Dans son essai sur la grève pétrolière nationale des trois premiers mois de 2003226, Colette Capriles (2004) mentionne que « l’industrie pétrolière et les Forces armées sont les deux seuls appareils bureaucratiques efficaces du Venezuela du 21èmesiècle » (2004 :162). Cette affirmation se base sur deux faits historiques. Le premier est le pacte entre partis politiques signé en 1961 après la fin de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, qui a signifié la mise à l’écart des Forces armées du pouvoir civil de l’État. Néanmoins, ce pacte n’affaiblit pas les Forces armées en tant qu’institution. Au contraire, l’éloignement l’exécutif leur a garanti la création d’une organisation forte, solide, autonome et professionnelle dont les hauts cadres ont été protégés des avatars des crises économiques. Le second fait historique est le pouvoir acquis par Petroleos de Venezuela (PDVSA), la Compagnie nationale de pétrole qui fédère les corporations nationales et coordonne les transnationales liées à l’extraction et au raffinage depuis la nationalisation de l’industrie en janvier 1976. Cette compagnie a agi avec une telle marge d’autonomie qu’elle a souvent été qualifiée d’« État à l’intérieur de l’État ».

Ces deux éléments sont en tension permanente dans la dynamique historique de la nation car, d’une part, la structure économique basée sur le pétrole – rentière et non productive – demeure problématique pour le développement capitaliste et d’autre part, le mode de constitutions de l’État contemporain a limité les possibilités de consolidation de la démocratie. Le fait remarquable soulevé par Fernando Coronil (1997 : 10) est qu’une marchandise (le pétrole) sert à représenter l’identité (du Venezuela) en tant que nation. Son raisonnement est que c’est le pétrole qui rend possible « les tours de magie des dictateurs et présidents de l’État magique » (Coronil 1997 : 67) au travers de phénomènes de mémoire sélective, de déplacements des conflits et de construction mythique du passé national en tant que pays « riche ».

Toutefois, avant de se penser comme un pays pétrolier, le Venezuela s’est d’abord « imaginé » comme une nation construite par des militaires pacificateurs, précurseurs de l’ordre et vainqueurs des guerres d’Indépendance et des guerres entre caudillos. L’histoire contemporaine du Venezuela a en effet été souvent décrite comme celle d’un État extrêmement puissant marqué par une tension fondatrice entre pétrole et militarisme. Cette tension s’est traduite historiquement par la mise en relation de l’État et des citoyens au travers de pratiques caractérisées par l’autoritarisme et le clientélisme d’État.

Le pétrole représente la nation

La modernité vénézuélienne est inexorablement liée au pétrole. On attribue couramment l’expression qui désigne le pétrole comme « l’excrément du diable » aux « indiens qui habitaient près du lac de Maracaibo ». De nombreux analystes se servent de cette expression en lui attribuant une certaine capacité de prédiction du « destin calamiteux » que la « richesse pétrolière » réservait au pays.

Des critiques littéraires signalent ainsi que le pétrole porte une image de « charge aussi gênante et visqueuse » que l’est le combustible fossile, charge qui aurait paralysé l’entreprise de valorisation esthétique obnubilée par la seule dénonciation des effets nuisibles du pétrole (Lopez Ortega 2002). Une translation esthétique de l’industrie du pétrole rendrait cette dernière responsable des fléaux qui frappent à la société vénézuélienne contemporaine : migration rurale-urbaine, prostitution dans les camps pétroliers, fin de l’économie agricole, etc. Ainsi, les discours dominants sur l’identité nationale opposent la « culture traditionnelle », le patrimoine des traditions de la culture rurale, sédentaire et ordonnée, à la récente « culture du pétrole », marquée par une quête nomade, chaotique et sans fin, de nouveaux gisements.

Deux romans de Miguel Otero Silva227 Casas Muertas (1951) et Oficina Numero Uno (1961) décrivent d’une façon particulièrement dramatique les changements provoqués par le pétrole dans la société traditionnelle. L’auteur est allé regarder de près « la mort des maisons » du village d’Orituco, dans les plaines de Guárico, dans les années quarante. Les habitants de ce village, décimés par l’épidémie de paludisme, partaient peu à peu s’installer dans les camps pétroliers d’Anzoátegui228. C’est là que se déroule Oficina Numero Uno, la deuxième partie de la saga d’Otero, du nom fictif donné au premier poste d’extraction commerciale de pétrole Zumaque I, devenu plus tard le camp d’exploitation et ensuite la ville El Tigre. À la fin de Casas Muertas, Otero Silva dramatise la mort des villages et la « naissance des villes » bâties autour des camps pétroliers à travers un dialogue mémorable entre les protagonistes.

