Dans l’univers moral occidental, « l’autonomie occupe une place essentielle dans la conception du respect » (Taylor 1998 : 30). Le terme de respect, tel qu’il est employé par Charles Taylor, relève « de ce respect qui fait qu’on pense du bien de quelqu’un », c’est un « respect d’attitude » (1998 :30). L’enjeu de la fin de la prise en charge était marqué par le sens que donnaient tant sinistrés que responsables de qu’est-ce que devenir une personne autonome. À ce moment précis de l’assistance et de la dépendance extrême des pouvoirs publics, le « stigmate de la charité » (Fothergill 2003) se distribue de façon inégale dans les membres de la société affectés par la catastrophe. Le renversement de la figure de la victime, devenue un sujet fautif, apparaît donc dans le moment du confinement de ceux que j’appellerai les « indignes de la dignification » (cf. chapitre 7). Mais je montrerai dans les points qui suivent comment, dans les refuges de transit où les sinistrés attendaient la relocalisation et le relogement, les discours institutionnels mobilisaient les concepts de dignité, de respect et d’autonomie dont les sens s’enchevêtraient.

Deux éléments caractérisent les discours qui dénoncent la dépendance et préconisent l’autonomie des sinistrés. En premier lieu, il est fait référence à « l’avant » des personnes » pour dire qu’elles reproduisent ce qu’elles étaient et que c’est pour cette raison, qu’elles ne s’en sortent pas malgré l’aide de l’État. L’argumentaire soutient que les sinistrés pauvres seraient porteurs d’une « sous-culture » et conduit, comme nous le verrons plus loin, à leur réification par les discours dominants.

En second lieu, dans les programmes de soutien psychosocial examinés ici, la dignité relèverait du potentiel d’adaptation, d’une capacité de faire avec, voire de se résigner. La « guérison » était souvent racontée comme une réponse positive face à des adversités qui ne relevaient plus de la situation extrême mais de la fin d’aide. Le passage à la normalisation est décrit comme une « résignation nécessaire » : l’aide est finie, il faut l’accepter. Cette normalisation avance une argumentation, qui se veut d’ordre « psychosocial », et opérée par le biais d’une responsabilisation des victimes.

La responsabilisation des victimes par l’aide « psychosociale »

Les travaux de l’équipe dirigée par Didier Fassin et Richard Rechtman montrent comment la catégorie de victime s’impose aujourd’hui comme un des principaux référents de la vie sociale. Les contributions mettent en lumière comment la traduction d’événements politiques et sociaux dans le registre du traumatisme psychique conduit à l’abstraction des autres dimensions de la vie sociale qui constituent aussi l’expérience des victimes : les inégalités sociales et économiques, les disqualifications sociales et la relégation territoriale (Halluin, Latté et al. 2004). Le « soutien psychosocial » repose sur deux référentiels. Cette double source implique un processus de médicalisation qui donne lieu à la reconnaissance des traces laissées par la catastrophe sur les corps des victimes et constitue est une réponse institutionnelle au « traumatisme psychique inscrit dans la nosographie psychiatrique » (Fassin 2004b: 26).

La définition courante des programmes de « soutien psychosocial » va de soi dans les discours médiatiques qui circulent dans un contexte d’intervention humanitaire. Dans les sociétés contemporaines, il est devenu banal que des professionnels, psychologues et psychiatres, soient sollicités et engagés pour soigner les « blessures psychiques » des victimes (Lachal 2003) qui ont vécu des situations d’extrême crise. La souffrance des populations confrontées à des événements exceptionnels (guerres, famines ou autres catastrophes) est ainsi devenue un champ professionnel dans la réalité contemporaine (Fassin 2002a: 678). Dans ce domaine du travail humanitaire international, la souffrance des victimes est tout à la fois l’origine et la justification des programmes et des projets qui ont pour objectif d’aider les victimes. Néanmoins, je voudrais souligner que les dilemmes et les ambigüités que j’ai observés dans les « programmes de soutien psychosocial » relevaient moins des enjeux de l’action humanitaire que de ceux d’une politique sociale destinée à fournir un cadre d’assistance sociale aux objectifs incertains de la relocalisation en province.

