Dans son enquête sur l’instrumentalisation de la violence par le pouvoir de l’État dans une perspective historique, Hannah Arendt (1972 : 143) distingue les différentes formes d’utilisation de la violence par le pouvoir légitimement constitué. Arendt signale que cette utilisation relève de la violence comme instrument de répression de « dernière instance » (Arendt 1972 : 151). La violence d’État à l’égard des milieux populaires s’est constituée au Venezuela comme « la » forme même de gouvernement. La violence d’État, par l’utilisation disproportionnée des forces de l’ordre face aux pillages et les détentions de pilleurs, a en effet un caractère « purement instrumental » (Arendt 1972 : 146) et relève de formes historiquement constituées de l’exercice arbitraire du pouvoir répressif de l’État. Les soldats de l’Armée de terre vénézuélienne et les effectifs de la DISIP (police politique et services de renseignement) seraient plutôt des cas emblématiques de la « fusion entre autorité, pouvoir et violence » permettent d’accéder aux logiques d’encadrement des exactions car, très souvent dans les milieux populaires vénézuéliens, la suspension de l’État de droit relève « de la règle et non de l’exception » (Benjamin 1999 : 248).
La pratique des représailles policières et son absence de sanction s’inscrivent en effet dans un vaste système d’impunité qui dessine les contours de la violence d’État au Venezuela. La catastrophe serait, de ce point de vue, une porte ouverte à la résurgence de la violence d’État, une « opportunité » exceptionnelle que le contexte institutionnel et politique vénézuélien même favoriserait. Les exactions perpétrées par les effectifs de différents corps de sécurité consistèrent essentiellement en des disparitions dites « forcées »105 de personnes arrêtées par les agents des forces de l’ordre lors de la proclamation de l’état d’alarme dans la zone dévastée. Cependant, les cadavres de certains disparus furent retrouvés par des enquêteurs. Il fut donc possible de déterminer qu’ils avaient été tués par des armes appartenant aux corps de sécurité de l’État, c’est-à-dire, qu’ils étaient les victimes d’exécutions extrajudiciaires.
La dénonciation de ces disparitions engendra une crise au sein du pouvoir politique dont l’enjeu était l’attribution des responsabilités des corps de sécurité de l’État dans les cas d’abus de pouvoir. J’analyserai deux types de crise distincts. Le premier type de crise toucha la sphère juridique qui étaye l’État de droit vénézuélien. Le second affecta la coalition politique qui soutenait le gouvernement.
Les avatars interprétatifs et exécutoires des instruments juridiques – en particulier l’habeas corpus – dans les cours locales et nationales témoignent d’une grande complexité qui s’apparente à celle que les acteurs sociaux attribuent aux codes légaux. Le paradoxe de ce dispositif, soulevé par Giorgio Agamben (1997) relève du fait que la « vie nue » apparaisse comme l’ultime instance pour réclamer la citoyenneté. En effet, lorsqu’il affirme que « la première apparition de la vie nue comme nouveau sujet politique se trouve déjà dans le document que l’on place habituellement à la base de la démocratie moderne : le writ d’Habeas Corpus de 1697 » (1997 : 134), Agamben se demande si la nature du corps qui doit se produire devant le tribunal est celui d’un sujet légalement constitué ou d’un corps dépourvu de toutes ses marques sociales et politiques. La signification sociale de la violence d’État met en perspective les demandes des associations des droits de l’homme et les nuances des citoyens qui réclament l’intégrité corporelle des détenus.
Le second type de crise concerne l’attribution des responsabilités durant les exactions, dont l’issue est la démission, à la fin du mois de janvier 2000, du lieutenant Colonel Jesús Urdaneta Hernandez, directeur de la DISIP. Il s’agira ici d’examiner le fonctionnement des mécanismes qui assurent l’impunité. Les accusations portées contre des fonctionnaires des forces de l’ordre se transformèrent en un scandale politique, dont le véritable levier ne fut pas les exactions commises mais une « conspiration politique » destinée à déstabiliser le régime.
Chronique juridique des « disparitions forcées »106
La pratique de l’abus et de la violence policière et militaire spécifique à la répression des supposés pilleurs se résume ainsi : les agents de la Police militaire (Policia militar) et de l’Armée de terre allaient chercher chez eux les suspects de pillage pour les arrêter et ces derniers ont ensuite disparu. En ce qui concerne les patrouilles nocturnes, les effectifs de toutes les forces de l’ordre avaient pour ordre d’ouvrir le feu sur« toute ombre dans la nuit » pour arrêter toutes les « personnes sans scrupules qui pillaient et volaient »107. Elles n’arrêtaient donc pas les pilleurs sur le fait mais procédaient à leur arrestation a posteriori et en dehors des lieux de pillage.