Dans le village rural Parapara de Ortiz ne restent que les voix des fantômes des morts du paludisme, des carcasses des animaux d’élevage et des restes secs des plantes et plantations. Le dialogue entre un paysan et la fille d’une famille autrefois prospère mais désormais décimée par la maladie décrit le mouvement des populations, le passage des camions chargés de paysans allant s’installer dans les camps. La jeune femme qui vient de perdre son amoureux Sébastian, décédé à 25 ans de paludisme, pense que « pétrole » est un lieu géographique car le paysan parle des gens qui se rendent aux « villages de pétrole ». Cette confusion du « pétrole » fonctionne aussi comme une métaphore qui montre bien que le développement pétrolier aura lieu dans des espaces différents de ceux de la vie rurale. Le pétrole est synonyme donc de migration, d’abandon de l’agriculture et de quête d’un nouvel avenir. Le dialogue se poursuit et le paysan décrit à la jeune femme les gens qui, dans les camions, se dirigent vers ces nouveaux endroits :

« …des conuqueros [petits propriétaires agricoles], des hommes aux mains pleines de graisse [de mécaniciens], et des femmes sales très maquillées, comme déguisées, et chantant des chansons avec des mots salaces [des prostituées] ».

Quand la fille lui dit qu’elle voudrait aller dans un de ces villages de pétrole car elle ne veut pas rester là où les gens sont condamnés à mourir, le paysan scandalisé lui répond que ces villages sont pour des hombres bragados (bandits courageux) et des mujeres malas (des prostituées). Le pétrole, perçu et vécu comme une fatalité historique, a été avancé comme le facteur de la « chute des valeurs et mentalités » des vénézuéliens. Casas Muertas est notamment emblématique de la littérature dénonçant la violence sociale engendrée par l’économie du pétrole.

Cette violence socio-économique constituait aussi une métaphore de la situation générale du pays pendant la dictature de Juan Vicente Gómez : Casas Muertas portait une « métaphore de l’érosion et des blessures, de l’aboulie et des évasions, de la frustration et des vies cassées » (Miranda 1975: 227). Cette littérature dénonce la corruption du gouvernement et de la classe dominante, « sur les variantes de la répression qui émane des forces et services du gouvernement, telles que les persécutions, emprisonnements et tortures »(Lopez Alvarez 1991 : 100-101).

À cette création littéraire s’ajoute la production analytique en sciences sociales, en particulier en économie et en anthropologie, qui suggère la configuration de relations étroites entre l’économie pétrolière et les modes politiques de distribution du revenu. Le fil conducteur y est pour moi l’impact du pétrole sur « l’identité nationale », notion qui peut être invoquée dans un registre culturaliste – la fin des traditions – ou dans un registre politique – le clientélisme, le populisme et la corruption –. Dans le domaine de la sociologie, les prolifiques analyses d’inspiration marxiste des années soixante et soixante-dix sur la situation de sous-développement national et les relations de subordination et de dépendance qui en découlaient (Touraine 1976; Cardoso et Faletto 1986) ont cependant accordé peu de place à la question du pétrole dans les pays du Sud. Le Venezuela peut en effet être qualifié de grand absent de la production intellectuelle des « sociologues de la dépendance » de cette époque-là. La présence de pétrole faisait pourtant de ce pays une « exception » dans le modèle économique courant et son niveau de croissance économique exceptionnel par rapport aux autres pays de la région posait un défi à la théorie de la dépendance. Quarante ans plus tard, le Venezuela aura en tous cas montré que croissance économique et développement économique sont loin d’être synonymes, et encore moins adjuvants d’une stabilité démocratique.

La théorie vénézuélienne du développement inspirée par le marxisme suppose une opposition entre une tradition agricole – un type de culture sédentaire et ordonnée – et une nouvelle économie minière basée sur le pétrole de caractère nomade. D’après cette conception, le pétrole et ses métaphores soi-disant civilisatrices ne sont pas fondatrices de sens, mais le dissolvent ; la « culture du pétrole » (Quintero 1985) forgée et caractérisée comme une culture de la migration, de la recherche permanente, de la mobilité sociale, aurait fait du Venezuela un territoire de passage. À cause de l’extraction minière, le pays serait ainsi devenu un lieu temporaire pour les ouvriers pétroliers de passage, un relais provisoire promis au démantèlement dès la découverte d’un autre gisement. L’anthropologue marxiste Rodolfo Quintero (1979)229 a en 1968 institué le terme d’« anthropologie du pétrole » pour rendre compte du processus de modernisation du pays en matière d’habitat. Sa notion de « ville pétrole » (1979 : 80-88) décrit les caractéristiques des nouvelles agglomérations urbaines :

« [Les villes pétrole] ne produisent ni art, ni science ni aucune expression de culture intellectuelle ; y prédominent la couleur du pétrole, les rues noires, les courants d’eaux sales, les hommes, femmes et enfants avec des habits où abondent des tâches noires, de la nourriture éclaboussée d’huile noire. » (Quintero 1979 : 84)

