Lors de ma préparation de la revue de presse au début de l’an 2000, j’ai été frappée par l’apparition de deux figures dans le discours médiatique : les « bonnes » et les « mauvaises » victimes du désastre. Les « bonnes victimes » étaient celles qui avaient été touchées directement par la catastrophe, avaient perdu des proches, étaient « blessées » ou « traumatisées » et méritaient par ce statut toute la solidarité et la compassion. Leurs descriptions étaient suivies des récits des actions héroïques des porteurs de secours. Les « mauvaises victimes » étaient elles des pilleurs qui perpétraient des actes de vandalisme et profitaient du malheur des autres. Cette seconde figure apparaissait lors des recensements des pillages et des saccages des maisons abandonnées par leurs résidents partis chercher de l’aide et du secours. La presse souligna la « malveillance », la « méchanceté » des saccageurs, de ceux qui, certes rescapés et survivants, ne pouvaient pas bénéficier de la compassion de la société mais, au contraire, méritaient une forte condamnation morale. Le discours médiatique distinguait ainsi deux types de pillage. Le pillage « juste », « compréhensible » au vu des circonstances, et le pillage « prédateur », le saccage « pervers », dont les fins n’étaient pas liées à la survie mais au profit.

Les discours qui blâmaient sans nuances les pilleurs s’ancraient à mon avis situés dans une position moralement favorable à une application de la loi martiale. Les représentations sociales des pauvres développées par les corps de sécurité de l’État en février 1989 (proposées par Coronil et Skurski (1991) et déjà citées en haut – « ennemi militaire, gang criminel et agent subversif ») – réapparurent en 1999 avec une variation, celle du « pilleur barbare » tout à la fois victime de la catastrophe et incarnation de la « la mauvaise victime ». Les regrets concernant les saccages couvraient non pas la condamnation des morts violentes données par les soldats et les effectifs de la DISIP mais bien l’absence de mesures encore plus radicales pour juguler les pillages. Ma stupéfaction devant la nonchalance avec laquelle était fréquemment cité le dicton « un bon loubard est un loubard mort » (malandro bueno es malandro muerto) lorsque j’interrogeais les protagonistes sur les événements de Vargas, indiquait la tension morale extrême qui était en train de vivre la société vénézuélienne. L’usage de ce dicton relevait de la demande exaspérée de l’imposition d’un état d’exception et de la banalisation de l’élimination violente des « mauvaises victimes », les pilleurs. Le paradoxe est que cette demande avait comme toile de fond l’espoir d’une société socialement plus juste.

Il est important de cerner les processus de construction des figures ambivalentes relatives aux postures adoptées par les forces de l’ordre et par la population affectée lors des violences post-catastrophe. Un premier registre est celui du pillage perçu comme « banal » ; ce dernier est traité comme un phénomène ordinaire, auquel il faut s’attendre, et d’autant plus compréhensible dans un cadre extrême de survie. Depuis le 17 décembre, la presse signalait des pillages sporadiques dans les épiceries de Vargas. Dans la rhétorique des médias, ces pillages étaient « justifiés » par la situation des survivants, sans-abris et affamés. La lenteur et l’inefficacité des opérations de secours furent ainsi rapidement pointés du doigt. Alors, face à un tel abandon, quoi de plus « normal » que de dévaliser les petites épiceries pour s’approvisionner et nourrir sa famille ? Cette forme de justification collective du pillage de survie était opposée au « mauvais pillage », intolérable, et relevant lui de la délinquance, commis par les « victimes méchantes qui profitaient du malheur des autres, de la pénurie et du manque de défense, de la solitude »94.