Je m’attacherai ici au fonctionnement de ce dispositif dans les refuges de transit de la ville de Caracas où l’enquête de terrain a été menée. Pendant mon enquête de terrain de l’an 2000 dans les refuges situés dans des barrios populaires de la ville de Caracas (La Dignidad à Pinto Salinas, La Ciudadela bolivariana de Catia à Lomas de Urdaneta), j’ai rencontré des psychologues sociaux qui assuraient les programmes de soutien psychosocial destinées à prendre en charge la population sinistrée. J’ai répertorié dans mon enquête deux réseaux institutionnels chargés d’assurer les « programmes de soutien psychosocial » des victimes de la catastrophe, AVEPSO/Croix-Rouge et l’UNICEF.

Photo 16 – Le refugio La Ciudadela Bolivariana 2000, Lomas de Urdaneta, Catia, novembre 2001.
Photo 16 – Le refugio La Ciudadela Bolivariana 2000, Lomas de Urdaneta, Catia, novembre 2001.

(Photo d l’auteur)

L’AVEPSO312 et la Croix-Rouge assuraient un programme de bénévolat d’aide psychosociale avec des étudiants et des jeunes psychologues ; certains ont reçu une formation de la Croix-Rouge. Les responsables de cette initiative, des professeurs de l’Université Centrale du Venezuela par la plupart, ont élaboré ce programme de coopération avec la Croix-Rouge. L’objectif était de former sur la base d’un manuel intitulé Aide psychosociale dans les catastrophes collectives (Martin Beristain 2000) ceux qui allaient assurer dans un premier temps l’aide psychosociale sur le terrain à destination des victimes de La Tragedia mais aussi de sinistrés de catastrophes ultérieures. Dans ce cadre, des consultants assurèrent la formation des étudiants bénévoles et des professionnels engagés par cette organisation humanitaire, invitèrent un expert espagnol spécialisé en psychologie sociale dans des situations extrêmes pour assurer une coopération internationale et produisirent des ouvrages et des manuels spécialisés313.

L’UNICEF314 assura la formation des bénévoles en s’inspirant d’une « méthodologie », (dans le sens institutionnel du mot), adoptant une ligne de travail spécifique appelée « Le retour de la joie », conçue par une consultante du bureau de l’organisation à Bogotá315, Nydia Quiroz. L’UNICEF développa ce programme dans les refuges installés dans cinq des bataillons du Fort Tiuna entre janvier et juillet de l’an 2000, et le travail des bénévoles y étant spécifiquement adressé aux enfants. Ces dispositifs d’« aide psychosociale » dite aussi « soins primaires en santé mentale » (Quiroz 1999) sont les plus cités dans les documents institutionnels reproduits et diffusés dans les bureaux ministériels (FUS et ministère de la Santé et du Développement Social), les organisations impliquées (FUS, Croix-Rouge, UNICEF) et les équipes de recherche (UCV).

L’ambition de ces deux programmes était d’assurer des soins primaires en santé mentale pour les enfants et leurs proches affectés par le désastre. Dans le cas de l’UNICEF :

« le point de départ est un diagnostic de troubles de comportement chez les enfants qui venaient d’être installés dans les refuges visant, à les préparer à faire face aux nouveau défis que signifiait la reconstruction de leur vie » (UNICEF 2000: 6).

À ce premier niveau, les présupposés sous-jacents des manuels et des rapports des équipes ayant travaillé sur le terrain coïncident : « les personnes sont psychiquement affectées par la catastrophe et présentent ou devraient présenter des symptômes du syndrôme de stress post-traumatique » (Martin Beristain 2000 : 26-33). Un décalage certain entre les manuels et les rapports d’action apparaît cependant lorsque ces derniers traitent de la « situation émotionnelle » des personnes, en l’occurrence des enfants, avant et après l’intervention des équipes. En effet, en théorie, les enfants traumatisés par la catastrophe devraient présenter la symptomatologie suivante :

« Cauchemars ; énurésie ; anxiété, peurs et phobies ; agressivité et problèmes disciplinaires ; dépression tristesse, et nostalgie ; mauvais résultats à l’école ; maladies et douleurs psychosomatiques ; manque de concentration et hyperactivité ; dépendance exagéré aux adultes ; comportements régressifs et perte des nouvelles aptitudes. » (Quiroz 1999)

Le programme de récupération psycho sociale mené par l’UNICEF a évalué les besoins des enfants à partir de fiches questionnaires passées avant et après intervention. Or l’évaluation dite « initiale » ne signalait l’existence d’aucun des troubles référenciés par le manuel de Quiroz et utilisé et adapté par le bureau vénézuélien. En fait, le rapport de l’UNICEF signale :

