L’un des retours des sinistrés le plus médiatisés fut celui des sinistrés relogés à Guanare (état de Portuguesa, à 600 km au sud ouest de Caracas, dans les plaines centrales) et à Anaco (état d’Anzoátegui, à 500 km de Caracas, dans les plaines du sud est). L’occupation de la « Guipuzcoana » constitua une mobilisation collective importante des sinistrés de retour à Vargas pour se donner une visibilité. Cette occupation collective constitua un moment de revendication forte340.Ils ont occupé la terrasse extérieure de la Casa Guipuzcoana (voir photo n°17) et ont été ensuite confinés dans le refuge installé sur la base de la police navale de Maiquetía où je les rencontrai à nouveau l’été 2003.
Anthony Oliver-Smith (1991) fait référence la résistance au relogement relocalisé dans son analyse portant sur les nouveaux sites construits par le gouvernement péruvien pour reloger les sinistrés du tremblement de terre de Yungay au Pérou. Ces derniers se sont en effet vivement opposés aux programmes de relocalisation, techniquement fondés sur la gestion des risques liés à l’occupation informelle de la terre. Lors de la mise en œuvre de programmes de relogement, les personnes devaient ainsi inéluctablement « choisir » entre les « risques écologiques » (les glissements de terrain) des zones urbaines défavorisées et les « risques sociaux » (le chômage, le manque de services publics) des nouveaux sites souvent éloignés des villes. Et Oliver-Smith montre que les habitants confrontés au déplacement forcé préfèrent généralement « les risques écologiques » de leurs sites d’origine et de l’occupation désordonnée de ces espaces aux risques sociaux, souvent bien pires, qu’engendrent les relogements. Antony Oliver-Smith signale ainsi que les succès ou les échecs des programmes de transfert des populations affectées par un désastre relevaient tantôt de l’attachement à la terre tantôt aux difficultés matérielles subies par les sinistrés. Ces deux postures ne sont pas contradictoires, la résistance à ces programmes et leurs échecs impliquant un processus complexe de réadaptation.
Dans la pancarte on lit :
« Damnificados de Anaco à Vargas. Parce que nous sommes fatigués des mensonges du FUS et de FONDUR, nous ne sommes pas des marginaux et pour cela nous réclamons nos droits et les droits de nos enfants de la patrie et nous voulons de l’éducation, de la santé et une meilleure alimentation pour le futur du Venezuela. Frères de Vargas, la force est dans l’union ». (Casa Guipuzcoana, novembre 2001)
Dayana, hébergée avec sa famille dans le refuge installé au siège de la Police Navale à Maiquetia (CAPN) (voir vignette de terrain n°11) justifiait de la façon suivante les raisons de son retour à La Guaira, même si au moment de l’entretien elle vivait dans des conditions très précaires, peut-être pires que celles du site de Guanare où elle avait été relogée avec sa famille en 2001 :
« Écoute, nous sommes d’avis que si à Guanare on aurait trouvé du travail on aurait resté [me fuera quedao au lieu de me hubiera quedado]. Moi, l’ambiance, moi je l’ai aimée à Guanare. S’il y aurait de l’emploi, moi, je serais restée, et ici tout le monde est d’accord, tu vois. La maison, en fait, elle était en train de tomber car elle était mal bâtie. Mais, l’ambiance, moi, j’ai bien aimé. » (Dayana, Refuge du C.A.P.N, Maiquetia, 30 juillet 2003)341
Dayana mettait en avant le manque d’opportunités d’emploi plus que les défauts de construction de la nouvelle maison. Elle racontait ainsi les difficultés qu’elle et sa famille avaient rencontrées à Guanare :
« Mon mari travailla pendant trois nuits de suite, l’une après l’autre, de 6 heures du matin à 6 heures du soir, et pour ça on lui paya 5.000 bolivars [environ 3 euros]. Il a travaillé comme gardien de troupeaux de vaches. Après, on l’amena couper de la canne à sucre. C’était des hectares et des hectares, on lui payait 300 bolivars l’heure !! [environ 10 centimes d’euro] Ecoute, cela n’est pas possible. Et c’est que le guaireño est habitué à travailler et à gagner une telle quantité dans la journée. Si l’on va travailler, on veut gagner au moins 8000 bolivars par jour, mais tu sais, qu’est-ce c’est que de travailler trois jours de 6 heures du matin à 6 et qu’on ne te paie que 5000 bolivars ! Nous sommes arrivés jusqu’au dernier point, à l’ultime possibilité d’y rester. Je voyais mon mari, et regarde, je me suis mis à pleurer. Mon Dieu ! Comment est-ce que nous, des gens de La Guaira, en sommes-nous arrivés à vivre ça ? Parce que si tu demandais au voisin, le voisin était comme toi, pareil, et l’autre était aussi comme ça, car nous étions comme une famille, nous nous connaissions tous. Ici, à La Guaira, nous nous connaissons tous, je connaissais toujours quelqu’un pour me prêter 1 kilo de farine PAN, mais là bas, à qui allions nous demander de l’aide ? » (Dayana, Refuge du C.A.P.N, Maiquetia, 30 juillet 2003)
Dayana exposait ainsi son « choix » entre habiter dans la périphérie d’une ville agricole et retourner dans la métropole. Deux éléments d’analyse peuvent être ainsi distingués dans la justification de ce retour : le premier relève du retour comme expression d’une tactique individuelle. Le second correspond à la manifestation de l’espoir historiquement constitué des habitants des milieux populaires vénézuéliens d’améliorer leurs conditions de vie en habitant dans la métropole.
Le retour à La Guaira manifesterait ainsi le refus de partir ailleurs et constituerait une « tactique », dans le sens proposé par Michel de Certeau (1990), pour trouver un logement situé dans un endroit offrant des conditions plus favorables pour refaire sa vie. Cependant, une telle interprétation peut rencontrer certaines limites : s’agit-il, vraiment, d’une tactique, c’est-à-dire d’une « action calculée jouée sur un terrain imposé et organisée par la loi d’une force étrangère » (de Certeau 1990 : 60) ? Je répondrai par l’affirmative car le retour de Dayana à La Guaira obéit à une décision de famille concertée, prise dans l’espace intime. Lorsqu’elle se demande « comment nous, guaïreños, en sommes-nous arrivés à vivre ça ? », elle sous-entend que renoncer à sa ville aurait un sens si la destination proposée offrait des compensations proportionnellement équivalentes à ce qu’elle laissait derrière elle. Son raisonnement relèverait donc d’une économie des souffrances liée à l’espace géographique : elle préfère vivre la précarité dans sa ville d’origine, près de ses parents et des réseaux de solidarité de quartier, plutôt qu’ailleurs, loin de tous. Les espaces de confinement sont ainsi des sites marqués par l’échec des tentatives de refaire sa vie loin de la zone dévastée.