Les organisations de défense des droits de l’homme, en particulier COFAVIC108 et PROVEA, émirent les premières dénonciations des exactions. Ces ONGs ont juridiquement soutenu les familles des victimes des forces de l’ordre et des disparus, et la presse rapidement relayé ces accusations. Dès le 11 janvier 2000, la presse dénonça l’assassinat par la DISIP et les parachutistes de 60 personnes à Vargas entre le 17 et le 30 décembre109.
PROVEA fournit le témoignage suivant pour confirmer que ce genre d’exactions était monnaie courante :
« …15 heures, le dimanche 19 décembre : une patrouille de la DISIP composée d’une jeep Toyota et trois motos a intercepté trois hommes, les ont arrêtés, les ont mis à genoux et les ont mitraillés avec des armes à feux. Ils ont pris les corps, les ont embarqués dans les véhicules et sont partis vers Quebrada Seca. »110
La déposition de la partie plaignante relate aussi la disparition d’Oscar Blanco :
« Le 21 décembre 1999, un groupe de parachutistes s’est présenté au domicile d’Oscar Blanco à Valle del Pino, un barrio de Caraballeda, à Vargas, et lui ont donné l’ordre de sortir. À l’intérieur de la maison, sa femme et ses enfants entendaient ses cris. Ensuite, il lui dit à sa femme, en criant de façon désespérée, qu’ils [les soldats] allaient faire comme s’il avait un pistolet. Vers 18 h, les agents de la DISIP sont arrivés et, d’après les témoins, les parachutistes leur ont livré M. Blanco. »111
Le document atteste aussi que le Général Lucas Rincón Romero, commandant Général de l’Armée de terre et de la « Force conjointe Bolívar 2000 », aurait été informé que :
« (…) le bataillon de parachutistes qui avait mené les opérations entre le 18 et le 29 décembre à Valle del Pino, avait été harcelé par arme à feu par un dénommé Marco Antonio Monasterio, arrêté par la suite et remis à la DISIP qui commandait l’opération. »112
La déposition affirme l’implication des agents de la DISIP et de l’Armée de terre dans les détentions domiciliaires. Mais les tribunaux de Vargas avancèrent que le recours à l’habeas corpus interposé n’était valable qu’en cas de « privation illégitime de liberté »113. Puisqu’il existait des registres de détention tenus par l’Armée de terre, mais qu’aucune mention de centres de détention ne figurait dans les livres ni des fichiers de la DISIP, les magistrats procédèrent à une :
« Sollicitation formelle auprès du directeur de la DISIP de renseignements sur l’existence de centres de détention de personnes, nommés « lieux de réclusion », qui auraient fonctionné à Vargas, sous le commandement de la DISIP »114.
Le document signale que le directeur de la DISIP à l’époque, Jesús Urdaneta Hernandez, répondit ainsi à cette requête :
« Ces agents n’ont accompli que des fonctions d’assistance et d’approvisionnement des sinistrés. »115
Il exonérait ainsi de toute éventuelle responsabilité les deux fonctionnaires présumés impliqués dans les cas de « disparition forcée ». Cette argumentation du directeur fournie devant le tribunal régional de Vargas fut jugée irrecevable par les magistrats de la Salle constitutionnelle du Tribunal Suprême de Justice (TSJ) qui ordonnèrent la poursuite de l’enquête jusqu’aux « conséquences ultimes », c’est-à-dire l’arrestation et l’ouverture du procès des deux fonctionnaires. Mais ces agents de la DISIP attendent encore une décision définitive des juges car le ministère public n’a toujours pas fini de consigner toutes les preuves compromettantes116.
Toujours est-il que, sur les soixante cas de disparitions forcées pendant les trois premières semaines du sauvetage à Vargas117, seuls deux procès judiciaires ont été ouverts. Ils ont été classés comme « délits de disparition forcée », qualification qui apparaît mentionnée pour la première fois dans la législation vénézuélienne dans l’article 45 de la nouvelle Constitution. Mais le Code pénal n’étant pas été encore ajusté à la nouvelle Constitution, la République adopta comme base juridique la « Convention Interaméricaine sur la disparition forcée des personnes. »118
Les associations des droits de l’homme – COFAVIC et le vicariat des droits de l’homme du diocèse de Caracas – intentèrent ainsi une action de « protection judiciaire » (amparo constitucional) devant la Salle constitutionnelle du Tribunal Suprême de Justice. De 2000 à 2003, le dossier resta donc engavetado, littéralement « mis au tiroir », par le magistrat Pedro Rondón Haaz, désigné en 2003 comme autorité responsable. La mise en sommeil des dossiers difficiles est une pratique courante dans la justice vénézuélienne. Jusqu’en 2005, aucune sentence condamnatoire pour disparitions n’avait ainsi jamais été promulguée contre un agent des forces de l’ordre dans ce pays119.