« 70% des enfants n’ont pas l’habitude de faire leurs devoirs, de collaborer dans les tâches familières (…) montrant peu de disposition pour respecter les normes établies (…) montrant des comportements agressifs, de la mauvaise humeur, parfois tristes (…) Certains sont enclins aux bagarres, à dire des gros mots. 90% des fiches du début faisaient référence à des problèmes de concentration et de suivi de consignes. »316

Le décalage entre les symptômes décrits par le manuel utilisé dans la formation et ce que les psychologues et bénévoles engagés par le bureau vénézuélien pour travailler au Fort Tiuna ont constaté chez les enfants est assez important.

Avant de m’engager dans une explication critique sur les actions menées, je souhaite anticiper un malentendu que celle-ci pourrait susciter. Je ne mets absolument pas en question l’efficacité de ces programmes d’intervention auprès des enfants des refuges. Ces programmes d’accompagnement ont en effet eu des effets positifs sur les enfants et les pensionnaires, en particulier sur les mères dont les enfants ont été pris en charge. En revanche, le regard de la psychologie sociale institutionnelle mérite d’être examiné de façon critique lorsqu’il fournit des principes d’action qui dépassent le cadre du « soutien psychosocial ».

Les symptômes rapportés chez les enfants du Fort Tiuna relèvent à mon avis moins des séquelles traumatiques de la catastrophe que des défaillances du système éducatif et de santé à l’égard des enfants des milieux populaires défavorisés au Venezuela. D’ailleurs, un court paragraphe au début du rapport du consultant vénézuélien de l’UNICEF sous-entend ce « contexte social » antérieur à La Tragedia :

« Il faut reconnaître que, dans la réalité des familles, le chômage est très significatif et le niveau d’éducation très peu élevé…. »317

Indéfinitions et ambigüités caractérisent les « dispositifs de récupération psychosociale » dont les buts thérapeutiques se brouillent dans une situation qui ne relève ni de l’urgence ni des actions de secours. En effet, le cadre théorique institutionnel de ces actions consistait à fournir un « soutien psychosocial » au travers d’ateliers devant faciliter la prise de parole des victimes et atténuer les souvenirs du vécu « traumatisant ». L’interprétation des données de terrain suggère toutefois que la qualification de la souffrance était problématique, tout comme les pratiques censées la soigner. Celles-ci ont engendré des situations empiriques très complexes, marquées par des relations sociales entre sinistrés, bénévoles et fonctionnaires souvent ambigües. De plus, cette difficulté semble avoir été aggravée par le fait qu’à ce moment-là l’émotion de la situation humanitaire n’existait plus, que l’urgence était révolue, et que les sinistrés commençaient à devenir un fardeau pour les autorités publiques obligées de fait à assurer la prise en charge tant que toutes les familles n’avaient pas trouvé de solution de relogement. Les fonctionnaires, en particulier les psychologues sociaux et assistantes sociales, interprétaient cette situation de demande prolongée de prise en charge de manière particulière.

L’analyse des discours et des pratiques concernant l’« aide psychosociale » renvoie directement à la question de la dignité, car cette catégorie est en rapport avec la dépendance des pensionnaires des refuges à l’aide humanitaire. Le manuel de formation mentionne en effet que « la dignité est le premier besoin des victimes » (Martin Beristain 2000). Dans son approche, cet expert met en garde ceux qui veulent rejoindre les programmes d’aide psychosociale des victimes des guerres et des catastrophes, programmes qui se réalisent de « façon autoritaire, dans lesquels les gens sont en réclusion ou maintenus dans des situations de dépendance ». En conclusion, il sous-entend que ce type de démarche aggrave encore les effets de la catastrophe même chez les sinistrés (Martin Beristain 2000 : 11). Cette perspective repose sur une conception assez diffuse mais pourtant problématique de la dignité des victimes, et par extension de la dignité humaine : comment les victimes d’une catastrophe deviennent-elles « indignes » ? La réponse semblerait être que l’aide humanitaire conduit à une dépendance totale et que les personnes qui demandent de l’aide sont rabaissées dans leur condition humaine parce qu’elles expriment un profond pathos au travers de leurs cris de souffrance et appels à l’aide.