Pour me faire comprendre ce qu’ils avaient subi lors du relogement, les sinistrés me disaient souvent que les nouveaux sites avaient été bâtis dans des enclaves inaccessibles, où ils se sentaient isolés, sans possibilités de trouver un emploi, de se soigner et de scolariser leurs enfants. Ceux qui avaient abandonné leur nouveau logement évoquaient les difficultés de la vie quotidienne dans ces zones d’accès limité, aux transports en commun insuffisants pour des familles, généralement des mères et des enfants, à mobilité réduite.
Le récit de Dayana peut sembler paradoxal car, lors de notre entretien, elle se trouvait dans un refuge de confinement, séparée de son mari, avec ses enfants en bas âge, les aînés ayant été placés chez sa mère, et donc dans une situation probablement plus précaire que celle qu’elle avait vécue à Guanare. La différence entre les sites relève de la gamme de possibilités que la zone métropolitaine offre à ses habitants. Elle insistait ainsi sur le fait qu’elle aimait bien Guanare et son ambiance mais que s’y adapter était impossible sans emploi ni services. Lorsqu’on abordait le thème des maisons abandonnées, les habitants du refuge de la Police Navale concluaient « La Guaira est La Guaira » ou « Caracas est Caracas ». Par cette tautologie, ils revendiquaient leur condition d’urbains, leur attachement à la ville et leur choix d’y habiter, même si les conditions étaient objectivement pires dans les refuges de confinement que dans les maisons des sites de relogement.
Je propose désormais de me séparer du cadre conceptuel des « tactiques » et d’ancrer la problématique du retour dans les refuges dans une analyse socio-historique. Celle-ci permettra en effet de privilégier l’expérience de l’espace urbain dans le cadre d’un processus de modernisation du pays fondamentalement fondé sur l’urbanisation. En tenant compte du deuxième élément de la justification du retour de Dayana, la ville socialement construite comme un « espace d’espoir », pour reprendre l’expression de David Harvey (2000)342, j’examinerai la façon dont se matérialise cette imagerie positive de la ville dans la vie quotidienne.
Métropoles d’espoir
Les femmes hébergées dans le refuge de la base de la Police Navale à Maiquetia précisaient qu’elles avaient décidé de revenir « pour leurs enfants ». C’était le cas de Josepha, originaire de Llano Adentro. Elle avait huit enfants et n’avait pas réussi à trouver de places (cupos) à l’école à Guanare. Elle était donc revenue avec sept de ses enfants. Sa fille aînée et son mari boulanger avaient eux été relogés à Ciudad Miranda, dans la Vallée du Tuy, état de Miranda, à 150 km de Caracas. Ils y avaient installé une petite boulangerie. Cependant, l’affaire naissante ne pouvait encore subvenir aux besoins de toute la famille. Un jour, alors que j’étais au refuge, la fille de Josepha est venue voir comment allaient ses frères et s’est mise à discuter avec moi :
« Ma maman est très préoccupée (mortificada) par le problème de la restriction des places à l’école pour les enfants. » (Entretien avec la fille de Josepha. Refuge du C.A.P.N, Maiquetia, 16 septembre 2003)
Josepha était alors en train de rendre visite son mari malade à l’hôpital de Pariata. Il y était hospitalisé pour une tumeur qu’on soupçonnait maligne. L’état du mari de Josepha s’était aggravé à leur arrivée au refuge de la Police Navale. La jeune femme craignait que son père n’ait un cancer. Sa mère redoutait de laisser les garçons seuls l’après-midi dans le refuge lorsqu’elle était à l’hôpital, mais elle n’avait pas le choix. Ce soir-là, j’ai attendu le retour de Josepha. Elle était accablée car son mari souffrait et les résultats de la biopsie mettaient trop de temps. Elle revenait chargée de sacs contenant des paquets de cigarettes qu’elle m’a montrés en souriant :
« Regarde, c’est pour les vendre au détail aux soldats [de la base navale] ! » (Entretien avec Josepha. Refuge du C.A.P.N, Maiquetia, 16 septembre 2003)
Josepha n’avait en effet aucun revenu mis à part l’aide de sa fille aînée, mais elle pouvait entrer et sortir librement du refuge et avait donc une mobilité dont ne disposaient pas les soldats. Elle profitait ainsi de ses visites à l’hôpital de Pariata pour acheter des cigarettes avec une partie de l’argent que lui donnait sa fille pour les médicaments de son père, pour les revendre dans le fort militaire et acheter ainsi de la nourriture pour ses garçons. Son retour à Vargas était ainsi justifié par l’impossibilité de faire face en province à la maladie de son mari et d’assurer la scolarisation de ses enfants dans la banlieue d’une ville agricole. Même si sa situation à Vargas était socialement très précaire, elle pouvait au moins réussir à prendre soin de son mari quelques heures par jour, veiller à ce que les garçons aillent bien à l’école le matin, et en plus faire un peu d’argent en revendant aux soldats des cigarettes au détail en fin d’après-midi. À Vargas elle se débrouillait, tandis qu’à Guanare elle n’avait pas réussi à recréer des liens de solidarité ni à trouver de moyens de subsistance.
Avant La Tragedia, Dayana comme Josepha habitaient le barrio Llano Adentro au nord de La Guaira, où elles étaient voisines. Toutes les deux avaient été logées à Ciudad Carpita lors de l’urgence.
