Les lignes qui suivent traiteront des discours marqués par toute une série de normes comportementales relatives à la sexualité des femmes sinistrées. Les récits de la relocalisation ouvrent l’échec de celle-ci à un niveau individuel, attaché au comportement. Les raisons évoquées du retour en ville établissent un lien avec un environnement qui s’inscrit dans la différentiation anthropologique entre le « corps individuel » et le « corps social ». Des travaux classiques en anthropologie médicale montrent en effet l’existence de conceptions variées du corps. Nancy Scheper-Hugues et Margaret Lock signalent ainsi trois conceptions du corps fondamentales dont il faut tenir compte : le « corps individuel » comme lieu de l’expérience vécue ; le « corps social » qui concerne ses usages symboliques et les représentations sociales de la nature, de la société et de la culture qui en découlent ; et finalement le « corps politique » qui relève de la régulation et du contrôle du corps (Scheper-Hugues et Lock 1987).
Les conditions objectives de vie dans les refugios sont des conditions de subordination mais c’est à partir de l’expérience vécue dans sa vie intime dans cette situation, et en particulier à travers des émotions dans les relations de couple, que le confinement prend un sens incorporé. La matérialisation du confinement s’effectue dans la vie quotidienne par le biais du contrôle de la vie intime des femmes, ainsi que dans leurs essais de la gérer ou de se rebeller.
Les rapports de sexe à la caserne
Dans les refugios des forts militaires, les jeunes femmes seules étaient souvent soupçonnées par les fonctionnaires du FUS et les militaires haut gradés de vouloir établir des rapports de couple avec les soldats :
« Les soldats sont souvent dérangés par les femmes lorsqu’elles traînent ailleurs, loin du refugio » me confia un sergent aux abords de la caserne. (Entretien avec les responsables militaires, Fort Guaicaipuro, carnet de terrain, mai/juin 2000).
Les femmes employées par le Plan de empleo rápido du Plan Bolivar 2000, s’approchaient des autres casernes du bataillon et les officiers déclaraient souvent que leur présence était un facteur de distraction pour la troupe. Cette inquiétude ne concernait pas exclusivement les femmes. Les adolescents qui restaient dans les chambres toute la journée à écouter de la musique salsa et du reggeaton sans travailler à l’extérieur étaient « des fainéants, un mauvais exemple pour la troupe » (Entretiens avec les responsables militaires, Fort Tiuna, carnet de terrain, mai/juin 2000). J’ai vu souvent les soldats s’échapper pour les rejoindre, fumer des cigarettes, écouter de la musique des chaînes hi-fi qu’ils avaient été installées dans les chambres.
Dans la caserne, le soupçon et la méfiance imprégnaient les rapports entre les familles, et le fait d’être femme, jeune et proche des soldats, d’avoir de bons rapports avec les personnalités officielles, ne passait pas inaperçu. Par exemple, Carolina se méfiait de ses voisines. Un jour, elle fixa soudain son regard sur une femme et se mit à parler d’elle :
« Celle-là, elle couche avec les soldats. Et le commandant a toujours été clair, les femmes célibataires devaient être envoyées à l’école d’équitation [bataillon Negro Primero] et les familles constituées rester ici. Il nous a dit : « les soldats sont des hommes ! », et il n’allait pas accepter que les femmes dérangent les soldats. » (Entretien avec Carolina, 22 juin 2000, Caserne du Bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, Caracas)
Lorsque je voulais évoquer avec les femmes de la caserne les rapports entre les femmes et les soldats, elles en parlaient de manière détournée. Les relations amoureuses entre les soldats et les femmes étaient interdites dans tous les forts et, dans certains forts, les punitions envers les soldats ayant établi des rapports de couple avec les femmes sinistrées étaient extrêmement sévères.