Le second registre concerne le pillage perçu comme un acte de vandalisme, comme une destruction violente et perverse effectuée par des délinquants. En effet, les actions de vandalisme dans la zone dégénérèrent dès le 20 décembre 1999 dans des situations d’une violence extrême qui persistèrent jusque vers le 20 janvier 200095. Ce registre insinue que les pillages, saccages et fusillades entre les effectifs des forces de l’ordre et les gangs de la zone ont été plus « dramatiques » que les coulées de boue. Il procède à la déshumanisation des mauvaises victimes, socialement illégitimes, et donc susceptibles d’être éliminées sans que cela ne soit perçu comme une injustice. La presse reporta quelques cas de lynchage de ces « mauvais pilleurs ». Les dépêches les justifièrent comme une réponse aux pillages « malsains » commis par des profiteurs de misère, et ainsi les légitimaient collectivement, dans ce cas précis. Les lyncheurs étaient avant tout des survivants qui devaient pouvoir défendre leurs familles ou ce qui restait de leurs propriétés.

Les frontières morales entre le « pillage de survie » et le « pillage par vandalisme » déterminent par conséquent les représentations des limites du « droit à piller » ainsi que la vision de la justesse ou de l’injustice des répressions générant de fortes tensions politiques. La perception des exactions commises par les soldats et les fonctionnaires rejoint d’ailleurs un lourd passif de ressentiments relatifs aux forces de l’ordre dont les exactions restent presque toujours impunies.

Trois postures à l’égard de la violence et de la répression

Il faut distinguer plusieurs attitudes accusatrices et condamnatoires de l’État et de la société pendant les épisodes de violence post catastrophe. Ces figures émergent d’entretiens où les enquêtés parlent à la première personne du singulier. Ainsi, « je », l’« État » et l’« autre » configurent trois triades discursives qui soit criminalisent, soit victimisent les uns ou les autres, et qui défendent une certaine position morale sur ce que doit être la répression dans une situation extrême.

Ces trois figures sont d’abord, celle d’un « État inefficace » pour contrôler un autre « criminel », identifié comme un « pilleur barbare ». Ensuite, celle d’un « État autoritaire » dans son contrôle d’un autre citoyen. Enfin, celle d’un « État criminel » opposé à un autre irresponsable. Ces postures dégagent les traits généraux d’une économie morale du pillage et de la répression, et dessinent les façons dont la société représente ce qu’est le « bien » et ce qu’est le « mal » au moment le plus extrême lors de la catastrophe : les pillages, les saccages et leur répression pour rétablir l’ordre.

Le « pilleur barbare »

La première de ces postures est présente dans les discours qui dénoncent la démesure insensée et l’inefficacité de la répression des pillages. Elle situe la performance de l’État dans un registre de défaillance et d’impuissance. Cette attitude est évidente dans la presse et dans les entretiens qui condamnent l’inadéquation des mesures visant à réprimer les saccages menés par des « pilleurs inhumains » et à rétablir l’ordre. Cette posture réclame l’état d’exception qui seul contrera la « barbarie » des pilleurs. La triade qui se dessine est celle du « moi victime », de l’« autre criminel » et de l’« État incompétent ».

Les discours dénoncèrent l’incurie de l’État dans la gestion de la crise sans pour autant absoudre les « mauvais » pilleurs et les délinquants. La déshumanisation des pilleurs s’effectua par une mise à distance affective qui, toutefois, ne sous-entendait pas l’absence de sentiment de compassion vis-à-vis des autres victimes. Tout au contraire, la puissance du sentiment de compassion envers les « bonnes victimes » se trouva renforcée par la déshumanisation des « mauvaises victimes ». Et le sentiment d’avoir été abandonné par l’État généra par ailleurs désarroi et rage qui exacerbèrent à leur tour les élans de compassion et de haine.