Ciudad Carpita, « Ville de petites tentes » était, alors un camp installé sur un stade lors de la catastrophe grâce à des tentes envoyées par l’aide humanitaire internationale. Ce camp a fonctionné une année entière et était occupé principalement par des ressortissants du barrio Llano Adentro343. Avant La Tragedia, Llano Adentro était un quartier populaire bien consolidé, bâti dans les années cinquante sur les collines de la ville de La Guaira par les migrants d’un village de la côte est de Vargas, Guayabal. Comme la plupart des villages de la côte vénézuélienne, Guayabal (aussi connu par le nom de la plage voisine très fréquentée, Chuspa), était à l’origine une plantation de cacao344. Pendant les années soixante, La Guaira, comme Caracas, connurent une croissance qui entraîna la fin de l’unité de la ville coloniale et l’arrivée massive de migrants engendra une forte urbanisation des collines périphériques345. Llano Adentro fut en partie dévasté par La Tragedia de décembre 1999. La coulée de boue, descendue par le lit de la rivière, détruisit la moitié du quartier.
Une partie des sinistrés de Llano Adentro, logés sous les tentes de Ciudad Carpita, se sont vus attribuer des logements sociaux bâtis à Arrecifes, dans l’est de l’état de Vargas. Un autre groupe a été relogé à Ciudad Miranda, dans la Vallée du Tuy, état Miranda, à 150 km de Caracas. Et le troisième à Guanare. Ce fut pour ceux-ci que « les choses « ont mal tourné » pour eux. En effet, grâce à la faible distance et aux facilités de transport, les relogés de la Vallée du Tuy et d’Arrecifes gardèrent leurs liens avec leur quartier d’origine346, tandis que le relogement à Guanare conduisit à une rupture des liens sociaux et familiaux.
Dayana, la voisine de Josepha, vécut son relogement à Guanare comme une exclusion de la métropole, conçue par elle comme le centre de ces liens sociaux. Llano Adentro était pour elle un lieu central où elle pouvait établir les rapports sociaux lui permettant de construire sa vie, tandis que la banlieue de Guanare, dans les plaines inhabitées de l’état de Portuguesa, réduisait significativement son champ d’ancrage et d’action. En effet, même si Dayana appartenait à une classe sociale défavorisée lorsqu’elle habitait avec sa famille à Llano Adentro, elle s’appuyait sur des réseaux qui lui permettaient de subsister et de consolider ses liens de parenté (ses parents habitaient aussi le quartier) et de couple, d’avoir des loisirs, (les voyages en fin de semaine à la plage de Chuspa) et de circuler facilement, les quartiers populaires de La Guaira bénéficiant d’un service de transport public, comme ceux de la ville de Caracas, garantissant une certaine mobilité.
Ces relogés de retour en ville accordaient donc une grande importance à retrouver leurs repères métropolitains. Cependant, paradoxalement, habiter dans les refuges de confinement conduisait également à une relégation dans leur propre ville347. Ainsi, c’est à Caracas et à La Guaira où Dayana et Josepha déclaraient pouvoir développer ses stratégies de génération de revenus.
Les propos de Dayana et Josepha sous-entendent d’une distinction forte entre marginalisation et relégation spatiale. La marginalisation est à la fois un état physique et idéologique. Elle opère dans un lieu réel mis à la marge de la société dominante est un espace d’accès difficile, en dehors des réseaux d’eau courante, d’électricité etc. Mais la marginalisation est également une position dans l’échelle sociale, un lieu d’où les personnes parlent et se définissent comme sujets. Le retour en métropole relève ainsi d’un refus de vivre à la marge, mais il entraîne une relégation dans la ville. Un idéal d’ordre et de développement était sous-jacent à la relocalisation à Guanare. Mais cette relocalisation niait le caractère citadin des relogés et paradoxalement les plaçait à la marge. Le retour en ville est décrit par les sinistrés comme une révolte contre cette politique censée être salutaire mais vécue comme marginalisante.
Les « indignes » de la dignification
Dans le chapitre 6, l’analyse des discours valorisant l’autonomie des familles vis-à-vis de la prise en charge montrait que celle-ci était en fait un moyen de mieux gérer institutionnellement la fin de cette dépendance. Dans ce contexte, l’intérêt était de mettre en exergue un processus visant à justifier la déresponsabilisation des institutions – en utilisant pour cela l’aide psychosociale –. Ce paradoxe a abouti à un renversement de la représentation des sinistrés qui, de victimes et objets de compassion en 2000, sont devenus en 2003 ceux que j’appellerai « indignes de la dignification ».
Deux perspectives d’analytise seront mobilisées pour interpréter le matériau ethnographique exposé ci-après. La première est celle du sens particulier qu’acquiert la dignification des sinistrés de La Tragedia comme projet politique matérialisé par le programme de prise en charge. Je montrerai que La Tragedia a fourni les éléments pour différencier ceux qui avaient été affectés et qui allaient être distingués par une prise en charge particulière de ceux qui ne la méritaient pas. Dans les situations de retour en ville, les « dignificados relocalisés » constitueraient donc le référent d’une distinction politique de la bonne attitude à déployer. La seconde fait appel à la contribution théorique de Charles Taylor (1998) sur l’identité moderne et sur le lien entre respect et autonomie comme éléments constitutifs de la dignité humaine (1998 : 27).
Le refuge La Dignidad de Catia était invisible aux passants, sans panneau indicateur sur l’entrée, comme dans d’autres refuges. Mes visites m’avaient interpellée sur la discrétion des lieux dans l’environnement social. Lors de ma première visite notamment, j’ai longtemps cherché sans succès le refuge, questionnant les voisins et le surveillant d’une école située à quelques 100 mètres et qui m’ont soutenu sans défaillir qu’il n’y avait jamais eu de refuge de damnificados dans cette rue-là. Dans les quartiers populaires des villes de Caracas et de La Guaira, il est évident que certains refuges passent complètement inaperçus tant les familles sinistrées partagent les mêmes codes d’habillement ou de conduites que les autres habitants de la zone (je pense spécifiquement à Caricuao), ce qui leur permet de dissimuler la nature collective de l’hébergement. Toutefois, à Caricuao et Pinto Salinas, les alleés et venues des fonctionnaires et des voitures portant souvent des insignes officielles rendaient évidente une activité liée à l’État. Par ailleurs, pour d’autres centres, comme celui de La Ciudadela Bolivariana à Lomas de Urdaneta, la visibilité était due à la taille importante du refuge et au grand nombre de fonctionnaires arrivant et partant tous en même temps. Mais La Dignidad de Catia n’était pas dans ce cas, et la quarantaine de familles sans-abri ne recevait aucune aide et ne bénéficiait d’aucune prise en charge.