Or six mois après la catastrophe le contexte ne relevait plus de la situation d’urgence. En revanche, les entretiens avec les psychologues travaillant dans les refuges montrent que le thème de la dignité continuait à être présent dans les discours portant sur la récupération émotionnelle. Ainsi, la question pertinente porterait plutôt sur la définition de la dignité d’une victime lorsque l’urgence est passée, lorsque les demandes de celle-ci diffèrent peu de celles des autres nécessiteux, lorsque l’hébergement ne dépend plus de l’urgence mais de la « normalité ».

Quelle logique préside au passage d’une expertise psychologique des victimes qui « souffrent » psychiquement des effets de la catastrophe à une pratique d’aide psychosociale devant leur apprendre à mener une vie « digne » ? Les psychologues qui ont travaillé en tant qu’experts avec les sinistrés de La Tragedia travaillaient avec une conception particulière de la « dignité ». La difficulté relève donc de l’ambivalence de toute « rhétorique des valeurs morales » (Shore 1990), c’est-à-dire de la difficulté des acteurs à évaluer les comportements de ceux qui ont été construits comme porteurs d’un système de valeurs moraux différent.

Une fois ce cadre conceptuel de l’intervention « psycho sociale » établi, les discours techniques peuvent être confrontés aux données ethnographiques, en commençant par la description de la mise en œuvre de ces programmes sur le terrain. J’ai notammenet interrogé deux fonctionnaires du FUS, un psychologue de la Croix-Rouge et des femmes sinistrées. J’avancerai trois éléments de réflexion autour de ces programmes : tout d’abord, il existe un décalage flagrant entre les principes gouvernant ces programmes et les pratiques sur le terrain. Ensuite, cet écart a engendré une série d’ambigüités qui se sont traduites par des pratique d’« adaptation » des programmes aux « vrais besoins des pensionnaires ». Enfin, cette adaptation a soulevé des tensions sociales et politiques dépassant largement le domaine de l’action « psychosociale ».

Observons ce processus sur le terrain. Mes notes de terrain concernant le refuge de Pinto Salinas (Cf. vignette de terrain n°7) où j’ai travaillé pendant les mois de mai et de juin 2000 illustrent la crise déclenchée par le « passage » de l’urgence à la « normalisation », question d’ailleurs sous-jacente au moment même du transit.

À l’entrée du refuge, un soldat était installé à un bureau, assis de façon décontractée. Vue son attitude, on avait du mal à penser qu’il accomplissait une quelconque fonction de surveillance. Pendant mes observations, jamais les soldats ne sont intervenus dans les conflits qui fleurissaient pourtant souvent parmi les familles du refuge. Au contraire, au moindre éclatement de dispute ou de conflit entre les sinistrés, on faisait plutôt appel à « l’autorité civile du refuge », à savoir Leïla et Ligia, fonctionnaires du FUS et responsables du refuge. On pourrait dire que les soldats se délassaient de la vie de la caserne et profitaient des avantages des jours de permission, sans avoir à assurer les corvées. Ils regardaient les femmes et fumaient des cigarettes sans trop de contraintes. Mais ils étaient toujours armés ; même quand ils regardaient la télé, riaient entre eux ou jouaient avec les enfants, ils gardaient leurs fusils. Leurs uniformes étaient parfois assortis de vêtements civils. Pendant mon séjour, je suis toujours entrée dans le refuge de Pinto Salinas sans m’identifier. Ils ne m’ont jamais posé de questions ni se sont inquiétés de ma présence. Ils devaient croire que je travaillais au FUS dont je côtoyais parfois les fonctionnaires.

Une interaction plus complexe existait entre sinistrés et soldats318. Le respect des uns envers les autres se jouait dans la recherche de complicités tacites sans pour autant trahir l’autorité, celle des fonctionnaires du FUS pour les sinistrés et celle du sergent pour les soldats. Les soldats étaient, pour les responsables comme pour les sinistrés, des alliés très appréciés. Ils constituaient une source, notamment pour les responsables, de renseignements précieux sur ce qui se passait la nuit dans le refuge et sur tous ces moments de la vie quotidienne des sinistrés qu’ils n’étaient pas en mesure de voir. C’est pourquoi l’une des responsables m’a confiée qu’elle gâtait les soldats et le sergent de garde ; elle leur amenait de gâteaux et des bonbons. Pour les sinistrés, l’enjeu était de conquérir la complicité des soldats qui ouvrait la possibilité de bénéficier d’un traitement particulier ou d’une certaine souplesse des règles et des horaires. Cela pouvait impliquer l’accès à une manne d’informations concernant les décisions prises par les responsables à leur égard. Or, tisser une complicité avec les soldats n’était pas chose facile car ils étaient très surveillés par le sergent. De plus, comme soldats et sergent étaient remplacés toutes les deux semaines, de liens d’amitié forts étaient difficiles à établir.