En 2003, le ministère public formalisa l’accusation contre deux fonctionnaires de la DISIP, mais leurs procès n’étaient toujours pas été ouverts en juillet 2005120. Les associations de défense des droits de l’homme réussirent toutefois en 2005 à faire pression devant la Cour Interaméricaine des droits de l’homme pour que l’État vénézuélien reconnaisse « sa responsabilité » et s’engage à verser des indemnités aux familles des victimes. Le 28 juin 2005, l’État vénézuélien représenté par Maria Auxiliadora Monagas, reconnut les exactions devant la Cour Interaméricaine installée au Costa Rica. Néanmoins, les représentants du gouvernement signalèrent par la suite « qu’une telle reconnaissance ne concernait pas l’État en entier mais la responsabilité de quelques fonctionnaires isolés »121.
Ainsi, l’action de « protection judiciaire » déposée devant l’instance majeure de la justice vénézuélienne n’a connu aucune suite pénale. Des formalités interminables conduisirent à une invisibilité du procès, désormais hors actualité. Cette démarche judiciaire inaboutie est particulièrement emblématique de l’écart récurrent au Venezuela entre la légalité et la réalité institutionnelle.
L’usage paradoxal de l habeas corpus
Lors des violences de La Tragedia, l’ordre juridique s’efface dans l’anomie. L’engendrement des formes de pouvoir comme celle du « soldat-pilleur » donnent un sens particulier à l’état d’exception dans la société vénézuélienne et « bénéficient de l’immunité de la loi parce qu’elles se sont configurées en dehors de la loi » (Das et Poole 2004 : 13).
En suivant Hannah Arendt, Giorgio Agamben (1997) rappelle que l’État-nation et les droits de l’homme sont rattachés car « les déclarations des droits de l’homme représentent la figure originelle de l’inscription de la vie naturelle dans l’ordre juridico-politique de l’État-nation » (1997 : 138). Le philosophe montre que la condition même de la souveraineté est l’exercice du pouvoir sur la vie, première expression du Contrat social. En partant de la distinction entre deux catégories, la zoé – la vie nue – et la bios – la vie en société –, il explique le régime de l’exception à partir de la figure de l’Homo Sacer de la cité de la Grèce ancienne qui condense la relation problématique entre le pouvoir souverain et la vie nue (Agamben 1997). Le « pilleur disparu » est au cœur des situations d’exception au Venezuela. Comme l’Homo Sacer, il représente un homme exclu de la cité pour avoir commis un crime et celui, qui le tue n’est pas puni.
Dans ce sens, le caractère réductionniste du langage des droits de l’homme – les mécanismes techniques pour faire justice – dépouille de leurs significations sociales et politiques les exactions qu’il cherche à dénoncer. L’analyse de « la vie sociale des droits de l’homme » suggérée par Richard Ashby Wilson (2006) met en évidence « les dimensions performatives des droits de l’homme, les dynamiques de la mobilisation sociale, les changements des attitudes des acteurs sociaux vis-à-vis des formulations des droits et de la justice » (2006 : 77). Cette « vie sociale » est repérable à partir de l’enquête ethnographique, en l’occurrence celle qui concerne les violences qui se situent aux « marges de l’État au moment de l’état d’exception » (Das et Poole 2004). L’exploration ethnographique des « marges de l’État » proposée par Das et Poole toutefois dépasse la réflexion juridique sur l’exception – les formes de violence extrajudiciaire – et l’inscrit dans la réalité de la vie quotidienne. En effet, la logique de l’impunité présente dans le système judicaire même contribue à la mise en œuvre de pratiques extrajudiciaires. L’action même de l’État viole l’État de droit (2004 : 13).
Dans un contexte de crise extrême, certaines notions classiques reprennent ainsi une « vie sociale » et acquièrent un sens spécifique, en témoignent les usages singuliers de l’habeas corpus.122 Dominique Schnapper (2000) rappelle que l’habeas corpus (1679) est un principe fondateur de la modernité politique car il affirme les droits des individus face à l’arbitraire du pouvoir (2000 : 40-47). Ce principe est emblématique de la tradition britannique de la citoyenneté fondée sur l’idée de protection de la liberté des citoyens contre le pouvoir. L’habeas corpus développe, dans le Venezuela de la fin du 20ème siècle, une « vie sociale » où ce qui constituait un principe juridique de la modernité politique occidentale devient un instrument de demande de justice pour les simples citoyens, les subordonnés d’une société extrêmement inégalitaire en matière de loi.