Le ton fatidique utilisé par Quintero pour décrire les « villes pétrole » constitue un exemple emblématique des représentations du pétrole porteur d’une « malédiction » économique, sociale, politique et culturelle. Il entraînerait des formations sociales gangrenées par des tares structurelles. Quintero assume d’ailleurs son militantisme en définissant son anthropologie du pétrole comme « une lutte contre la culture du pétrole qui consiste à soustraire des milliers de vénézuéliens à l’influence idéologique de la métropole [les États-Unis] » (Quintero 1985: 15)230. Cependant, cet auteur ne s’appuie malheureusement pas sur des enquêtes ethnographiques pour rendre compte de cette « acculturation pétrolière ». Ses descriptions se limitent à une vision très péjorative des « villes pétroles » témoins d’un « métissage répugnant résultat du colonialisme » (1985 : 51), et l’analyse de la nature même de l’effet social de l’économie rentière reste inachevée.

Économie politique du pétrole

Le revenu pétrolier octroie à l’État vénézuélien un immense pouvoir d’ingérence dans tous les domaines de la vie de la nation. Le point de départ de tout projet politique national est, a été, et sera la destination des investissements de ce revenu : création de nouveaux marchés, augmentation des salaires des fonctionnaires publics, financements du secteur privé, etc. (Baptista 1988 : 88). Je privilégierai cependant non pas l’analyse de la dynamique économique du Venezuela moderne mais celle des enjeux politiques des « projets nationaux » et de la distribution « socialement juste de la rente ». Ce point de vue est atypique mais devrait nous permettre d’observer comment d’une part, l’État attribue et gère cette manne de revenus et d’autre part, quelles sont les représentations sociales de la répartition « correcte » de cette source de revenus.

Deux lectures me semblent opportunes pour aborder les tensions politiques générées par l’économie rentière. Tout d’abord, certaines analyses jugent l’industrie pétrolière destructrice des autres activités économiques et source d’une richesse « indigne » parce que non produite socialement. Cette mise en cause radicale du modèle de développement économique vénézuélien est partagée par des experts critiques, pour lesquels la « catastrophe économique » a toujours été imminente ; « l’effondrement du pays n’était qu’une question d’années », « le désastre social devait inexorablement frapper le pays » (Perez Alfonzo et Rangel 1976). D’autres contributions insistent quant elles sur les distorsions du système politique qu’un tel modèle a entraîné (Baptista et Mommer 1992). Dans cette perspective, l’organisation politique moderne vénézuélienne est fondée sur une redistribution inégalitaire de la rente. L’économie politique du capitalisme rentier concerne les dispositifs mis en œuvre par les gouvernements successifs au Venezuela pour tirer profit du revenu pétrolier, c’est-à-dire, une rente.

« Le profit du pétrole est celui que l’État-propriétaire obtient surle marché international en tant que propriétaire d’un moyen de production naturelle (qu’on pourrait aussi qualifier de non produit). Il convient de rappeler que l’économie le qualifie de revenu sans contrepartie productive, c’est-à-dire d’excèdent en soi, en tant que rente. » (Baptista 1993: 80).

La politique économique pétrolière reposa en tout temps sur un choix politique qui privilégia les activités d’extraction et d’exportation au détriment de la transformation interne des hydrocarbures et de leurs dérivés. L’éveil d’une « conscience nationaliste rentière » eut effectivement lieu pendant la dictature de Gómez, entre 1909 et 1920, alors que le contexte de la Grande Guerre en Europe déclenchait une concurrence très vive des capitaux internationaux pour l’obtention de concessions d’exploitation pétrolière au Venezuela.

À partir de 1943, l’État vénézuélien consolida son activité de « marchand » de pétrole. Arturo Uslar Pietri231 écrivait en juillet 1936 l’éditorial du journal Ahora intitulé Semer le pétrole. Cet article relevait d’une doctrine physiocratique héritée de Quesnay et Turgot, selon laquelle la « nation agricole » est le concept central d’une économie reproductive et progressiste et les activités minières au cœur d’elles d’une « économie destructrice et par conséquent éphémère. » (Baptista et Mommer 1992 : 15)232. L’héritage de la pensée physiocratique chez Uslar Pietri se manifeste aussi dans un modèle emblématique de la politique économique de l’État vénézuélien : la nécessité impérative d’investir les ressources du revenu pétrolier dans les activités agricoles. L’agriculture devrait ainsi, en tant que source de richesse saine et souhaitable pour le développement d’une société capitaliste, être à la base du système productif.