Suite à la fin de l’urgence, un relâchement des normes imposées par les militaires au sein du refuge a toutefois eu lieu. Les règles les plus strictes qui avaient été établies lors de l’installation du refuge concernaient la restriction de la libre circulation des sinistrés vers le barrio voisin ainsi que l’entrée de personnes extérieures visiblement proches des sinistrés (moi, j’étais identifiée comme fonctionnaire). D’après les responsables civils, les militaires avaient au début une liste d’individus auxquels l’accès était interdit. En fait, l’accès était alors complètement interdit aux personnes étrangères au refuge. Mais trois mois après l’installation du refuge, le franchissement des portes s’est assoupli considérablement, coïncidant avec la fin de distribution de biens précieux au sein du refuge.

Le rationnement de la nourriture (Cf. chapitre 5) suscitait une grande angoisse dans les familles sinistrées et, faute de pouvoir trouver plus d’aide, les responsables essayaient de responsabiliser les sinistrés. La psychologue bénévole de la Croix-Rouge m’a confiée une fois que la situation était explosive à cause de la dépendance que l’aide avait générée auprès des sinistrés :

« Ces gens ne sont pas motivés pour trouver des solutions à leur situation. Ils ont tendance à rejeter sur nous la responsabilité de leur situation. Je suis psychologue, je vois ici des cas de dépression et beaucoup de comportements agressifs. [Les responsables du refuge] sont complètement surchargées et elles ne peuvent pas tout accomplir. Je pense que nous devons leur renvoyer la balle [aux sinistrés], et les responsabiliser car nous ne pouvons pas assumer tout, toutes seules. » (Psychologue de la Croix-Rouge, Pinto Salinas, juin 2000)

Les sinistrés ne voulaient désormais plus parler de la catastrophe et la psychologue du refuge avait ainsi abandonné les séances collectives de soutien psychologique :

« Moi, je n’irai plus jamais à un de leurs « ateliers » […] ça ne sert à rien de continuer à parler de La Tragedia. Nous voulons résoudre nos vrais problèmes. » (Gabriela, Pinto Salinas, juin 2000)

Les « vrais problèmes » étaient pour cette sinistrée bien sûr le logement et l’emploi, seuls moyens de devenir autonomes vis-à-vis de l’aide fournie par l’État. L’autonomie était ainsi la condition pour être respecté. Le paradoxe est que les sinistrés comme les responsables s’accordaient sur l’importance de devenir autonome, mais différaient sur les moyens pour y parvenir : les premiers plaidant pour la continuation de la prise en charge, les seconds posant comme préalable la fin de l’aide.

De la prise en charge à la dépossession de l’aide

La vie de tous les jours de Gabriela visait à assurer sa survie immédiate, et son projet était d’obtenir à un emploi ; le passé, et par conséquent la reconstitution de l’expérience traumatique qui avait lieu dans les « ateliers de soutien psychosocial », ne constituaient plus une priorité pour les femmes du refuge de Pinto Salinas. L’offre de soutien psychologique se trouvait donc en complet décalage par rapport à l’attente de « solutions concrètes » et seuls le logement, l’emploi et la survie quotidienne motivaient les familles à participer aux réunions avec l’équipe du FUS. La temporalité institutionnelle, traversée par le provisoire, s’imposait sans réserve dans la quotidienneté des refuges de transit.

En revanche, les fonctionnaires continuaient à expliquer l’inconfort des sinistrés en mobilisant des arguments issus de la boîte à outils de la gestion de l’urgence. Face à la pénurie de moyens et à la lenteur de l’attribution de nouveaux logements, les fonctionnaires disaient être devenus émotionnellement fragiles. Lorsqu’elle évoquait les tâches engagées par les responsables et elle-même, la psychologue évoquait leur

« grand épuisement émotionnel et une grande surcharge » (Psychologue de la Croix-Rouge, Pinto Salinas, juin 2000)