Pendant les premiers mois de fonctionnement du dispensaire, le médecin du refuge installé dans la caserne Ortega Ramírez du Fuerte Tiuna avait organisé des ateliers portant sur la prévention des maladies sexuellement transmissibles. Elle m’expliqua que six cas de syphilis s’étaient déclarés dans le refuge. L’atelier a toutefois mal tourné parce que, d’après le personnel de santé, les femmes n’appréciaient que la partie « vulgaire » de la leçon. D’après le médecin – et les infirmières confirmèrent ses dires – les femmes sinistrées voulaient uniquement des « bons conseils » sur le sexe, c’est-à-dire qu’elles attendaient des « conseils pour accroître le plaisir pendant les rapports ». Ces femmes n’étaient pas « sérieuses ». Ainsi, lorsque les femmes seules établissaient un rapport de couple avec les soldats, elles devenaient méprisables pour leurs voisines, pour l’institution militaire et pour les agents de la prise en charge. Elles étaient accusées de se servir de leur corps pour obtenir des prébendes. De par leur sexualité, elles passaient de femmes « dans le besoin » à « aprovechadoras » (profiteuses).
J’essayais d’évoquer les relations entre les femmes et les soldats dans le dispensaire. Je souhaitais entendre la version « officielle » de ce que m’avait raconté Carolina à propos des relations que les femmes établissaient avec les soldats pour bénéficier de certains privilèges :
« Je leur demande si elles savent si les supérieurs interdisent aux soldats de s’approcher des femmes. Le médecin me dit : « Cela est une affaire qui reste entre hommes » [elle voulait dire entre les soldats et leurs supérieurs]. Le sujet est clos. (Scène dispensaire de soins de santé, caserne du bataillon Ortega Ramírez, Fort Tiuna, 19 mai 2000)
Yajaïra, hébergée dans le refuge Bollet Peraza de Caricuao (voir vignette de terrain n°16) me raconta son expérience dans le fort de Barquisimeto :
« Un jour, on nous a trouvés en train de bavarder. Ils ont dit qu’on couchait ensemble, ce qui n’était pas vrai. Et les chefs ont dit qu’on allait m’expulser, moi et mes enfants. Quel problème ! Tu sais, le pauvre, on l’a mis au cachot pendant un mois !! Un mois au cachot parce que nous avions parlé ensemble. J’ai réussi à ce qu’on ne me jette pas dehors, j’ai bougé, j’ai galéré, tu sais… » (Entretien avec Yajaïra. 12 septembre 2003, Refuge Bollet Peraza, Caricuao, Caracas)
Yajaïra avait réussi à cette occasion à faire valoir son droit de rester dans le fort ; elle était allée parler avec le capitaine et avait refusé catégoriquement de « bouger d’ici ». Le soldat de bas rang, assujetti à la discipline de l’institution militaire, n’avait en revanche pas échappé à la punition. Même si les conditions de vie des femmes – pauvreté et enfermement –, et la promiscuité avec les soldats circulant dans la caserne – théoriquement interdite mais bien réelle – se conjuguaient donc pour favoriser un rapport de pouvoir en faveur des soldats, la subordination de ces soldats à leur hiérarchie restait intacte360.
Ana évoqua de façon voilée dans nos conversations ses rapports avec un militaire haut gradé. Pendant mes premières visites au refuge de la Police Navale de Maiquetía en avril 2003, on me donna la permission de visiter les familles à la condition de me faire accompagner par un militaire. Cette contrainte joua bien évidemment sur les résultats de l’enquête, une relation de confiance étant alors difficile à établir, en particulier avec les femmes. Je n’ai pas pu non plus enregistrer les entretiens lors de ces visites car le sous-officier se montrait méfiant quand je sortais le magnétophone de mon sac361. En revanche, cet accompagnement me permit d’observer les interactions entre hebergées et militaires.
Le sous-officier qui m’accompagnait était étonné par les histoires que les enquêtées me livraient lorsque je leur demandais de me raconter le parcours qui les avait conduites à habiter dans le refugio. Il ignorait totalement la situation de ces personnes qui habitaient le refugio –appelé dans la base militaire le « Casino » –, à quelques pas de sa caserne et des bureaux des officiers de marine haut gradés. Lorsqu’elles avaient livré les détails des conditions de vie dans cet espace – le bruit, la saleté, la chaleur sous le toit métallique – il avait enfin pris conscience de leur situation.