« Semer le pétrole » invite ainsi à créer un appareil économique capitaliste à partir de l’investissement de la rente pétrolière. Pour Uslar, vivre de l’économie des mines – et en particulier de celle du pétrole – allait conduire le pays au « cataclysme » car elle allait générer une nation dépendante de la vente d’une ressource épuisable et de l’importation des denrées alimentaires, et donc des marchés mondiaux. D’après lui, cet « effondrement » s’était matérialisé par le démantèlement progressif des activités agricoles, conduisant le pays vers une dépendance croissante aux importations de produits et l’agriculture vers une profonde dépression. Adoptant la pensée physiocratique233, il considère que la politique économique devrait non pas dépenser le revenu pétrolier dans des biens de consommation immédiats mais l’investir dans l’agriculture et garantir ainsi l’indépendance agroalimentaire. Ainsi, l’expression « semer le pétrole » est devenue avec le temps une figure paradigmatique de la « bonne » politique économique du Venezuela moderne. C’est la formule vénézuélienne créée par Pérez Alfonzo et Uslar Pietri, censée combattre le fameux Dutch disease, « le mal hollandais », où des rentes importantes – en l’occurrence le revenu pétrolier – loin de favoriser l’investissement productif, engendrent des comportements économiques spéculatifs par le flux des dévises dans les marchés financiers234.

Pour Coronil (1997), la métaphore « semer le pétrole » est bien l’une des clefs de « la narrativité du progrès national » et le symbole d’un État alchimiste capable de transformer la richesse passagère du pétrole en des investissements durables dans l’agriculture et l’industrie (1997 : 134). Coronil soutient que le pétrole est « le deuxième corps constitutif de la nation vénézuélienne » (1997 : 67). Mais dans le cadre d’une analyse de l’économie politique du capitalisme rentier, les analyses de Coronil paraissent insuffisantes : s’il met bien l’accent sur la débâcle des années soixante-dix, « quand le corps politique présentait des symptômes d’indigestion causés par les pétrodollars » (1997 : 352), il s’attache peu à la phénoménologie de la répartition de la richesse pétrolière. Son analyse (1997 : 321-360) reste circonscrite aux grands scandales touchant les élites nanties qui ont marchandé biens et services de façon illicite, empochant d’énormes bénéfices, et fait l’impasse d’un traitement ethnographique de la redistribution de la rente.

La répartition sociale de la richesse pétrolière est au cœur des paradoxes qui émaillent les discours sur la modernité vénézuélienne : est-il « correct », si l’on suit la logique d’une économie capitaliste et en particulier d’un capitalisme d’État, de tirer profit d’un revenu issu d’une rente et de le dépenser sans l’investir ? En effet, la structure économique du modèle d’accumulation rentier repose sur le profit d’excédents qui n’ont pas été produits par la société nationale. Cette dernière s’approprie les excédents de la vente d’un bien qui est propriété territoriale de la nation en raison de l’héritage juridique espagnol, le propriétaire des ressources du sous-sol est l’État vénézuélien.

Revenons sur un point crucial que Baptista retient de sa lecture d’Uslar : l’usage du revenu pétrolier contiendrait un impératif d’ordre moral dicté par l’économie politique libérale, et la dépendance à la rente pétrolière amènerait inéluctablement le pays au « parasitisme » et à la corruption. Ainsi, même si le capitalisme rentier développe une structure économique apte à déclencher un processus accéléré d’accumulation de capital car elle apporte de considérables bénéfices financiers à l’État, cette structure se révèle finalement improductive (Baptista 1993 : 84).

La grève du pétrole de 1936 déborde le modèle classique du conflit entre ouvriers et patrons. Qualifiée par le président Rómulo Betancourt de « première bataille nationale pour l’indépendance du pays vis-à-vis des tutorats étrangers » (Baptista et Mommer 1992 : 33), cette grève représente le moment à partir duquel l’État vénézuélien confirme le « droit du peuple » à réclamer sa part des bénéfices du pétrole, justifiant ainsi les revendications rentières de l’État face aux sociétés transnationales et aux marchés mondiaux. La distribution de la rente pétrolière et les demandes de l’État propriétaire pour obtenir de prix élevés sur les marchés mondiaux deviennent tout à la fois une « cause populaire » et la cause des « pays non alignés » et fournisseurs d’énergie. Juan Pablo Pérez Alfonzo235 (1903-1979) est le premier vénézuélien à devenir une référence internationale pour les pays pétroliers du Sud dans le contexte de la Guerre froide. Il établit, en tant que ministre de l’Economie du gouvernement de Rómulo Gallegos entre 1945 et 1948, les bases d’une politique radicale réduisant le nombre de concessions pétrolières. Sa réforme, légalement adoptée en 1948 et universellement connue sous le nom de fifty-fifty, « promulguait la répartition de l’excédent pétrolier entre le trésor public et les compagnies concessionnaires étrangères » (Perez Vila 1988 : 82). Cette formule marque l’histoire pétrolière mondiale car elle relève d’une posture politique nouvelle visant à réguler la production pour mieux contrôler les prix du pétrole236. Dans ce moment historique de crise économique mondiale au début des années soxiante-dix, le rôle du Venezuela a été souligné comme étant précurseur des forums internationaux destinés à remettre en cause la subordination économique des pays qui dépendaient des exportations économiques vers les États-Unis (Cardoso et Faletto 1986: 188). Et de même, les sociologues « de la dépendance » mettaient aussi en valeur le fait que lors de la création de l’OPEP et de la nationalisation du pétrole en 1976, le Venezuela ouvrit des crédits aux pays de la région de la mer des Caraïbes et de l’Amérique centrale.