Cette formule a été reprise plusieurs fois par Ligia et Leïla, les fonctionnaires du FUS chargées de coordonner et d’administrer le refuge. Au cours de deux réunions auxquelles j’ai assisté, les responsables ont exprimé leurs besoins de soutien pour affronter leur état émotionnel. Mais, pendant une de nos conversations, la psychologue s’est rendue compte que l’absence de problèmes directement liés au vécu de la catastrophe chez les sinistrés remettait en cause sa légitimité dans le refuge. Finalement, pourquoi et comment proposer des soins et un soutien psychologique à des personnes qui ne le réclamaient pas et dont les priorités étaient autres ? Elle insistait néanmoins sur l’importance de son rôle dans cet espace, sur sa capacité à dévoiler un trauma caché du fond du vécu des familles. Elle était en effet le seul membre du refuge, sinistrés et responsables compris, à continuer à mentionner la catastrophe :

« Tous ces cas sont décrits dans la bibliographie [elle fait référence aux ouvrages cités au début de ce sous chapitre] concernant l’impact des désastres sur les populations. J’ai eu une formation à la Croix-Rouge pour faire face aux désastres et pour travailler avec des jeunes Je sais qu’il y en a au moins trente ici qui pourraient venir à mes sessions de travail, mais seuls cinq viennent ou six. Parmi eux, il y a trois filles qui ont commencé à aller à la crèche cette semaine. Durant les séances de travail, ils ne parlaient pas du tout du désastre, jusqu’à la semaine dernière. Un jour, pendant que j’organisais une autre activité, ils ont commencé à bavarder et à pleurer, en se souvenant de choses horribles. Ils ont parlé des gens morts. Nous n’en avions jamais parlé ici. On en parlait toujours d’une façon générale, mais jamais personnellement, des proches. Un jour, j’ai commencé une séance sur la crise, la crise comme péril mais aussi comme opportunité de changement, comme dit la philosophie chinoise, mais ils n’ont pas réagi. Dans le groupe, plusieurs m’ont dit se sentir en danger ici… » (Psychologue de la Croix-Rouge, Pinto Salinas, juin 2000)

Ainsi, la psychologue de la Croix-Rouge n’acceptait pas que les sinistrés la rendent responsable, elle comme les fonctionnaires du FUS, de la précarité des conditions de vie dans le refuge. Elle se montra indignée par une question des sinistrés qui mettait en cause sa présence : « Que faites-vous pour nous sortir d’ici ? » Alors, elle continuait à essayer d’organiser les séances et les groupes de travail du traitement « psychosocial » et d’accomplir ainsi la tâche pour laquelle elle avait été formée à la Croix-Rouge. Mais le « soutien psychosocial » n’avait plus sa place au sein de la vie des sinistrés dans le refuge de transit ; il était plutôt une référence obligée des activités du FUS et de la Croix-Rouge dans les réunions des fonctionnaires, sans traduction dans des actions concrètes. Pour les gestionnaires du refuge, les souffrances étaient donc bien d’un tout autre ordre :

« Maintenant, on souffre d’une réduction des donations […] Il ne continue pas à arriver tout ce qui arrivait ‘auparavant’ » (Delia FUS, Pinto Salinas, juin 2000)

La référence temporelle concerne bien entendu les premiers mois suivant La Tragedia. Plus on s’éloigne dans le temps de cet événement, plus l’aide humanitaire s’amenuise et plus le transit évoluait vers une situation de confinement. Les contraintes liées à la nourriture commençaient à fortement inquiéter les responsables du FUS et à générer de vives tensions avec les familles.

Pendant une réunion informelle, les responsables du refuge et la psychologue de la Croix-Rouge se vantèrent d’avoir, petit à petit, supprimé la fourniture des denrées qu’elles considéraient susciter une « dépendance »319. Pour elles, enlever progressivement les aides fournies aux damnificados devait mettre un terme à leur dépendance et leur permettre de formuler un réel « projet de vie », de commencer à réintégrer la « vie normale ». Cette argumentation tentait de minorer le désarroi que provoquait la diminution de denrées et des médicaments. Le fait était implacable : le refuge de Pinto Salinas ne recevait plus de nourritures consistantes ni de quoi préparer des repas, et il fallait faire avec. Je pense que les fonctionnaires n’étaient pas dupes et que leur discours de la « fin de la dépendance comme thérapie sociale » les aidait à alléger leurs responsabilités vis-à-vis des sinistrés et à les placer dans une position confortable vis-à-vis de leurs supérieurs du Fondo Unico Social. Le besoin de denrées, synonyme de dépendance, était ainsi devenu un « symptôme » qu’il fallait guérir.