Mes visites à l’Hôpital San José de Maiquetía (voir vignette de terrain n°4) entre 2003 et 2004 permettent de saisir ce contexte. Une des religieuse de décrivait ainsi dans son journal de bord les journées de pillages et de saccages, « infernales, pleines de haine et de violence » :

« [Le jour 18 décembre] Les pillages ont augmenté ainsi que les affrontements entre les bandes des barrios. Ils étaient en train de s’entretuer. Il y avait toute sorte de destructions et de violations. Ceci a été une autre tragédie, peut être beaucoup plus grave que celle que nous étions en train de vivre. Nous avons été témoins, d’autres sœurs et moi même, de comment les épiceries et supermarchés des alentours ont été pillés et démolis ainsi que des morts par des armes blanches et à feu qui n’étaient pas celles des militaires (...) » (Religieuse n°1. Entretien à l’hôpital San José, Maiquetia. Juin 2004)

Isolés en raison des problèmes de communication et manquant de ravitaillement, les responsables de l’hôpital subirent donc une situation de chaos qui, d’après eux, ne pouvait que dégénérer en violence. L’Armée fit pour eux figure de « sauveur ». Ce contexte de confusion, de peur et de rumeurs fournira la justification des excès commis par la police et par l’Armée pour arrêter ces « pilleurs méchants » et rétablir l’ordre.

Les religieuses prêtaient foi aux propos des familles sinistrées qui leur disaient que les malandros menaçaient de saccager l’hôpital d’un moment à l’autre.

« D’après les sinistrés nous avions à l’intérieur de l’hôpital deux bandes très dangereuses des barrios proches. Certains nous alertèrent. Nous cherchâmes par tous les moyens la protection militaire. Nous obtînmes finalement réponse mardi lorsqu’un bataillon de l’Intelligence militaire prit l’hôpital. » (Religieuse n°1. Entretien à l’hôpital San José, Maiquetia. Juin 2004)

Les religieuses firent appel aux militaires et à la Garde nationale qui avaient installé un poste de surveillance dans une avenue proche pour contenir l’exaspération des sinistrés due au manque de ressources. Mais le Comando – comme on appelle au Venezuela les postes de commandement de la Garde Nationale – était en un bien pire état que l’hôpital96.

La démarche de la religieuse s’avéra infructueuse et la rumeur d’un pillage imminent de l’hôpital continua à circuler dans l’établissement. Une fusillade éclata le soir du 17, lors de l’imposition du couvre-feu, entre six heures du soir et six heures du matin. Les soldats et les membres des gangs des quartiers voisins s’affrontaient. Les religieuses perdirent la confiance en leurs propres hôtes. Le danger du saccage ne venait pas nécessairement de l’extérieur de l’hôpital, mais bien de l’intérieur, et elles commencèrent à soupçonner certains refugiés :

« Apparemment nous avions ici des usagers de drogue parmi ceux que nous hébergions. » (Religieuse n°1. Entretien à l’hôpital San José, Maiquetia. Juin 2004)

La conversation s’échauffant en abordant la question de l’exécution des pilleurs pour rétablir l’ordre, une des religieuses me dit :

« La situation était telle (tellement mauvaise) qu’à mon avis il fallait tuer pour contrôler les pillages (…) Il fallait les tuer car la sauvagerie que nous avons vu était absolument incroyable ». (Religieuse n°1. Entretien à l’hôpital San José, Maiquetia. Juin 2004)

Cette religieuse justifie la destruction physique des malandros suspectés de saccage en les construisant à cette fin comme une altérité, comme un corps totalement étranger au reste de la communauté. La crainte du saccage de l’hôpital et de ses alentours institua la légitimation de tuer les pilleurs par un travail de deshumanisation. Les secouristes reproduisirent également cette rhétorique :

« Ce soir-là, la nuit du 17, le diable est entré dans le corps des délinquants qui, au lieu de remercier Dieu d’être vivants, ont tué des vénézuéliens innocents, ont ravagé les immeubles que la nature avait pardonné et ont déshonoré des femmes. Ils ont été emportés par la criminalité. »97

Le déni de toute âme chrétienne renforçait aussi la perte d’humanité des pilleurs. À l’hôpital, on me rappella encore une fois une scène qui n’a pas été mentionnée dans la presse mais que les gens présents à Vargas entre le 16 décembre et le 2 janvier racontent souvent :