Dans ce refuge, les femmes insistaient avant tout sur le fait qu’elles ne figuraient pas comme bénéficiaires des « Plan d’emploi rapide » du Plan Bolivar 2000 et espéraient que je pourrais faire venir les animateurs du plan. Leur marginalisation des dispositifs d’aide et leur quête de visibilité sociale et institutionnelle marquaient leur vie quotidienne.
Lorsque je leur ai demandé le nom du refuge, elles m’ont répondu tout de suite : « La Dignidad ! » faisant ainsi un clin d’œil au gouvernement et réclamant leur intégration au programme de dignification. Même si ce refuge n’était pas pris en charge par la Direccion de Refugios du FUS censée mettre en place l’assistance aux sinistrés, les occupants de cet espace l’avaient baptisé du nom du programme officiel pour manifester leur volonté de faire partie de ce dernier. Ils avaient en effet occupé d’eux-mêmes ces entrepôts abandonnés pendant les nuits des deslaves sur la vieille route Caracas-La Guaira (la carretera vieja) et avaient nommé ainsi ce lieu sans que pour autant les institutions ne s’y soient rendues. Ils recevaient toutefois les visites sporadiques d’une unité de la Défense Civile et un officiel de la Police Métropolitaine avait fait part de ses préoccupations quant à la sécurité des enfants.
Cet espace placé complètement à l’écart de la prise en charge et éloigné du réseau administratif institutionnel, n’était ni gouverné ni maîtrisé pour aucune institution. Il n’apparaissait pas d’ailleurs dans les recensements du FUS.
Dans une conversation Nydia, me disait que les habitants du refuge de La Dignidad de Catia étaient eux-mêmes responsables de leur exclusion des programmes d’assistance :
« Ce refuge est comme ça à cause de nous, c’est à cause de nous mêmes que nous ne recevons rien du tout … »
Paula : Pourquoi ?
« Parce qu’on a essayé de s’organiser mais les gens ne collaborent pas, ils sont sales, malpolis, violents, on ne peut rien faire avec des gens comme ça et c’est pour cela, c’est à cause de nous-mêmes qu’on on ne nous donne rien… » (Entretien avec Nydia, refuge La Dignidad, Catia, Caracas, mai 2000)
Les interviewées laissaient ainsi entendre qu’elles ne méritaient pas que les institutions interviennent pour améliorer le refugio. Nydia stigmatisait les autres mais se sentait coupable de ne pas avoir réussi à se démarquer de ces « autres », devenus ses pairs malgré elle. Lorsqu’elle disait « c’est nous-mêmes », elle désignait en réalité « les autres », mais puisqu’elle était de force incluse dans ce « nous », elle inscrivait aussi les motifs de sa situation extrême et de ses comportements dans le contexte général du refuge et de la marginalité. Il y avait une tension entre la honte de soi et la culpabilité ressentie à l’égard d’une aide jamais reçue.
Les jours suivants notre entretien, Nydia refusa de m’en dire plus et m’évita. À la fin de mon séjour seulement, elle me glissa :
« Vous avez vu. Ici on est mal logé, il y a de problèmes d’eau, et le soir, c’est plein de rats et de souris. » (Entretien avec Nydia, refuge La Dignidad, Catia, Caracas, mai 2000)
Son refus de parler et de m’expliquer relève de ce que j’appellerais le « stigmate de la non assistance » : les « autres » (les autres familles occupant le même espace qu’elle) étaient à la fois les victimes et les responsables de leur situation :
« Ce refuge est comme un barrio, si on ne travaille pas, on ne mange pas. Ici, nous vivons par nous-mêmes. Quand je n’ai plus à manger, je sors chercher quelque chose à faire, et je laisse les enfants tout seuls. Je sors repasser des chemises près d’ici.
Paula : Qui vous aide ? Qui vous a aidé ?
« Bon, presque personne, on nous oublie. L’operativo348 de santé, dont je vous ai parlé, a été organisé par un agent de la police qui est passé par hasard devant le refuge. Ce policier était bouche bée devant notre situation, il ne savait pas que quelque chose comme ça existait à Catia. Il est allé à la caserne chercher une camionnette, il a mis tous les enfants dedans et il est parti au dispensaire. Il les a fait voir [par les médecins du dispensaire], et ils ont trouvé plusieurs malnutris, dont ma fille » (Entretien avec Nydia, refuge La Dignidad de Catia, mai 2000)
Nydia attribuait le manque d’assistance aux défauts des habitants du refuge, défauts qui justifiaient que personne ne se soit approché pour offrir quoique ce soit. En se plaçant dans cette position d’« indignité », et en expliquant ainsi l’absence des visites régulières des fonctionnaires ou de propositions d’emploi pour joindre le Plan Bolivar 2000, Nydia reproduisait l’ordre social.
Cette habitante sinistrée de zone de la vieille route Caracas-La Guaira, mobilisait ainsi une représentation collective qui faisait des « non assistés » des sujets qui ne méritaient pas une prise en charge. Mais qui être et comment se comporter pour devenir visible puis mériter l’assistance des institutions ? Lorsque je me suis rendue au refuge de La Dignidad de Catia, j’aperçus, dans la situation de non-assistance, le profond malaise d’hébergés qui ne se sentaient pas dignes de l’aide. Cette observation m’amena à revisiter le rapport des sinistrés avec la prise en charge, à mettre en lumière un sentiment complexe inattendu témoignant d’un vécu de la non-assistance comme « stigmate de la charité » (Fothergill 2003)
Sous le terme de « stigmate de la charité », Alice Fothergill (1996; 2003; 2004) a développé une analyse des stéréotypes et des clichés qui prévalent aux Etats-Unis concernant l’aide sociale fournie aux victimes des catastrophes naturelles qui affectent souvent ce pays. Cette sociologue a largement contribué à la recherche nord-américaine des sciences sociales portant sur les désastres, en particulier en suivant une perspective de « genre » (1998). En effet, avec Betty Hearn Morrow et Elaine Enarson (1998), elles ont montré dans leur études comment, lors des catastrophes, les inégalités sociales et les rapports sociaux de sexe se combinent comme une série d’obstacles qui affectent particulièrement les femmes seules ayant des enfants en bas âge. Les normes de la prise en charge ainsi que les contraintes issues de la situation de précarité et de dépendance se conjuguent dans leur vie quotidienne dans un enchevêtrement pratique et moral stigmatisant et excluant qui les empêchent de « refaire leur vie ». Ainsi, son concept de « stigmate de la charité » sert à expliquer l’expérience de la honte, l’embarras et l’humiliation ressentis par les femmes victimes des inondations du Dakota du Nord au début des années quatre-vingt-dix. Les femmes noires et hispaniques étaient en effet cataloguées par l’idéologie dominante comme « porteuses d’un système de valeurs et d’une structure sociale forcément défaillants » (Fothergill 2004: 79). Elle fait référence dans son analyse à la notion de stigmate définie par Erving Goffman (1975) ainsi qu’à sa typologie qui lui permet de distinguer « les monstruosités du corps, les tares de caractère et les stigmates de la race, la nationalité et la religion » (1975 :14). Pour Fothergill, les femmes du Grand Forks ont expérimenté le second type de stigmate signalé par Goffman : leur discrédit se traduit dans les normes qui les obligent à tenir compte de l’avis des autres et par la perte de leur position de classe (Fothergill 2004 : 80).