Ce principe a été longuement étudié par Giorgio Agamben (1997). Avec la transformation en loi de l’acte de 1697, le nouveau sujet politique n’a plus été ni bios (l’homme libre avec ses prérogatives et ses statuts), ni simplement homo, mais que corpus et zoe (l’homme réduit à sa condition biologique). La démocratie est fondamentalement née de cette revendication et exposition du « corps » : « habeas corpus ad subjiciendum, « tu devras avoir un corps à montrer ».
« Que l’Habeas Corpus, parmi les différentes procédures juridictionnelles destinées à protéger la liberté individuelle, soit précisément celle qui reçoit forme de loi et devient ainsi inséparable de l’histoire de la démocratie occidentale relève certainement de circonstances fortuites. Mais il est également certain que, de cette façon, la démocratie européenne naissante place au cœur de son combat contre l’absolutisme, non pas bios, la vie qualifiée du citoyen, mais zoe, la vie nue dans son anonymat, prise comme telle dans le ban souverain ». (…) « S’il est vrai que, pour être appliquée, la loi a besoin d’un corps, si en ce sens on peu parler d’un désir de la loi d’avoir un corps, la démocratie répond à son désir en obligeant la loi à prendre soin de ce corps. » (Agamben 1997 : 134-135)
Agamben démontre ainsi que ce principe relève d’un corpus ambivalent « porteur aussi bien de l’assujettissement au pouvoir souverain que des libertés individuelles ». Dans l’usage que font les institutions et les associations, l’habeas corpus implique donc que le détenu soit maintenu dans de bonnes conditions ou au moins en vie car, si l’accusation ne tient pas, celui-ci doit être relâché dans le même état que lors de son arrestation. Dans leur travail de diffusion et de socialisation des lois, les organisations COFAVIC et PROVEA définissent cette ressource à partir de la législation vénézuélienne :
« (L’habeas corpus) C’est un mécanisme dont la fonction est de nous protéger contre n’importe quelle action des corps de sécurité de l’Etat qui porterait atteinte à notre liberté et sécurité personnelle (droits et garanties constitutionnelles). En d’autres mots, il s’agit d’une procédure que doit être présentée à un magistrat lorsque : 1) une détention arbitraire s’est produite, 2) le détenu est dans l’impossibilité de communiquer avec sa famille et son avocat, 3) le détenu est objet de tortures, sévices et dénigrements, afin de solliciter la liberté de l’individu et de mettre fin aux violations »123.
Mais l’habeas corpus peut-il s’appliquer lorsque les forces de l’ordre nient la détention et que la personne arrêtée d’apparaît pas ? Dans les ressources de l’habeas corpus interposées par les associations, ce corps n’est que « vie nue » car les libertés individuelles ont été absolument supprimées. C’est pourquoi, même si les acteurs – juristes, membres des familles, voire magistrats – savent que ce corps est très sûrement un cadavre, ils font appel à cette ressource juridique pour porter plainte en réclamant les membres de leurs familles.
Cet enchaînement juridique constitue un usage singulier de l’habeas corpus, d’ailleurs inhérent au caractère polaire de cette loi que l’analyse historique d’Agamben a bien mis en évidence124. En suivant la ligne d’une problématisation anthropologique de l’exception, il s’agira dans les lignes qui suivent d’examiner la signification particulière que l’habeas corpus acquiert dans un contexte donné, et ce qu’il apporte aux représentations sociales de l’événement extrême.
Les limites politiques de réclamer justice
Dans le cas des pillages post-catastrophe et des exactions commises par les agents des forces de l’ordre, seuls les acteurs associatifs se sont mobilisés. Ana Puente, porte-parole de COFAVIC (voir vignette de terrain n°5), replace l’historique des « disparitions forcées » en zone sinistrée dans le cadre d’une « politique illégale de nettoyage social » qui s’inscrit dans une histoire plus large de violations de droits de l’homme125.
Ana Puente dénonce le fait que ces événements catastrophiques aient servi à légitimer de façon ad hoc les arrestations des supposés délinquants à leur domicile et leurs exécutions sommaires. Or, son discours – comme souvent dans la rhétorique des associations des droits de l’homme – se trouve traversée par une tension politique insoluble dans le cadre strictement judiciaire. En effet, cette rhétorique mobilise des représentations du « pilleur » qui constituent également une condensation des enjeux de la violence sociale et politique. Les exactions commises à l’égard des moins favorisés dépassent donc largement le problème de l’indépendance des pouvoirs et relèvent d’un ordre social profondément inégalitaire. Cette tension entre le travail des associations de défense des droits de l’homme et la démonstration du lien entre exaction et violence sociale aboutit fréquemment à la remise en cause de leurs actions qualifiées d’inefficaces parce que neutres. La critique n’a d’ailleurs jamais été aussi forte que dans ces temps de polarisation politique, tant de la part du gouvernement que de l’opposition126.