En matière de politique interne, les principes de Pérez Alfonzo sont connus sous le terme d’« effet Venezuela ». Pérez Alfonzo rejoint l’idée d’Uslar selon laquelle que l’abondance excessive de ressources fiscales et financières générées par le pétrole, administrées d’une façon trop incohérente engendre des effets désastreux sur le pays. Sa prophétie était que le Venezuela allait se noyer dans « l’excrément du diable ». Les investissements de l’État étant démesurés puisque les dirigeants avaient l’impression d’une manne illimitée de ressources, les institutions et les entreprises privées sollicitaient des crédits internationaux. Les banques internationales et les organismes multilatéraux octroyaient alors ces crédits à des taux qui leur étaient très favorables, car prêter de l’argent à l’insoucieux État vénézuélien lors du boom promettait une très bonne affaire. Au cours du « festin du pétrole » entre 1974 et 1976, l’accumulation de la dette ainsi que la consommation compulsive de cette richesse passèrent inaperçues.

Cela ne veut pas dire pour autant que le pays ait manqué de politiques de soutien à l’investissement dans le « développement national ». Le premier gouvernement de Pérez a notamment mis en place une politique agressive de formation des « professionnels du pétrole », des ingénieurs pétrochimistes par la plupart, qui deviendront des cadres de l’industrie nationale. Il se démarqua ainsi des autres pays membres de l’OPEP qui, même en nationalisant leurs industries, continuèrent à engager des professionnels étrangers. Certains PDG des corporations vénézuéliennes, appelés « cheiks », avaient plus de pouvoir qu’un ministre et les cadres des industries d’hydrocarbures avaient des conditions d’emploi et de vie exceptionnelles par rapport à celles des cadres des classes moyennes ne travaillant pas dans le secteur pétrolier. Les ouvriers pétroliers constituaient également une classe à part dans les milieux populaires car ils bénéficiaient d’une protection sociale et de services de santé efficaces et de qualité. Le monde de l’industrie pétrolière était donc un pays à l’intérieur du pays, et des analystes signalent que ce secteur a constitué son propre agenda politique pour maximiser les profits dans les flux des ventes sans que cela se traduise forcement par des bénéfices pour le trésor public.

Les analyses de Juan Pablo Pérez Alfonzo, devenu dès la nationalisation du pétrole en 1976 très critique vis-à-vis de l’insouciance du gouvernement, et celles de Domingo Alberto Rangel, économiste marxiste de l’Université Centrale du Venezuela, ont ainsi assombri l’ambiance festive. Leurs prédictions alarmistes se sont effectivement réalisées. Suite à la publication d’un ouvrage incisif sur les bases artificielles de la prospérité intitulé El Desastre (1976), ils ont été cyniquement appelés les « prophètes du désastre ». Pérez Alfonzo était notamment partisan d’une réduction substantielle de la production pétrolière pour préserver le prix de cette matière rare ainsi que d’une politique nationale d’utilisation austère et rationnelle du pétrole237.

L’abandon de l’économie agricole généra des mouvements migratoires massifs des campagnes vers les villes et les camps pétroliers où les ouvriers étaient mieux rémunérés. En 1971, 10,7 millions d’habitants, soit 74,4% habitait dans les villes, et en 1975 ce taux atteignait 80%, soit 12 millions d’habitants. La mutation de la société rurale en société urbaine avéra particulièrement brutale. De 1922 à 1957, le nombre d’ouvriers employés dans l’industrie pétrolière passa de 3 463 à 45 597 personnes (Langue 1999 : 289). Dans son analyse sur ce passage vertigineux au capitalisme, William Roseberry (2002) confronte les paires symboliques présentes dans l’image des paysans dans la conscience du prolétariat vénézuélien lors de l’émergence de l’économie pétrolière : « Café et pétrole, sous-développement et développement, ville et campagne, dictature et démocratie » (Roseberry 2002 : 190).

Le capitalisme rentier porterait une perversion en soi due à l’absence d’accumulation résultant du travail. L’effondrement, imminent, couvait ontologiquement sous un ordre social aux sources artificielles. De même la corruption a été entendue comme inhérente au modèle de développement basé sur une économie rentière elle-même en « discordance morale » avec le système capitaliste. Il existerait ainsi dans la genèse du capitalisme vénézuélien une « souillure économique », pourtant constitutive de l’État moderne. C’est le paradoxe fondamental qui a hanté le développement capitaliste vénézuélien pendant soixante ans, de 1920 à 1983 : le pétrole est à la base de la formation d’une société de marché capitaliste mais le pouvoir d’achat ne correspond pas à l’effort productif de l’économie nationale. Si l’on suit la logique morale de la distribution dans une société capitaliste, quels ont été les critères, politiquement parlant, pour distribuer de façon juste des revenus « non mérités » car non issus du travail de la société dans son ensemble ? Le pétrole, don de la nature, fait ainsi éclater les bases d’un État providence, social et distributeur de richesses qui ne proviennent pas d’un effort collectif mais de la vente d’un bien commun. Pour les historiens et sociologues, le système démocratique en vigueur depuis 1958 portait dans ses tréfonds « le germe de sa propre destruction » puisqu’il serait toujours incapable de distribuer d’une façon socialement juste une richesse issue d’une rente238.