La condition de victime d’une catastrophe se construirait à partir d’une relation institutionnelle entre l’institution qui fournit l’aide et celui qui la reçoit. Même si l’assistance étudiée par Fothergill détermine la vie quotidienne, la préservation par ces femmes d’un espace d’intimité familiale leur garantit des marges de manœuvre pour gérer leur vie de tous les jours, ce qui n’était pas le cas pour les victimes de La Tragedia. Ainsi, à la différence des refuges de confinement de Caracas, l’institution reste à distance de l’intimité des femmes assistées étudiées par Fothergill et la dépendance relève d’un lien qui ne s’établit pas dans la sphère privée.
Dans le cas des femmes sinistrées de La Tragedia revenues en ville, la question du stigmate se pose à l’inverse du raisonnement de Fothergill : celles qui sont marquées sont celles qui ne sont pas considérées comme méritant la charité deviennent ainsi « indignes ». Ce faisant, je soulève ce que j’appellerai une « stigmatisation par la non prise en charge » d’un groupe pourtant dans le plus profond besoin. Mon attention à cette expérience de la non-assistance me conduit à m’attacher particulièrement à la conception d’elles-mêmes qu’avaient les personnes issues des milieux urbains défavorisés, élément souvent négligé lorsque l’on travaille sur un événement349.
Nydia était enceinte lors de notre rencontre. Elle habitait à Plan de Manzano. Son mari avait conservé son travail. Ils avaient deux enfants de 6 et 4 ans. Après avoir perdu sa maison, la famille avait d’abord habité à la carretera vieja de La Guaira, puis avait vécu deux mois à Fuerte Tiuna, en 2000. Elle avait été ensuite relogée dans ce refuge où elle habitait depuis un an dans l’attente d’une maison. Ayant une formation dans le secondaire, elle s’exprimait bien. Nydia avait une fille souffrant de malnutrition mais ne le savait pas jusqu’à ce qu’un operativo de santé au refuge mené par la Defensa Civil ait diagnostiqué son cas. Elle devait donc désormais lui donner des vitamines et préparer des aliments plus riches, mais elle n’avait pas d’argent pour les vitamines. Elle avait honte de l’apparence du refuge, sale et désorganisé.
Dans la situation de confinement, le stigmate lié à la condition de victime abandonnée d’une catastrophe et la culpabilité éprouvée étaient ainsi pour les sinistrés eux-mêmes, mérités, puisqu’ils ne s’étaient pas comportés de manière à être « dignes de l’aide fournie ». Ainsi Nydia, comme tous les sinistrés mecontents de leur situation, en cherchaient les causes dans leurs propres origines et parcours personnels.
Un jour, je suis arrivée tôt le matin au refuge de La Dignidad et j’ai remarqué un groupe discutant vivement devant une chambre fermée. La situation était très tendue, on attendait que les occupants de cette chambre sortent. La veille, un camion avait déposé de nouvelles familles sinistrées au refuge, et celles-ci avaient été très mal reçues pour les occupants du refuge les denrées fournis par la Défense civile faisant déjà défaut :
« Paula : « Alors, vous vous demandez comment mettre ici plus de gens si déjà on ne s’occupe pas de ceux qu’y sont déjà, c’est ça ? » (La situation était explosive ce matin-là. Les gens étaient réticents à donner plus d’explications à l’hostilité qu’ils manifestaient vis-à-vis des nouveaux arrivants.)
Je m’approche d’une femme en uniforme. Elle s’avère être une fonctionnaire de la Défense civile envoyée pour vérifier la situation des familles. Les familles enfermées dans la chambre ont en effet voulu revenir à Caracas et ont quitté les maisons qu’on leur avait octroyées aux alentours de la ville de Maracaibo, Etat de Zulia, à 1350 km de Caracas. » (Notes de terrain et entretien avec un membre de la Protection Civile au refuge La Dignidad de Catia, mai 2000)
J’assistais aux premiers cas de retour en ville. Le retour était un moment d’incertitude, difficile à étudier. Les gens louaient un bus qui les amenait en ville et ils arrivaient dans les refuges en demandant aux occupants de les accueillir directement. Ceux-ci prévenaient à leur tour les fonctionnaires de la Défense civile. Ce matin-là, la responsable de la Défense civile me signalait :
« Six familles ressortissantes de Maracaibo, au total, vingt-sept personnes sont enfermées là et ne veulent plus sortir parce qu’elles ont peur [des occupants sur place] et se sentent de trop […] Il faut dire que leur accueil n’a pas été chaleureux car elles sont apparus comme une surcharge dans une situation déjà difficile. Les familles pensent qu’avec eux en plus, il sera très difficile de trouver des maisons pour les familles de ce refuge. » (Entretien avec un membre de la Protection civile, refuge La Digniddad de Catia, mai 2000)
La situation pouvait se résumer par la logique suivante : plus on est, plus il est difficile d’obtenir une aide des institutions. Ceci peut sembler paradoxal : on peut penser que plus nombreux est un groupe et plus sa capacité de pression est importante. Mais bien au contraire, les occupants du refuge pensaient qu’un plus grande nombre de familles nécessitait la mise en œuvre par le FUS, sollicité par la Protection civile, d’un dispositif plus ambitieux, mise en œuvre qu’ils savaient très improbable. Je n’ai pas pu interviewer les nouveaux arrivants ce jour-là. Je suis revenue le lendemain matin et on m’a dit que les familles venues de Maracaibo étaient déjà parties, les « anciens » leur ayant conseillé, vers minuit, de quitter les lieux.