« C’est l’histoire d’une jeune fille qui essayait de faire sortir ses parents coincés à l’intérieur d’une voiture lors des coulées de boue. Alors qu’elle essayait d’ouvrir la portière, un infeliz (un pauvre homme) arrive et la viole. T’imagine ? Cet enfoiré lui a arraché les vêtements et l’a violée au moment même où elle essayait de sauver ses parents. Je pense qu’à un type comme celui-là, il faut donner plus de cent coups de feu » (Religieuse n°3. Entretien à l’hôpital Maiquetia. Juin 2004) »

Les cent coups de feu reflètent un franchissement radical et irréversible dans l’ouverture à l’acceptation du « faire-mourir » des forces de l’ordre, intolérable dans la normalité. Au cours de mes entretiens sur ces violences, invoquer la défense des droits de l’homme suscitait la plus grande indignation, pas seulement chez ceux qui étaient dans la salle, mais chez tous ceux qui ont réclamé des actions fortes de la part de l’État pour réprimer la « barbarie » régnante dans la zone.

« J’ai vu le représentant de PROVEA à la télé condamnant les violations des droits de l’homme à Vargas. J’avais envie de lui dire : tais-toi, tu ne sais rien de rien ! Où étaient les droits de l’homme de ceux qui étaient pillés et violés ? C’est triste, mais il fallait les tuer pour qu’ils arrêtent de piller. Ils étaient des démons » (Religieuse n°3. Entretien à l’hôpital Maiquetia. Juin 2004)

Dans ce registre, la dénonciation des exactions constituait un frein, un obstacle au rétablissement de l’ordre. La criminalisation de ces « victimes méchantes » rejoint également un déni des droits de l’homme des pilleurs qui « repose précisément sur leur déshumanisation » comme le formule Didier Fassin lorsqu’il explore la construction de « l’intolérable » (2005a: 41). Invoquer le respect des droits de l’homme des pilleurs devient ainsi un acte indignant dans la triade du « pilleur barbare ».

Photo 3 – Patrouille des parachutistes pratiquant une rafle à Vargas en janvier 2000.
Photo 3 – Patrouille des parachutistes pratiquant une rafle à Vargas en janvier 2000.

(Photo courtoisie d’El Universal.)

Pour renforcer cette épreuve de vérité de la déshumanisation des pilleurs, religieuse prend une position d’une triple victime : victime des possibles attaquants de l’hôpital, victime de l’État défaillant dans son rôle de protecteur et victime même de l’Église qui l’a totalement abandonnée pendant ces journées terribles. Cette posture relève bien de la première triade discursive qui oppose le « citoyen victime » aux « autres » criminels à différents niveaux, que ce soit le « pilleur-barbare », l’État incompétent, voir les autorités de l’Église absentes. Elle conduit à la demande de l’exception pour contrôler la criminalité, mais elle débouche forcement dans des situations paradoxales a posteriori, une fois les exactions dénoncées, car les institutions répressives de l’État vénézuélien manquent de crédibilité et de mesure dans leurs opérations de retour à l’ordre. La demande de l’exception se trouve ainsi placée dans une contrainte majeure de méfiance vis-à-vis de ceux chargés de la mettre en œuvre. La figure du « pilleur barbare » devient ainsi emblématique de l’inscription du régime d’exception sur la vie.

Le « soldat pilleur »

La deuxième posture est celle de la mise en accusation directe des agents des forces de l’ordre profitant de l’anomie pour commettre eux aussi des pillages et ne « tuant les pilleurs » que pour récupérer leur butin. L’enquête rend compte des discours porteurs d’une criminalisation des forces de l’ordre de l’État, pour lesquelles le pillage comme sa répression font partie du jeu qu’elles établissent dans les barrios urbains. Cette triade rassemble dans la même figure criminelle l’État et les pilleurs malmenant physiquement les victimes. Elle est particulièrement manifeste dans un certain discours très critique vis-à-vis de la société vénézuélienne et imprégné d’un fort scepticisme politique.