Les effets du pétrole dans la société vénézuélienne n’apparaissent que lorsque l’État, en raison de sa condition de propriétaire des richesses du sous-sol, reçoit les revenus obtenus par la vente et les distribue en suivant des critères politiques qui ne doivent pas être confondus avec des décisions arbitraires. Les économistes cernent deux mécanismes que l’État met en action pour opérer cette redistribution : la valeur de changement du bolivar – toujours surévalué – et l’emploi public – le nombre de postes que l’État offre ou finance – (Baptista 2004: 251). Ces mécanismes économiques, certes clairs dans leur principe, ont une mise en œuvre par les pouvoirs publics qui se traduisent dans les rouges politiques et dans des relations sociales.

L’agir quotidien des institutions publiques concerne des relations sociales relevant de la redistribution de l’excédent du revenu pétrolier. En partant de l’essai sur le don de Marcel Mauss (1999 : 145), Ruth Capriles (1996) propose la notion de « don populiste » pour comprendre le système de distribution de la rente. L’État vénézuélien, en tant que propriétaire du revenu pétrolier, serait, dans cette perspective, dans l’obligation de donner la partie de la rente qui correspond à chaque citoyen. Par conséquent, la rente pétrolière recouvre les différentes « valeurs échangées » dans le cadre du système de prestations totales que les institutions publiques vénézuéliennes ont déployé depuis 1958 : faveurs, cadeaux, messages écrits au dos des cartes de visite, « péages »239, concessions, contrats, exonérations, arrêts de travail, « bananes »240, etc. D’ailleurs, un réseau d’obligations très particulier s’établit lorsque les hommes politiques au pouvoir (adecos, copeyanos, et aujourd’hui chavistas) rendent service en écrivant un petit mot derrière la carte de visite qu’ils donnent aux quémandeurs, déclenchant ainsi la machine d’une « économie des faveurs ». Ces services constituent une bonne échelle de mesure du pouvoir des dirigeants (Capriles 1996 : 235). L’économie rentière met en place des liens d’obligation de distribution d’un revenu pétrolier obtenu par l’État mais toujours présenté et ressenti comme appartenant au « peuple ».

Ainsi, entre 1961 et la fin des années quatre-vingt, les dépenses publiques relevaient de politiques publiques classiques de l’État Providence, à partir d’actions dites « sectorielles » : santé, logement, sécurité sociale et éducation. Néanmoins, les médiateurs des institutions attribuent à certaines personnes « faveurs » : un emploi dans l’appareil de l’État, l’accès aux bénéfices de l’assistance, etc. l’abondance étant fondamentalement perçue comme « publique ». Grâce à son travail sur les archives du ministère du Développement (ministerio de Fomento), Ruth Capriles montre que l’État moderne est historiquement considéré comme l’unique agent fort et qu’il doit par conséquent fournir, aider, assister et appuyer le peuple (proveer, ayudar, auxiliar y empujar) (1996: 223). Le « don populiste » – auquel j’ajouterai l’adjectif « rentier » – se consolide en tant que pratique politique dans le régime d’alternance des deux partis politiques majeurs de la période démocratique vénézuélienne. Le « bon usage » d’une telle ressource financière dans l’économie pose certainement problème dans un pays en manque d’entreprises nationales et où les diverses clientèles politiques se multiplient autour d’un État distributeur. Cependant, Capriles n’apporte pas d’éléments pour évaluer l’efficacité de la prestation de biens et de services rt se base sur la qualité du lien social qui se forme entre les institutions de l’État et les citoyens.

Crise de l’économie pétrolière et mise en cause de la démocratie

Le pacte politique de Punto Fijo fournit un cadrage institutionnel indispensable à la Constitution de 1961, base de la démocratie représentative la plus longue de l’histoire vénézuélienne. Mais le poids spécifique du monde militaire dans la vie politique nationale n’apparaît pas dans ce Pacte élaboré et adressé au monde civil. Le Pacto de Punto Fijo a été tout à la fois une stratégie d’alternance au pouvoir de partis hégémoniques déjà constitués institutionnalisant une « complicité sempiternelle » entre Acción Democrática (AD) (démocratie sociale) et COPEI (démocratie chrétienne) ; il a toutefois octroyé, à partir des années soixante-dix, des quotas de représentation au Movimiento Al Socialismo (MAS), et s’est appuyé sur un consensus favorable maintien du pouvoir politique national aux mains civiles, jamais militaires (Capriles 2004: 152)241. Autour de ce pacte s’est organisé un système politique démocratique formel soutenu en grande partie par la redistribution populiste du revenu pétrolier. Luis Castro Leïva considère que ce pacte marque la reconquête d’un projet national de république démocratique242.