Pour justifier les bienfaits de la diminution de la prise en charge, les fonctionnaires mettaient ainsi sur un même plan tous types de denrées. Un jour, beaucoup de monde entrait et sortait du bureau de la direction du refuge. Sur le sol se trouvait un carton rempli de détergents et de lessive pour laver les chambres et le linge, produits précieux soigneusement distribués par les responsables. Délia me précisa que de tels arrivages étaient rares, les familles achetaient fréquemment de plus en plus leurs propres produits, et que « c’était bien comme ça ». C’est l’horizon temporel qui détermine donc les bienfaits ou les méfaits de l’aide, et plus on est proche de l’événement catastrophique moins l’aide est nocive. Le transit est la voie de la normalisation, entendue ici comme une guérison de la dépendance à l’aide.

Même aux yeux de la psychologue, les sinistrés de Pinto Salinas ne souffraient plus de « traumatismes » liés à la catastrophe mais d’une dépendance à l’aide humanitaire qu’ils avaient reçue lors de son installation. L’une des responsables soulignait aussi clairement que le retour à la vie normale, et éventuellement le transfert vers de nouveaux logements, signifiait nécessairement la fin de la prise en charge :

« Les gens doivent mener leur vie comme ils la menaient ‘auparavant’ [avant La Tragedia], ils ne peuvent pas continuer à attendre de nous des dons ou des choses…S’ils sont malades, ils ont le dispensaire, et s’ils ont une ordonnance, et que nous n’avons pas les moyens de trouver le médicament gratuitement, ils doivent l’acheter… » (Reunion avec Ligia, Leïla, Cristina et Delia, FUS-Crix Rouge, Pinto Salinas, juin 2000)

Ce mode de légitimation de la fin de l’action humanitaire était extrêmement ambivalent puisqu’il ne reconnaissait pas que la cause réelle était la fin de la mobilisation compassionnelle, la fin de l’aide, la fin des denrées et la fin d’une réclamation légitime des biens. Le passage de la dépendance à l’aide à l’absence de demande des denrées et de soins était donc interprété par la psychologue comme un signe de guérison des sinistrés. Et même le rejet de l’aide psychosociale que la psychologue proposait était perçu par les fonctionnaires comme un signe de « récupération ». Elles étaient par ailleurs sûres que cette indépendance serait très vite confirmée par les opportunités économiques du Plan de empleo rapido.

Assistantes sociales et psychologues s’étaient elles aussi adaptées à la vie quotidienne du refuge. Pour autant, la situation des mères en situation de précarité sociale, sans moyens pour faire garder leurs enfants et aller travailler en ville, était devenue complètement invisible. En effet, les interdictions qui pesaient sur les damnificados dans leur vie quotidienne déterminaient leur organisation quotidienne individuelle. Pourtant, simultanément, on leur demandait de mieux s’organiser pour formuler leurs plaintes et leurs besoins.

Les fonctionnaires avaient commencé à intégrer les discours qui replaçaient la question de la dépendance des sinistrés dans la sphère publique. Ils identifiaient ainsi « l’assistanat » (asistencialismo) souvent évoqué dans les discours sur la réforme de l’État (qui est, dans le cas vénézuélien, fortement liée aux problèmes dérivés de la redistribution de la rente pétrolière), avec l’action humanitaire déployée lors de la catastrophe. Soigner cette « dépendance » à l’État, dont les secteurs moins favorisés seraient particulièrement atteints, est une idée qui trouve ses sources dans les contributions de la psychologie sociale vénézuélienne. Ces programmes se traduisent dans une pratique institutionnelle une théorie élaborée par la psychologue sociale Maritza Montero (1984), qui a élaboré une théorie pour rendre compte du mode d’inscription de la domination dans la sphère psychique des individus et expliquer « l’image de soi négative » que le « sujet vénézuélien » a de lui même, victime d’une « idéologie aliénante » qui le conduit systématiquement à l’échec (1984 : 114-157). Les reformulations des propos de Montero ont été opérationnalisées dans les institutions de prise en charge des moins favorisés et ont eu souvent pour effet contraire d’entraîner une « réification » institutionnelle des assistés véhiculée par des stéréotypes fortement ancrés dans la société vénézuélienne.