Le manque de solidarité des sinistrés de La Dignidad envers les nouveaux arrivants de Maracaibo relèverait de l’abandon social du refuge et d’un double jeu d’indifférence. D’une part il existait bien une indifférence sociale et institutionnelle envers ceux qui n’avaient pas eu droit à la compassion en tant que victimes de la catastrophe, et par conséquent pas accès à l’assistance. Dans le cadre des politiques publiques, cette indifférence s’est basée sur le fait que ces sinistrés ne pouvaient pas prouver qu’ils avaient perdu leurs logements faute de certificats émis par les sapeurs-pompiers. D’autre part, la scène de nouveaux arrivants montre que les familles elles-mêmes éprouvaient une indifférence qui se transformait en exécration et puisait dans l’indifférence sociale qu’elles-mêmes subissaient. Ce type de situation extrêmement tendue finissait par renforcer l’individualisme, les familles refusant une quiconque « égalité de conditions » devant les institutions distribuant de l’aide.
Cette double indifférence avait enfin pour cœur les paradoxes de la rhétorique officielle envers les sinistrés. En effet, les institutions promouvaient systématiquement la constitution des d’« organisation communautaires » chargées de transmettre les demandes d’assistance. Mais, dans la pratique, comme il fallait fournir des « preuves » objectives de sa véritable situation de sinistrés et que la majorité des familles qui revenait ne le pouvait pas, celles-ci développaient des attitudes très hostiles les unes envers les autres, concurrents potentiels pour une aide qui n’était même pas assurée.
« Vrais » et « faux » sinistrés : défendre sa place dans le refuge
En 2001, lors d’une réunion organisée par des amis dans une école de gestion sociale, où j’avais d’ailleurs suivi un cours de spécialisation de « Gestion de projets sociaux », j’ai rencontré mon ancienne supérieure au ministère de la Famille350, Juana Rodríguez. Elle avait toujours été très engagée, militante des partis de gauche, et en particulier du MAS et de l’aile féministe de cette organisation. En 2001, elle travaillait pour une ONG financée par le FUS et sympathisait ouvertement avec le mouvement politique du président Chavez. Juana me donna l’adresse du refugio Bollet Peraza de Caricuao, et celle de la Ciudadela Bolivariana à Catia, ainsi que les noms de ses connaissances au FUS qui pourraient éventuellement m’aider. Dans le même temps, elle m’a vigoureusement avertie :
« Fais attention, il faut être très méfiant avec ces gens-là, les refuges sont pleins de profiteurs (aprovechadores). » (Juana Rodríguez, conversation téléphonique, octobre 2001)
Elle faisait allusion à l’ambiance de méfiance entretenue aussi bien par les fonctionnaires que par les sinistrés eux-mêmes, relative à la « vraie » condition de chacun, les premiers soupçonnant les seconds de tricher sur leur véritable degré de détresse et les seconds accusant les premiers de corruption et de détournement des fonds attribués au refugio à leur propre profit.
Je retranscris textuellement la première note de mon carnet de terrain de novembre 2001 au refuge Bollet Peraza de Caricuao :
« Je commence ma ronde d’entretiens et de conversations avec Sandra. Elle est jeune et a un bébé. Sa belle-mère habite aussi au refuge. Elle est très enthousiaste car c’est la journée de recrutement pour le Plan d’emploi. Son compagnon travaille comme coursier dans une entreprise. Elle possède le baccalauréat. Ils se retrouvent au refuge parce qu’ils n’ont plus les moyens de louer un appartement. Sandra à l’air sereine, elle est sûre qu’ils vont s’en sortir. Elle me dit :
« Ce n’est qu’une étape transitoire, bientôt tout sera fini. C’est un mauvais coup que la vie nous a fait, mais c’est temporaire. »
Elle me dit qu’ils ne sont pas exactement des damnificados car ils n’ont pas perdu leur maison, même s’ils habitaient à La Guaira.
« On est dans la rue à cause « d’autres circonstances ».On n’a pas été recensé comme damnificados, on fait partie de la « demande naturelle » [l’une des catégories des plans de logements sociaux]. C’est très long, mais on a toutes les chances d’obtenir avec une maison » (Entretien avec Sandra. Refuge Bollet Peraza, Caricuao, novembre 2001)
En l’écoutant, je ne me pouvais m’empêcher de penser à l’avertissement de Juana. J’avais Sandra en face de moi et son témoignage m’amenait à la considérer comme une « profiteuse ». Elle n’était pas une « vrai sinistrée ». Les « autres circonstances » auxquelles elle faisait référence pour expliquer sa présence dans ce site restaient obscures. Mes notes de terrain révèlent la suspicion que j’éprouvais alors :
« Elle était trop bien habillée pour être une sinistrée, elle avait un jean tout neuf, elle était belle et bien coiffée ». (Notes de l’entretien avec Sandra. Refuge Bollet Peraza, Caricuao, novembre 2001)
Dans le refuge de Caricuao, la plupart étaient des ressortissants de barrios ravagés, déclarés à risque à cause des pentes et des cours d’eaux qui les rendaient géologiquement vulnérables. Les chefs de familles hébergés, hommes et femmes mélangées, n’avaient aucune qualification professionnelle et étaient buhoneros, vendeurs ambulants de rue.
Quelques jours plus tard, je rencontrai la mère de l’ami de Sandra, Mireya, une femme d’environ quarante ans qui avait deux fils, de 18 et 20 ans, dont l’un était le petit ami de Sandra. Ils habitaient tous au refuge et les jeunes hommes travaillaient à l’extérieur dans la journée. Lorsque je rencontrai Mireya, elle gardait son petit-fils. Sandra – sa belle fille, la mère du bébé – était absente. La reconstitution de son parcours et celui de sa famille avant qu’ils ne viennent habiter dans le refuge est la suivante :
« Mireya fut renvoyée de la police. Elle a la quarantaine et me raconte l’injustice qu’elle a subie. Durant une action redoutable, elle intervint en tant qu’agent de la police métropolitaine (PM), mais sa version de l’intervention mettait en cause un collègue. Elle fut renvoyée de la PM, sans autre formalité, après plus de quinze ans de service.