En 1974, les prix du pétrole ont atteint des niveaux exorbitants et le Venezuela a multiplié ses revenus pétroliers par deux, voire par trois. Le premier mandat de Carlos Andrés Pérez (AD) marque l’époque du Grand Venezuela, le Parlement lui donne les pleins pouvoirs pour dépenser cet immense revenu en promulguant une « loi habilitante » précédant la nationalisation de l’industrie pétrolière et du fer le 10 janvier 1976. Le pétrole vénézuélien était aux mains des compagnies nord-américaines qui l’exploitaient depuis la découverte des gisements au début du siècle. Avec la rétrocession des concessions pétrolières sous Carlos Andrés Pérez, le revenu fiscal pétrolier augmente de 1,4 mille millions de dollars en 1970 (environ 10% du PIB) à 9 mille millions de dollars en 1974 (environ 40% du PIB)243.

L’État créé des grands consortiums pétroliers nationaux à partir de l’organisation des camps d’exploitation des transnationales qui opèrent dans le pays depuis les années vingt : Exxon, Shell et Mobil. La montée extraordinaire des prix garantit le succès politique de l’opération. Le pétrole apparaissait comme une valeur qui s’étendait à l’infini. Le premier choc pétrolier marque le climax de la construction nationale du mythe du peuple riche, du Venezuela dit « saoudien », où tous profiteraient du festin. Carlos Andrés Pérez augmente par décret les salaires des employés publics et réalise des ouvrages d’infrastructure pour palier aux problèmes de service public dans les barrios populaires, réalisations toutefois insuffisantes face aux défis d’une immigration rurale-urbaine massive. Entre 1974 et 1976, l’économie se développe ainsi que les importations, la monnaie est surévaluée, le niveau de vie des classes moyennes augmente et le Venezuela accueille volontiers les migrants latino-américains fuyant les dictatures mais aussi des espagnols, portugais et italiens.

À la fin du gouvernement de Carlos Andrés Pérez, en 1978, la stagnation des prix du pétrole marque effectivement le début de la fin de la viabilité politique de ce mode de développement244. L’effondrement de l’économie rentière alimentée par le revenu pétrolier a profondément affecté la situation sociale des familles vénézuéliennes qui n’avaient pas réussi à monter dans l’ascenseur de la mobilité sociale pétrolière et a fait voler en éclats les bases du consensus sur le modèle politique afférant. La chute violente du revenu fiscal pétrolier du gouvernement par habitant, la chute des importations et la montée de l’inflation ont eu des effets dévastateurs sur l’économie gérée par un État oligopolistique (Espinasa 2004 : 266). Les subventions se perdaient dans les nombreuses ramifications du processus de distribution et nuisaient à la production d’une structure économique qui pouvait garantir une croissance réelle et durable. L’État vénézuélien perd alors progressivement sa capacité de résoudre des conflits sociaux par la voie de l’allocation de ressources aux secteurs affectés (Silva Michelena 1999).

En février 1983, la crise économique entraîne la fracture du système, marquée par la dévaluation du bolivar et mine inéluctablement les bases de la légitimité des partis politiques du Pacto de Punto Fijo comme médiateurs entre le gouvernement et les citoyens (Lalander 2004). Cette crise conduit les gouvernements à la mise en œuvre de la réduction des dépenses publiques par habitant, particulièrement de l’infrastructure physique. Ensuite, les gouvernements successifs augmentent les contributions au fisc, en multipliant les montants des impôts par deux depuis 1984 et en privatisant des entreprises publiques.

En 1993, la destitution du président Carlos Andrés Pérez – déjà exécré par son propre parti Acción Democrática (AD) – par le Congrès national signe la fin anticipée de son deuxième mandat. La Cour Suprême de Justice approuve l’ouverture d’un procès judiciaire contre Pérez pour malversation et détournement de fonds vers ses propres comptes bancaires de New York, ouvrant ainsi la voie pour que les Vénézuéliens réclament avec force un nouvel ordre politique et social. Avec le gouvernement de Rafael Caldera, une politique « d’ouverture économique » rappelle les majors du pétrole pour leur octroyer à nouveau des concessions dans l’exploration et l’exploitation, et en même temps 70% du système financier fait faillite. La crise de représentativité des partis politiques au pouvoir depuis 1961 était irréversible.

