier les fortes inégalités sociales, et leur relation directe avec l’apparition de la vulnérabilité face aux catastrophes naturelles, est dégagée par Anthony Oliver-Smith (1994) dans son analyse du tremblement de terre qui frappa les Andes péruviennes en 1970. Ainsi, labéliser la population en fonction des risques conduit à une construction passive de la société.

Au Venezuela, le développement urbanistique incontrôlé de certaines parties de ces montagnes est évoqué comme l’origine structurelle de ce phénomène destructeur (PNUD 2000). En effet, la topographie de la cordillère, fragilisée par la modification arbitraire des cours d’eaux, ne put assimiler un tel volume de précipitations. Les maisons des barrios populaires des villes voisines de Caracas et de La Guaira sont souvent situées sur des pentes dont l’inclinaison est supérieure à 40°. La population de ces quartiers populaires urbains constituant un « cadre bâti autoproduit » (Bolivar 1995) s’est multipliée par trois depuis 1967 tout en occupant toujours la même surface. En 1993, la population de Caracas comptait 2.685.961 habitants, dont 1.085.543 logeant dans des barrios, soit 40,42% de la population de la ville. Dans d’autres villes du pays ce pourcentage atteint 64,24%27.

La densité humaine est ainsi devenue critique en raison des caractéristiques géotechniques des sols, de la hauteur des constructions, ainsi que des carences importantes en matière de services publics (assainissement, eau, électricité, écoles et dispensaires). Par ailleurs, la plupart des habitants ne possède aucune reconnaissance légale des terrains et des maisons (titre de propriété ou contrat de location) qu’ils habitent. Ce manque de titres de propriété les empêche de vendre et de récupérer leur investissement. Depuis les années soixante-dix, les autorités municipales mettent régulièrement en place des centres d’abri, appelés couramment refugios (refuges) en fonction d’urgences locales, où les familles attendent la fin des précipitations. En revanche, aucune politique nationale de prise en charge des sinistrés n’avait vu le jour avant celle de la « dignification », en 2000.