Dans sa formule dénonciatrice, COFAVIC signale que ces violences s’inscrivent dans un projet de « nettoyage social » propre à celui des escadrons de la mort :
« Je pense que ce que Vargas a vécu c’est ce que le pays vécu ces dernières années avec les groupes “para policiers”. À Vargas, la situation d’anomie a amené quelques communautés à demander de la sécurité par le biais de ce qu’on appelle le “nettoyage social”. C’est le cas de trois jeunes dont nous suivons les cas ici, Rivas et Blanco ; je pense que ces cas spécifiques sont bien liés à ces groupes de nettoyage social. (…) Moi, je ferais plutôt le lien entre ces disparitions et les « pratiques » que nous avons repérées à Falcon ou à Anzoátegui. On a profité du chaos total dans lequel se trouvait Vargas, situation extrême accompagnée de pillages, pour prétendre ainsi démontrer que ces personnes étaient des « jetables », des paumés, et des usagers de drogues, et même on a essayé de faire croire qu’ils avaient des casiers judiciaires. Et, de même, nous avons des témoins qui nous ont signalé l’existence de listes fournies par des gens de la communauté pour nettoyer la zone des malandros. » (Entretien avec Ana Puente, Cofavic, siège de l’association, Caracas, août 2002)
Devant ce cadre, les associations s’élèvent que comme demandeuses de justice. Même si les représentants des associations font un effort considérable pour se présenter comme politiquement neutres, les représentants des « victimes » qui font appel à COFAVIC développent eux un discours et une pratique qui vont au-delà de leur reconnaissance comme « victimes ». Leur prise de parole se pose plutôt comme l’instrument de leur reconquête d’une marge de manœuvre politique dont leur condition sociale les a jusqu’à alors spoliés. Le dénigrement de leur statut de « victimes des exactions » équivaudrait ainsi pour eux à une notification officielle du maintien de leur condition de subordonnés sociaux et à l’occultation des responsabilités de l’État.
Il reste à interroger l’efficacité de l’usage de l’habeas corpus. En effet, quel pouvoir peut détenir ce recours qui contraint les autorités à « présenter » le corps au juge alors même que les preuves des disparitions accusent les agents des forces de l’ordre ? Ana Puente dénonça ainsi le refus de la DISIP de publier les photos des agents ayant participé aux « opérations de sécurité » effectuées à Vargas en alléguant des « raisons d’État »127. Pour elle, ce refus relève de la politique de l’État d’exemption et de protection de ces fonctionnaires suspects de commettre des abus, les « raisons d’État » relevant justement de la faiblesse du pouvoir judiciaire et des mécanismes de l’impunité. Alors même que l’une des promesses de l’Assemble constituante était de faire valoir, dans la législation nationale, toutes les conventions internationales signées par le pays, l’État ne les respecte pas128.
COFAVIC s’inscrit dans le mandat international des ONG129 qui font pression sur les États pour punir les auteurs des « disparitions forcées » et lutter contre l’impunité qui règne dans le système judicaires des pays concernés. « Il est par conséquent indispensable que les organismes internationaux de protection des droits de l’homme fassent pression sur les Etats afin de les amener à respecter les procédures normales d’Habeas Corpus130, en application des règles prévues dans les Conventions et Traités qui en garantissent la mise en œuvre. » (Pettiti 1994: 44). Même si tous les acteurs sociaux (COFAVIC, ministère public, familles, institutions des forces de l’ordre) sont certains que ces hommes sont morts, l’habeas corpus – qui les autorise à réclamer « le corps » – est l’unique dispositif judiciaire auquel les familles peuvent faire appel. L’habeas corpus est devenu dans ce sens une technique de dénonciation. Lors de l’instauration de l’état d’exception, du vide juridique, de l’abandon du droit du citoyen, le « corps biologique » seul permet de faire appel à l’État de droit.
Les familles et COFAVIC n’ont pas l’intention de retrouver ces hommes vivants mais bien d’obtenir justice grâce à des actions juridiques qui, certes, n’aboutiront probablement jamais à ces procès mais qui pour elles revendiquent au moins la restitution de leur dignité. Pour les familles, la présentation des dossiers à la Cour Interaméricaine est une reconnaissance de l’humanité de ceux qui, pour l’État et la société dominante, n’étaient que des malandros à abattre. En 2005, Alejandra Iriarte de Blanco (l’épouse d’Oscar Blanco) et Nélida Fernández exprimaient leur déception suite au refus de l’État vénézuélien d’assumer ses responsabilités :
« Je suis allée au Costa Rica témoigner [à la Cour Interaméricaine] et j’étais très satisfaite de me faire entendre. Sur place, le représentant de l’Etat accepta toutes les charges. Mais de retour les choses changèrent, et maintenant on nous dit que l’Etat vénézuélien ne va pas honorer son compromis avec nous. »131
(Photo courtoisie d’El Universal.)