Cette triade discursive place le « citoyen victime » face aux « autres » criminels, que ce soit l’État (les soldats et les forces de l’ordre) ou les pilleurs, qui perpétuent cette fois-ci des forfaits de même nature. Les propos évoquent un « état de choses infernal », une « pourriture morale généralisée », où plus personne ne peut plus croire en personne.

Il existe peu de témoignages écrits qui retracent l’interaction entre les forces de l’ordre et les pilleurs pendant les saccages. Il est difficile pour les témoins de dénoncer les exactions des agents cars ils craignent des représailles. C’est peut-être d’ailleurs la raison de l’absence de plaintes judiciaires pour des exactions commises pendant le déroulement même des pillages, sauf dans les cas de « disparitions forcées »98.

« À Los Corales, les soldats pillaient. Moi, j’ai de photos des soldats en train de piller. Mais je ne suis pas allé témoigner. Je craignais que les militaires me cherchent pour me tuer car nous n’étions que trois, et j’étais le seul à avoir une caméra. » (Entretien secouriste n°2. Caracas, mai 2003)

Les forces de l’ordre n’intervenaient que de nuit. Elles n’agissaient pas pour arrêter les pilleurs en flagrant délit mais opéraient par des rafles dans des blocs de maisons sélectionnées à partir des opérations des services de renseignement. Les fusillades nocturnes laissaient entendre des affrontements entre les propriétaires des maisons, les bandes armées et les forces de l’ordre. Les effectifs de la DISIP, après avoir effectué des travaux dits de inteligencia, c’est-à-dire de collecte d’informations basées sur des rumeurs sur l’identité des présumés pilleurs, procédaient ainsi à l’arrestation et à l’exécution des suspects en dehors des scènes des pillages. En effet, des agents de la police militaire, de la DISIP et de l’Armée de terre auraient cherché les suspects de pillage chez eux, là où ils étaient censés cacher le butin, ce qui expliquerait aussi le mode opératoire nocturne. Et ces agents auraient à leur tour pillé, pris les butins et fait du trafic avec les marchandises volées :

« Un matin très tôt, nous avons entendu un bruit comme si quelqu’un était en train de piller une maison. On entendait les coups pour ouvrir les portes. C’était des soldats et un major. Ils voulaient ouvrir un coffre-fort. Juan [un secouriste bien connu pour ses qualités dans le milieu] était armé, il leur a crié de sortir, et quand j’ai vu une file de petits soldats au béret rouge, des parachutistes, chacun avec un FAL, je les ai pris en photo, pendant que Juan les visait avec son arme. Ensuite, les commandos de la DISIP sont arrivés en nous ordonnant d’évacuer la zone. » (Entretien secouriste n°2. Caracas, mai 2003)

La figure du soldat se dédouble ainsi entre celle du « héros » et celle du « délinquant », mais celle du « soldat-pilleur » reste diffuse. La presse signale en effet la présence de pilleurs déguisés en agents de la police qui essayaient de voler les marchandises stockées dans les containers du port de La Guaira :

« 64 personnes en train de piller les containers des marchandises importées ont été arrêtées pendant la militarisation du port de La Guaira. Le Colonel Manuel Carpio a informé que ces personnes ont été transférées au poste de commandement 58 de la Garde nationale pour instruire leur dossier. L’officiel a observé que ces personnes étaient habillées avec des uniformes de la police et des pompiers. Il a aussi signalé que des ambulances conduites par de supposés pompiers ont été arrêtées chargées de whisky. Les cartons d’alcool étaient cachés sous des boîtes de couches pour bébés destinées aux sinistrés refugiés. »99

Un secouriste raconte comment les soldats, chargés à la fois de porter secours et d’imposer l’ordre, auraient pillé les maisons et les immeubles :

« Moi, j’ai décidé de joindre une unité placée dans une zone critique, à Los Corales100, commandé par Juan. C’était pour soigner et amener de l’eau potable aux personnes qui attendaient l’évacuation. Tu sais, c’était un « bordel »101 . Pendant la nuit, les tirs des armes à feux ne cessaient pas. Des heures de fusillades. La DISIP contre les malandros, et l’Armée de terre contre les malandros. Et tous pillaient. Tous. » (Entretien secouriste n°1. Caracas, mai 2003)

Il met en cause les agents des Forces armées en faisant référence aux premiers temps de la militarisation de la gestion de la crise, avant que les groupes de civils ne quittent complètement la zone.