Il s’agit là d’un règlement de compte fréquent lié à la corruption des corps de sécurité de l’État vénézuélien. Mireya me montre le dossier, l’accusation, le renvoi, le dossier de presse où apparaît sa photo. Tout a l’air vrai. [À cause de cette affaire] Elle perdit ses droits pour un prêt immobilier et l’achat d’un logement.
La famille entière devint sans-abri quand elle perdit son travail. Ce sont donc les mystérieuses circonstances auxquelles Sandra, sa belle-fille, faisait allusion plus haut. Dès que le propriétaire sut qu’elle avait été renvoyée, il changea les serrures. C’est un procédé illégal, mais Mireya n’était pas en mesure de se défendre car elle louait la maison illégalement. Elle perdit tous ses biens. Et tout espoir de les récupérer s’évanouit quand, peu de temps après, la maison fut détruite lors de La Tragedia. (Notes de l’entretien avec Mireya. Refuge Bollet Peraza de Caricuao, novembre 2001)
Ni Mireya ni Sandra n’étaient des sinistrées de La Tragedia. Occuper une place dans le refuge supposait d’avoir été une victime directe de la catastrophe. Dans le cas de Mireya, elle justifiait ainsi son droit d’habiter le refuge car la maison qu’elle occupait (dont elle avait été certes expulsée illégalement quelques mois avant la catastrophe) avait été détruite par La Tragedia. Cependant, elle ne pouvait pas prétendre à un certificat de sinistrée. C’est pourquoi Sandra m’avait dit que la famille avait sollicité le FUS pour obtenir une maison dans le cadre des « demandes naturelles ». Sandra et Mireya figuraient sur « toutes les listes » : la liste des demandes de logement du bureau des logements du Fuerte Tiuna et la liste d’attente pour le plan d’emploi351.
Pour défendre et construire la légitimité de sa présence dans le refuge, Mireya fournissait trois arguments : tout d’abord, elle qualifiait son chômage d’injuste puisqu’elle avait été renvoyée de la Police Métropolitaine suite à une fusillade dans laquelle était compromis un autre agent apparemment plus puissant qu’elle au sein de l’institution. La perte de son emploi résultait d’un obscur règlement de compte et elle contestait vivement ce licenciement injuste.
Cette injustice première eut ensuite pour conséquence qu’elle ne put contracter un prêt qu’elle était sur le point d’obtenir dans le cadre de la « ley de política habitacional », dont disposent les fonctionnaires publics pour accéder aux logements sociaux. Et, quand la propriétaire de sa maison à La Guaira sut qu’elle était renvoyée de la police, elle la somma de quitter son logement. Il semblerait que Mireya ait passé outre cet avertissement.
Ensuite, son deuxième argument relevait de son mauvais sort avant la catastrophe.
« Le projet d’acheter une maison, je l’ai perdu le jour où j’ai été virée de la police. Dès que la propriétaire de la maison, a su que j’étais au chômage, elle a changé la serrure, sans ne me donner aucune explication. Quinze joure après avoir reçu la nouvelle de ma situation, elle a attendu notre départ, et un matin, elle a changé toutes les serrures, avec toutes nos affaires dedans. Moi, je n’avais pas de dettes. Nous avions [la propriétaire de la maison et Mireya] un accord, on attendait la légalisation du terrain pour que je lui achète la maison. Je lui ai dit d’attendre jusqu’à que je trouve où déménager. Mais elle n’a rien voulu savoir. A mon retour, je me suis trouvée à la porte. [Visiblement, il s’agit d’une maison située dans un barrio où les propriétaires des maisons ne le sont pas des terrains] (Entretien avec Mireya. Refuge Bollet Peraza de Caricuao, novembre 2001)
En mobilisant le registre de la compassion et en mettant en avant son malheur, elle se présentait comme une sinistrée de la vie, aussi malmenée que les sinistrés de La Tragedia. Elle voulait que je l’aide et me donna le nom de l’avocat du ministère public chargé de sa défense :
« Je suis allée dans toutes les institutions, à la police, à la Fiscalía [ministère public], partout, sans aucune réponse. On était à la rue, avec pour seuls habits ceux que nous portions ce jour-là. Ma belle-fille [Sandra] était enceinte. Cette femme [la propriétaire] a déchiré notre vie. Nous avons vécu chez des amis à La Guaira pendant presque deux ans. Nous avons traîné de lieu en lieu, sans trouver de solution à notre problème de logement. Je connaissais bien La Guaira. Nous avons vraiment fait un pèlerinage, et ensuite c’est l’arrivée de La Tragedia qui a empiré les choses ». (Entretien avec Mireya. Refuge Bollet Peraza de Caricuao, novembre 2001)
Mireya évoquait cette injustice frontalement. Elle se révoltait et se déclarait victime de la décision arbitraire de la propriétaire de la maison qui l’avait expulsée, bien avant La Tragedia. Elle me raconta, émue, son arrivée au refuge :
« J’arrivais ici une nuit, très désespérée. Nous nous trouvions [sa belle-fille avec le bébé et elle] dans la rue, ensemble. Ce soir-là, on n’avait plus d’endroit où aller dormir. On était avec bébé. On n’avait plus le choix. Je savais que cet endroit existait. Ils nous ont ouvert les portes ce soir-là. Ils nous ont dit de partir très tôt le lendemain pour chercher le permis du Fondo Unico Social. Moi, je n’étais pas acceptée ici en tant que sinistrée de Vargas. » (Entretien avec Mireya. Refuge Bollet Peraza de Caricuao, novembre 2001)
Enfin, Mireya se disait prête à « recommencer sa vie » et, pour le démontrer, elle affirmait sa reconnaissance envers le gouvernement. Cette absence de plainte vis-à-vis du fonctionnement du refuge et de l’aide qui avait été fournie à sa famille était l’une des bases de sa légitimité dans cet espace. De plus, Mireya avait trouvé un emploi comme femme de ménage dans l’appartement d’une famille de la classe moyenne de Guayacán.