Le gouvernement n’a jamais entrepris (jusqu’à fin 2006) des actions concrètes pour arrêter et juger les fonctionnaires compromis dans les disparitions. La critique de l’actuation de l’État a donc trait à son caractère autoritaire, non-démocratique, éloigné des principes de l’État de droit132. Or, le seul fait que l’État vénézuélien ait reconnu que certains détenus étaient passés des mains de l’Armée de terre à celles de la DISIP causa la première secousse politique importante du gouvernement du président Chavez.
La fragilité institutionnelle et la vacance de l’État de droit conduisirent alors l’État à agir sans aucune mesure contre les habitants des quartiers pauvres, indistinctement soupçonnés de délinquance.
D’« ange bolivarien » à « bouc émissaire »
La crise politique au sein du gouvernement d’Hugo Chávez ne fut pas causée par une contestation des méthodes de répression des pillages mais par des désaccords entre les cadres des forces de l’ordre sur la prise de responsabilités. Les discours politiques concernant les responsabilités des forces de l’ordre dans les exactions lors de La Tragedia firent souvent allusion à une « conspiration politique » destinée à évincer le commandant Jesús Urdaneta Hernandez de la direction de la DISIP. Ce supposé complot inscrit la répression dans une lutte pour le pouvoir au sein des forces de l’ordre. La guerre des déclarations et contre-déclarations aux médias laisse supposer que l’objectif recherché aurait été la mise hors jeu d’un homme de confiance du Président, en l’occurrence l’un des colonels de l’Armée de terre fondateurs du mouvement bolivarien.
Cette affaire contiendrait ainsi un enjeu de société portant sur la tension entre la refondation de la nation – l’instauration d’institutions respectueuses de l’État de droit était l’une des bannières de la nouvelle constitution bolivarienne – et la continuité de pratiques répressives abusives au sein des forces de l’ordre. D’une part, le complot qu’Urdaneta dénonce est un exemple de la façon dont les institutions de la nouvelle République continuaient à éluder leurs responsabilités. D’autre part, la justification des abus de pouvoir s’effectue par le biais de l’existence supposée d’une conspiration. La trame de la crise politique déclenchée par les exactions reprend les arguments de ceux qui se déclarent fidèles au Président. Ce complot est l’expression nationale de « l’âge de l’anxiété » (Parish 2001) qui règne dans la sphère politique des sociétés contemporaines, où les rumeurs minent les bases de l’entendement démocratique133. La conspiration explique ainsi les faits dont les agents de l’État sont responsables – en l’occurrence les dénonciations des exactions –, ce qui place du coup les dénonciations des exactions hors de toute suite judiciaire (Parish 2001 : 6).
Jesús Urdaneta Hernandez, lieutenant de l’Armée de terre, fut le compagnon d’Hugo Chávez lors du coup d’État manqué de 1992 et son confident dans la cellule de la prison militaire de Yare. Ils furent tous deux amnistiés en 1994 par le Président Rafael Caldera. Après le triomphe électoral de décembre 1998, il fut nommé par le président Chavez directeur de la DISIP et entreprit alors de réformes dans la police politique. Urdaneta déclare avoir donné suite à au moins quarante dénonciations de cas de corruption au sein de la DISIP (Barrera Tyszka et Marcano 2005:200-201), corps redouté pour ses pratiques répressives souvent éloignées des principes d’État de droit. Suite aux révélations des cas des « disparitions forcées » de La Tragedia, il fut violemment confronté à certains membres de l’état major et du démissionner. Il fut ainsi le premier des commandants du groupe des « Anges rebelles bolivariens » (Zago 1998) à quitter le gouvernement de Chávez.
La version du lieutenant défend l’idée d’une conspiration, d’un complot destiné à le détruire et à le destituer alors même qu’il avait mis en œuvre depuis quelques mois une opération d’« épuration » et de toilettage pour corruption au sein de la DISIP134 (Osío Cabrices 2006 : 500). Le choix du président Chávez de retirer son soutien au commandant Jésus Urdaneta Hernández et de manifester son accord avec Eliécer Otaiza, un officiel subalterne de la DISIP et ennemi déclaré du premier, reste en effet inexpliqué. Urdaneta, en prenant ses distances avec Chávez, s’est autoproclamé comme son « bouc émissaire »135.