« Nous avions la trouille. Juan avait dénoncé les militaires parce qu’il avait vu, à deux occasions, que les hélicoptères des militaires ne prenaient que les personnes blessées qu’ils connaissaient, tu sais, des membres de leurs familles et des amis. Et ils laissaient les autres !! Même si les autres étaient dans un pire état. Julio a dit cela à un caméraman de Globovision, et cela a mis sa tête à prix ; les militaires le cherchaient pour escoñetarlo [lui casser la gueule] Moi, j’étais avec lui. Nous étions trois à coordonner ce petit poste qui recevait de l’aide de Caracas : des denrées et de l’eau. Nous, nous avons reçu les premiers hélicoptères américains, chathawak, remplis d’aide et de nourriture. Et nous faisions la distribution sur place. Je suis resté une semaine dans ce poste et une semaine dans les ruines de l’Université Simon Bolívar, [le siège de Camuri]. Tout était balayé » (Entretien secouriste n°1. Caracas, mai 2003)

Dans la triade du « soldat-pilleur », la répression ne visait pas à empêcher les pillages mais consistait en des représailles des agents de la DISIP contre des personnes qui avaient pillés des articles pendant la journée et qu’ils conserveraient ensuite dans des maisons et dans des entrepôts de la zone. Les fusillades sont décrites dans les entretiens comme des « batailles » entre malandros et agents de la DISIP qui convoitaient le butin des premiers102. Les secouristes recommandaient aux gens en bonne santé et dont la maison était en bonne état de rester chez eux car les immeubles risquaient d’être pillés, probablement par les militaires eux-mêmes. Les Forces armées n’ont divulgué après les événements aucun document qui éclaircirait ou justifieraient de telles conduites.

Photo 4 – Patrouille de l’armée de terre à Tanaguarena, début janvier 2000.
Photo 4 – Patrouille de l’armée de terre à Tanaguarena, début janvier 2000.

(Photo courtoisie de José Manuel Da Silva)

Ces discours de dénonciation reposent sur l’absence de surveillance et de contrôle au sein des institutions de l’État. La vacance du regard institutionnel soulève un sentiment de déception et de méfiance à l’égard des forces de l’ordre. Dans les entretiens, certains se disent « déçus par tout ce qui s’est passé » : déçus pour les abus des militaires, par l’attitude des gens qui lynchaient les pilleurs, par les pilleurs qui volaient les morts. Révolu le sentiment qui lors du sauvetage magnifiait « la grandeur du peuple solidaire », « à la hauteur des événements », les exactions103 suscitaient alors déception, doute et désillusion. Les Forces armées génèrent un sentiment troublé mêlant remerciements et regrets. Le journal El Nacional, dans son éditorial du 11 janvier 2000 intitulé Croix et Calvaire104, résumait ainsi le « conflit de loyauté » que l’opinion publique avec les Forces armées : reconnaître leur héroïsme et exiger justice contre elles. Cette dévaluation de la qualité morale de la figure du soldat se transforma en une posture de dénonciation de la criminalité de l’État.