Elle disait mériter d’une place parce qu’elle était reconnaissante envers le gouvernement. Son travail comme femme de ménage conférait également un poids moral à son jugement lorsqu’elle réprouvait ceux qui se plaignaient :
« Ici, tout le monde se plaint pour tout. Moi, avant de trouver la maison où je fais le ménage, j’ai passé trois semaines dehors, dans la rue, à chercher un endroit pour dormir, je sais ce que c’est que d’être dans la rue. Jours et nuits, tiraillée par la faim, le froid et le sommeil. » (Entretien avec Mireya. Refuge Bollet Peraza de Caricuao, aout 2003)
Sandra et Mireya avaient comme tactique de ne pas créer de conflits avec les fonctionnaires. Par exemple, elles ne se plaignaient pas de la nourriture :
« Les gens ont tout abîmé ici, les salles de bains, tout était très bien un an plus tôt, mais les gens ne collaborant pas et les employés du FUS ne sont pas très efficaces non plus. Moi, j’ai eu de nouvelles que certains personnes installées ici négocient et vendent les combos352 à l’extérieur. » (Entretien avec Mireya. Refuge Bollet Peraza de Caricuao, aout 2003)
Elles ne tenaient pas de discours vindicatif vis-à-vis des institutions, des programmes ou des fonctionnaires, et se disaient même reconnaissantes de l’aide qu’elles recevaient dans le refuge. Les seuls reproches de Mireya concernaient ses voisins, les autres hébergés, et l’ambiance de commérage qui régnait dans le refuge. Elle insistait sur le fait qu’elle n’appartenait pas à cette classe sociale avant que ne lui arrive tout ce qu’elle m’avait raconté. Elle savait donc ce que c’était que « d’avoir une autre vie que celle du refuge », une « vrai vie » qu’elle définissait comme suit :
« …Et moi, je n’habitais pas comme ça avant, j’avais un compagnon, une maison, un emploi, mes choses... Mais, le gouvernement n’est pas coupable de ma situation actuelle, ce n’est pas la faute du gouvernement. Moi, je sais ce que d’être dans la rue. Mo, je sais aussi qu’est-ce que d’habiter dans une bonne maison, d’avoir des choses. Moi j’avais même une voiture. C’est le destin ou Dieu qui a décidé cela pour nous. Mais les gens qui sont installés ici demandent tout au FUS. Le FUS leur donne du lait pour les enfants, les couches. Le FUS leur donne de l’argent aussi. » (Entretien avec Mireya. Refuge Bollet Peraza de Caricuao, août 2003)
Le récit de Mireya faisait penser à l’effondrement d’un château de cartes. Son renvoi de la Police Métropolitaine semblait la seule cause de tous ses maux et de ceux de sa famille. Jetée hors de sa maison, elle avait été hébergée par des amis, mais la situation devenait de plus en plus difficile car elle ne voyait pas ses enfants et ne pouvait continuer à vivre de ses amis.
Sandra et son mari, le fils de Mireya, avaient reçues une maison dans le cadre de la politique de relogement sans pour autant avoir été de sinistrés de La Tragedia. Ils étaient partis vivre à Maracaibo mais étaient revenus à Caracas car ils n’avaient pas trouvé de travail en province. C’était un cas de retour en ville. Sandra avait été recensée comme « bénéficiaire » à Maracaibo mais le FUS n’acceptait pas qu’elle revienne à Caracas353.
« Je suis recensée à Maracaibo mais pas ici, et pour cela je dois demander une maison comme demande naturelle ». (Entretien avec Sandra. Refuge Bollet Peraza de Caricuao, novembre 2001)
Cette situation était perçue comme une tricherie par le FUS. En effet, ni Mireya ni Sandra ne voulurent me donner plus de détails sur la maison que Sandra avait quitté à Maracaibo. Il est possible qu’elle l’ait vendue au marché noir ou abandonnée mais me l’avouer était trop risqué puisqu’elles n’étaient pas sûres que je ne fournisse pas des renseignements au FUS. Mireya se construit comme une « sinistrée de la vie » qui a droit à la dignification. Elle se déclare méritante de l’aide au vu de sa trajectoire sociale descendante et de sa paupérisation objective. C’est pourquoi, de sont point de vue, elle ne triche pas.
* * *
Dans le cas des femmes sinistrées de La Tragedia revenues en ville, la question du stigmate se pose à l’inverse du raisonnement d’Alice Fothergill sur les effets sociaux de la charité destinée aux victimes des catastrophes : dans mon cas d’étude, le marquage vient de la non-obtention de l’aide que leur était en principe destinée. Dans les refuges s’exerçait plutôt une « stigmatisation par la non prise en charge » d’un groupe pourtant dans le plus profond besoin. La marginalisation des dispositifs d’aide et la quête d’une visibilité sociale et institutionnelle marquaient la vie quotidienne des femmes. Lorsque je séjournais au refuge de La Dignidad de Catia, j’apercevais, dans la situation de non-assistance, le profond malaise d’hébergés qui ne se sentaient pas dignes de l’aide et endossaient ainsi d’eux-mêmes le stigmate de l’« indignité ».
Le retour resta invisible pour les institutions chargées de la prise en charge, ce phénomène étant interprétée par les gestionnaires comme un problème individuel des familles prises dans le stéréotype du « pauvre-fainéant et profiteur », solidement ancré dans les représentations sociales dominantes sur les milieux populaires. Les raisons évoquées par les familles concernées pour expliquer ce retour pointaient d’une part les difficultés éprouvées sur les nouveaux sites, et d’autre part les possibilités offertes par la métropole.
Deux phénomènes apparaissent dans le chemin des familles vers le confinement. Le premier concerne l’importance du retour dans un espace urbain familier où peuvent se rénover des réseaux de solidarité et d’économie parallèle, mais où la mobilité entraîne une instabilité des liens familiaux (problème de stabilité des couples, femmes seules, sans emploi, avec des enfants en bas âge). J’ai analysé l’expérience sociale et affective du retour en ville à partir du terrain effectué au refuge de la Police Navale à Maiquetía. Le second phénomène a trait à la distinction entre sinistrés « dignes » ou non de l’assistance, et à l’auto-attribution de l’indignité. Les personnes hébergées, et en particulier les femmes, regrettent certes le manque d’assistance mais attribuent celui-ci à leur propre condition. Trois arguments sont mobilisés par ces femmes pour revendiquer une place méritée dans le refuge : l’injustice de leur situation sociale, le mauvais sort qui les a touchées et qui découle, même indirectement, par la catastrophe, et la gratitude qu’elles éprouvent envers les autorités qui leur concèdent la grâce d’un toit.