Pendant l’urgence, l’interaction entre la DISIP et l’Armée de terre était délicate : aucune des deux forces ne voulait assumer la responsabilité des perquisitions des maisons, des arrestations et des disparitions. Ainsi, pour Urdaneta, l’attribution de ces disparitions aux effectifs de la DISIP relève du complot qu’il a tenté de démontrer en signalant qu’il n’y avait que 60 fonctionnaires de la DISIP sur toute la zone tandis que l’Armée de terre y comptait 8.000 soldats (Blanco Muñoz 2003; Barrera Tyszka et Marcano 2005). D’après lui, la journaliste Vanessa Davies d’El Nacional n’aurait été qu’un « pion » du chancelier José Vicente Rangel, désireux de le voir exclu du cercle d’influence du président. Rangel eut des déclarations très dures à l’égard de la DISIP et cita à comparaître la journaliste pour qu’elle livre les preuves et les sources de ses accusations d’exaction et démasque ainsi les agents de la DISIP.136
Urdaneta Hernandez livre sa propre version des faits dans un livre volumineux qu’Agustín Blanco Muñoz lui consacre (2003)137. L’auteur intitule ce tome Le comandant irréductible, suggérant ainsi que Chavez avait cédé aux « envies du pouvoir » alors qu’Urdaneta Hernandez était resté « irréductible », c’est-à-dire « politiquement digne ». Dans cet ouvrage, Urdaneta énonce le complot dont il a été victime :
« Ils ont produit un courant d’opinion pour m’accuser de violations supposées des droits de l’homme à Vargas (…) Là-dessus, il y a des faits très concrets : il est possible que des officiers de l’Armée de terre et des fonctionnaires de la DISIP (…) aient commis des délits de disparitions de personnes (…) Mais, qu’est-ce que j’ai à voir avec ça ?138 (Entretien avec Jesús Urdaneta Hernandez dans Blanco Muñoz 2003: 199)
Une troublante contradiction se dégage en effet des propos du commandant : il fait référence d’une façon presque paternelle à « ses agents » dont il clame l’innocence mais, en même temps, il admet que la corruption est profondément enracinée dans l’institution. Pour Urdaneta Hernandez, les exactions commises par des fonctionnaires sous sa responsabilité ne le concernent pas et les accusations relèvent d’après lui de stratégies politiciennes pour salir sa réputation. Cependant, il ne condamne pas explicitement les exactions. Selon lui, le président Chávez aurait préféré défendre la version d’Eliécer Otaiza que la sienne, et c’est Otaiza qui prendra la place d’Urdaneta.
Urdaneta Hernández inscrit également son rôle de « bouc émissaire » dans une autre affaire de corruption, transnationale cette fois : le « cas Montesinos » 139. Le gouvernement d’Hugo Chávez a toujours nié catégoriquement la présence du Vladimiro Montesinos dans le pays mais, en 2001, le porte-parole du gouvernement annonçait officiellement sa capture140. Vladimiro Montesinos, fonctionnaire péruvien du gouvernement d’Alberto Fujimori accusé de corruption et protagoniste d’un grand scandale dans son pays, avait fuit la justice péruvienne en novembre 2000 et serait resté caché au Venezuela sous la protection de la DISIP141.
La complicité de la DISIP ayant été établie dans le « cas Montesinos », les milieux dits du « chavisme dur » ont cherché à inculper Urdaneta Hernandez. L’argument d’Hernandez est qu’ils voulaient lui « faire payer » une opération de « nettoyage » qu’il avait lancée pour retirer leurs plaques à de faux agents de la police politique. Il dit avoir fait la réquisition de plus de 600 plaques d’identification de la DISIP (Blanco Muñoz 2003: 241).
Pour expliquer son exclusion du cercle d’influence du président Chavez, le commandant Jesús Urdaneta Hernandez dit n’avoir jamais été mis au courant du projet « caché », à savoir, selon lui, développer un « mouvement de gauche maoïste et castriste ». Il se présente comme un « idiot utile » dont Chávez se serait servi pour atteindre ses fins142. Ses propos contiennent une accusation voilée selon laquelle Hugo Chávez et Francisco Arias Cardenas « auraient trahi les autres commandants bolivariens » en conservant des liens « organiques » avec des mouvements révolutionnaires et insurrectionnels de gauche.
La construction de la conspiration se noue autour de la mise en cause politique de protagonistes puissants. Pour les fonctionnaires, la traduction en justice des exactions couvrait un règlement de comptes entre chefs de la DISIP. La dénonciation les exactions de la DISIP serait, pour Urdaneta, une « conspiration de l’extrême gauche » profitant de la conjoncture pour prendre d’assaut l’entourage du Président.