L’« État criminel »

La troisième triade discursive relative à la violence met en évidence la figure de l’« État délinquant », extension et institutionnalisation de celle du « soldat pilleur ». L’anomie est générée par les forces de l’ordre elles-mêmes, ce qui fait éclater les référentiels de l’État de droit. Cette troisième posture ce fonde sur le principe de la légalité : on accuse l’État d’avoir mal géré l’anomie, d’avoir réprimé de façon sanglante les pillages sans respecter l’ordre juridique et d’avoir saccagé. En effet, la déclaration de l’état d’urgence n’entraînait pas – au moins de façon explicite dans le décret du 17 décembre 1999 – la suspension de garanties constitutionnelles et encore moins l’application de la loi martiale. Or, c’est ce qui s’est passé dans les faits. Cette posture critique se fonde sur la mise en exergue de l’ambiguïté du décret d’état d’alarme et le carte blanche donnée aux corps de sécurité de l’État pour arrêter et réprimer les pilleurs. L’État aurait ainsi agi de façon répressive et autoritaire en s’éloignant des principes de l’État de droit. La triade est ici celle du « moi citoyen » confronté à un « État criminel » dont tous, citoyens et pilleurs, sont en fin de comptes les « victimes ». Elle est particulièrement présente dans les discours des associations de défense des droits de l’homme.

La pratique d’élimination des suspects de pillage relève d’une suspension « opportuniste » des médiations institutionnelles. Je reprends la perspective de Charles Tilly (2003) qui propose un examen de la notion de « politique de la violence collective » (Politics of Collective Violence) en adoptant le point de vue de la science politique. Cet auteur distingue la « violence rituelle, les bagarres et les attaques dispersés » de « l’opportunisme, les négociations manquées et la destruction coordonnée ». Tilly ouvre ainsi une nouvelle pensée de la violence collective qui tient compte de la variabilité de celle-ci dans les transformations historiques et spatiales. Il rappelle également l’importance des enjeux de pouvoir et de domination présents dans les manifestations de la violence collective. Sa notion d’« opportunisme » marque l’action sociale développée dans des moments de violence collective qui, dans d’autres conditions, serait totalement interdite (Tilly 2003 : 130-50). Les disparitions de suspects pilleurs lors de La Tragedia équivaudraient ainsi à ce que Tilly nomme des « représailles sélectives » (Tilly 2003 : 149) contre ceux qui avaient été désignés comme étant les plus dangereux, les détentions servant aussi d’exemple pour ceux qui auraient été tentés de piller. Une violence d’État opportuniste, létale et sélective, aurait donc à cette occasion été mise en pratique. Elle reproduit un schéma courant au Venezuela d’élimination des supposés malandros, le message politique le plus brutal qui puisse être adressé aux milieux populaires.

Cette pratique d’élimination des suspects des pillages bénéficia d’une relative bienveillance et que la répression des pilleurs a été aussi bien banalisée que légitimée dans les discours gouvernementaux et civils. Cette pratique repose sur une neutralisation voire une absence totale de médiation institutionnelle. Ce qui relève des fonctions de la police devient une action des services de renseignement militarisés autorisant l’élimination des suspects de délinquance dès que l’opportunité se présente.

Cependant, des organisations de défense des droits de l’homme ont réagi fermement et dénoncé ces phénomènes. « L’affaire des droits de l’homme à Vargas », comme l’a baptisée l’opinion publique vénézuélienne (« el asunto de los derechos humanos en Vargas »), est devenu une référence voilée à la première crise politique majeure au sein du gouvernement d’Hugo Chávez. Le gouvernement lui-même convint que cette coïncidence entre le scrutin et la catastrophe « avait déclenché une crise » au sein de la coalition « chaviste » (Porras Ponceleon 2000: 13). Le Colonel Jesús Urdaneta Hernandez quitta son poste de Directeur de la DISIP, ce qui fut le premier signe significatif de la craquelure du bloc politique militaire bolivarien qui soutenait le Président. La crise ne reposait toutefois pas sur une condamnation de l’exercice violent du pouvoir mais sur un supposé complot destiné à dénigrer l’image de la DISIP. Le traitement des « bonnes » et des « mauvaises » victimes conduit à la légitimation tacite des exactions en les traitant non pas dans le domaine de la justice mais par la théâtralisation politique. Les retombées de cette supposée conspiration seront analysées plus tard dans ce même chapitre.