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L’analyse généalogique du mouvement politique de révolution bolivarienne dégage les fondements des critères d’action qu’inspirent les décideurs des politiques adressées aux sinistrés de La Tragedia. À partir d’un discours nationaliste et sous la tutelle de l’image de Bolivar, les Comacates bolivariens ont proclamé leur adhésion à un projet révolutionnaire dont le « peuple souverain » serait le « vrai » protagoniste. Le modèle unifiant des épopées de Bolivar au 19ème siècle et la nécessité d’une refonte de la République au seuil du 20ème siècle sont ainsi devenus les piliers d’un discours présenté comme révolutionnaire. Le discours rédempteur du président Chavez, représentant les Comacates insurgés comme des martyrs ayant sauvé la Patrie, est devenu un pilier fondamental du processus de construction du système de représentation politique alternatif au système politique régnant depuis 1961.

Le mythe des protagonistes des insurrections de 1992, les « anges rebelles » est un élément structurant du sens fondant le processus de dignification de l’Armée de terre. Ainsi, la mise en cause d’ordre moral de la répression des émeutes de 1989 suffit à elle seule à justifier la conspiration et l’insurrection de 1992 : la condamnation du haut commandement des Forces armées, qualifié de « démoniaque », la « malédiction » subies par les soldats a le double intérêt de les soustraire d’emblée aux procès judiciaires que certaines victimes ont intenté à leur en contre et de justifier le coup d’État.

La rhétorique officielle qui a soutenu la démarche du transfert des sinistrés vers la province, et qui est validée par certains experts et haut fonctionnaires, a paru ignorer les réalités historiquement constituées qui rendaient prévisible l’échec de ces transferts, comme que l’absence d’offres d’emploi pérennes en province et le caractère fondamentalement urbain de la société vénézuélienne depuis les années soixante. Le pilier fondamental de la modernisation démocratique a été la richesse pétrolière, mais la redistribution sociale de ce revenu rentier s’avère en contradiction avec les principes libéraux du capitalisme. La conciliation « impossible » de la redistribution du revenu pétrolier et du capitalisme devait donc se faire désormais par le biais du politique. Mais, une telle disponibilité de ressources économiques, totalement disproportionnée par rapport à la taille de l’économie productive, et son utilisation par l’État, suscitant des enjeux politiques sensibles dans une société devenue socialement très inégalitaire.

L’histoire récente vénézuélienne est marquée par de nombreux événements qualifiés de « ruptures » : les émeutes violentes du 27 février 1989 – le Caracazo –, les coups d’Etat manqués des bolivariens en février et novembre de 1992, et le triomphe électoral d’Hugo Chavez en 1998245. En 1999, moment de la refondation de la nation par la révolution bolivarienne, la réinterprétation de ces événements extraordinaires jalonne tant l’ordre social précédent que celui à venir. Les soldats de l’Armée de terre qui avaient réprimé le « peuple vaillant » lors des émeutes du 27 février 1989 étaient « maudits ». Lorsque le Président Chavez fait allusion dans ses allocutions officielles aux événements du 27 février 1989, il insiste sur l’inéluctabilité historique de l’insurrection dont il a été le leader en 1992. L’idéologie bolivarienne constitue une configuration spécifique de la dimension théologico-politique du pouvoir politique, fondée sur une théodicée du sacrifice de l’Armée de terre insurrectionnelle en 1992. Dans la rhétorique analysée, le chemin vers la rédemption s’est ouvert lorsque les rebelles ont pris la décision de s’insurger le 4 février 1992. Lorsque tous les ans Chavez rend hommage aux vaincus du 4 février 1992, il laisse entendre que, de toutes façons, en ayant participé et donné leur vie sur le champ de bataille, ils s’étaient dores et déjà lavés de leur péché de violence contre les émeutiers du 27 février1989. La révolution bolivarienne place ce sacrifice à son origine, en sacralisant sa relation avec la nation. Plus que l’adhésion à un projet révolutionnaire marxiste-léniniste, le discours des insurgés professait en effet un attachement profond aux valeurs patriotiques. La pratique politique du mouvement bolivarien cherche ainsi à instaurer une tradition politique de la rupture de 1992. Instaurés par le gouvernement après sa victoire aux élections de 1998, de cérémonies nombreuses politiques sont destinées à réhabiliter les statuts de la dignité symbolique et politique des acteurs significatifs dans la nouvelle configuration de la nation, en l’occurrence de l’Armée de terre « damnée » par les violences exercées dans son passé récent.

Trois éléments fondateurs du projet idéologique révolutionnaire avancé par le président Chavez ont été ici analysés. Le premier est d’ordre symbolique et concerne l’origine mythique du mouvement militaire fondateur dans des événements violents de l’histoire récente. Le second est idéologique et relève de la nature du lien entre les mouvements et partis politiques de gauche et le mouvement bolivarien militaire. Le troisième est d’ordre économique et porte sur la question de la redistribution socialement juste de la rente du pétrole, figure emblématique de la promesse inaccomplie du modèle de développement instauré depuis 1958.

Dans le chapitre 5 seront analysées les politiques de prise en charge des victimes de La Tragedia appelées de dignification. Il s’agira cette fois de la restauration de la dignité du « peuple souverain ».