Les explications avancées dans le cadre de théories du complot servent ainsi un système d’impunité renforcé par l’engrenage des conflits d’intérêt. La controverse sur les exactions relève de conflits entre les règles – le respect des droits de l’homme – et les valeurs – de fidélité politique – d’hommes de confiance du président appartenant d’ailleurs à des corps de sécurité en rivalité (DISIP et Armée de terre). La résolution de la crise dépendait de la capacité politique du président à rétablir la crédibilité des corps de sécurité. Il mobilisa à cette fin la valeur de la « dignité ».
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L’apparition des « bonnes » et des « mauvaises » victimes dans les discours sur les violences post-catastrophe dévoile une opération ambivalente de construction d’un « espace moral » particulier, qui montre la plasticité des postures concernant l’acceptation du pillage et sa répression ainsi que la condamnation du pillage et des exactions. Ces postures inscrites dans l’histoire contemporaine relèvent d’un « ordre moral du monde » (Fassin 2005a) qui dicte les règles d’acceptabilité de la violence et de la répression. L’apparition d’un consensus social visant à éliminer les pilleurs s’attache au discours de déshumanisation, de barbarisation et de diabolisation. J’ai ainsi montré que, lors de l’exception humanitaire lors de La Tragedia, la violence d’État devint socialement acceptable, et ceci grâce à un double vide juridique, celui de l’exception et celui de l’ambigüité du décret du 17 décembre 1999. Cette double ambigüité modela les conditions de l’exercice d’une répression létale par la voie de représailles.
La logique de la légitimation de la violence dans l’exception a été développée à partir de trois figures ambivalentes de l’État présentes dans les discours des acteurs et dans la rhétorique gouvernementale : celle d’un « État inefficace » dans son contrôle d’un autre criminel, celle d’un « État autoritaire » dans sa gestion d’un autre citoyen, celle d’un « État criminel » qui se heurte à un autre irresponsable. Ces figures tracent le cadre formel et axiomatique d’une économie morale du pillage et de la répression. Elles configurent et expriment les représentations sociales des notions de « bien » et de mal dans le moment le plus extrême de la catastrophe lors des pillages, des saccages et de leur répression pour rétablir l’ordre. Comme en témoignent d’autres moments de l’histoire contemporaine où ses figures sont aussi apparues, cette économie morale s’inscrit dans la façon dont historiquement l’État a établi son rapport d’autorité vis-à-vis de la société.
Le traitement rhétorique officiel de la violence et de la répression des émeutes du 27 février 1989 – le Caracazo – demeure circonscrit au registre moral et affectif. Les accusés étant des militaires et des membres toujours actifs des Forces de l’ordre, le déplacement de la condamnation vers la sphère juridique aurait eu en effet de lourdes conséquences politiques. Les enjeux d’une telle démarche auraient été bien trop compromettants pour la relation symbolique que le bolivarianisme a établie entre les secteurs populaires et les Forces armées. Les nuances dans l’utilisation de certains dispositifs juridiques destinés à défendre les victimes expriment les défaillances caractéristiques et historiquement constituées de l’État de droit vénézuélien, en l’occurrence l’impunité et l’abus de pouvoir des forces de l’ordre. Ce corps n’est que « vie nue » car les libertés individuelles ont été absolument supprimées. C’est pourquoi, même si les acteurs – juristes, membres des familles, voire magistrats – savent que ce corps est très sûrement un cadavre, ils font appel à cette ressource juridique pour porter plainte en réclamant les membres de leurs familles. Lors de l’implantation de l’état d’exception, du vide juridique, de l’abandon du droit du citoyen, ce qui reste c’est le « corps biologique » pour faire appel à l’État de droit et l’habeas corpus est la seule technique de dénonciation dont disposent les acteurs concernés.
La pratique d’élimination des suspects de pillage relève d’une suspension « opportuniste » des médiations institutionnelles. En suivant la perspective de Charles Tilly (2003) qui propose un examen de la notion de « politique de la violence collective » et qui distingue la « violence rituelle, les bagarres et les attaques dispersés » de « l’opportunisme, les négociations manquées et la destruction coordonnée », la notion d’« opportunisme » marque l’action sociale développée dans des moments de violence collective qui, dans d’autres conditions, serait totalement interdite (Tilly 2003 : 130-50). Les disparitions des suspects pilleurs lors de La Tragedia équivaudraient ainsi à des « représailles sélectives » contre ceux qui avaient été désignés comme étant les plus dangereux, les détentions servant d’ailleurs d’exemple pour ceux qui auraient été tentés de piller. La violence d’État s’est avérée opportuniste, létale et sélective. Le problème porte en fait sur la mise en scène de la controverse entre les corps des forces de l’ordre, où il est moins question d’assumer ou de se défaire de toute responsabilité de ces disparitions, que de renforcer les positions de pouvoir au sein de ces corps.