Après ma première visite, les femmes s’étaient organisées pour aller acheter un appareil-photo jetable pour prendre des clichés des toilettes. Elles voulaient les envoyer aux officiels supérieurs et ainsi les sensibiliser. Elles disaient qu’aucun supérieur n’avait franchi les grilles de l’entrepôt depuis fin 2002. De leur côté, les officiers m’avaient dit qu’ils avaient passé le relais de la prise en charge des familles sinistrés aux institutions compétentes, à savoir le Fondo Unico Social et la direction des Affaires Sociales du gouvernement régional de Vargas. Ce jour-là, lorsque nous avons quitté le « casino », le sous officier me dit :
« …Tu connais plus de la vie de ces gens-là que moi, qui passe la journée à côté d’eux » (Notes de terrain, entretien sous-officier accompagnateur, C.A.P.N, Maiquetia, avril 2003)
Le lendemain matin, Ana nous dit au sous-officier et moi qu’elle avait pris les photos et qu’il fallait les développer mais que personne n’avait d’argent. Cependant, le sous-officier avait changé d’attitude par rapport à la veille et prit un air distant, en regardant ailleurs, en se désintéressant de l’affaire :
« Quand vous obtiendrez l’argent, vous me tiendrez au courant. Je prendrai les photos avec moi et verrai ce que je peux faire » (Notes de terrain, entretien sous-officier accompagnateur, C.A.P.N, Maiquetia, avril 2003).
Par cette attitude, il voulait mettre des limites à la connivence qui s’était établie au cours de nos visites précédentes. La mise en évidence des liens d’amitié entre les femmes du refuge et les officiers avait troublé mon accompagnateur. Il était gêné par ma présence, par le fait que je puisse témoigner de ce qui se vivait dans le refuge, en particulier d’éventuels liens entre les militaires et les femmes pensionnaires. J’ai ainsi dû faire preuve de discrétion et conserver une certaine distance pour ne pas prendre parti dans cette situation délicate et essayé de suspendre tout jugement moral362.
À un moment donné de la conversation, Ana avait évoqué en public sa confiance envers l’un des officiers, que c’était « son ami » et qu’elle lui avait déjà parlé et qu’elle attendait de lui une « réponse » qu’elle espérait positive concernant son relogement dans un appartement à Catia La Mar. Cette remarque déplacée agaça le jeune officier. J’ai eu plus tard l’occasion de parler avec Ana en privé, elle m’a alors confié :
« Tu sais, j’ai bien connu l’officier dont je t’ai parlé mais si jamais je le croise dans la rue je ne sais s’il me reconnaîtra. » (Notes de terrain, entretien Ana, C.A.P.N à Maiquetía, avril 2003)
Elle sous-entendait par-là qu’elle avait eu des rapports sexuels avec cet officier. Sa façon de me le dire tenait du secret mais, vu la réaction de l’officier, il s’agissait d’un secret de polichinelle. Je savais que le mari d’Ana (le père du bébé mais pas de ses deux aînés) travaillait ailleurs et qu’il n’était pas souvent au refuge. Elle m’avait aussi dit que cela ne se passait pas très bien avec son mari. De plus, son bébé n’avait que quelques mois.
Cette situation relevait-elle d’une prostitution des femmes sinistrées dans le but d’obtenir des avantages dans leur vie quotidienne ? Étais-je par conséquent témoin d’un abus des officiers militaires envers ces femmes vivant sous la contrainte ? Ana me racontait-elle cette histoire pour se donner de l’importance et dire qu’elle avait été « choisie » par un officier haut gradé, de préférence aux autres femmes du refuge ? Soit stratégie de génération de revenus ou soit quête de visibilité, Ana racontait son histoire comme un amour romantique et caché et s’accrochait à l’espoir d’obtenir quelque chose de mieux qu’une maison loin de tout dans l’état de Cojedes, à 600 km de Caracas, et se présentait comme capable de tout pour cela. En revanche, elle ne faisait pas allusion au sexe comme un moyen pour obtenir ce qu’elle voulait.
Ce n’était pourtant pas la première fois que les femmes sinistrées me faisaient part de leurs liaisons avec les militaires, mais j’avais toujours été témoin d’histoires qui relevaient de liaisons amoureuses entre les femmes et les soldats. En revanche, ces relations ne devenaient préoccupantes pour la hiérarchie que lorsqu’elles étaient pour les femmes un moyen des femmes pour obtenir nourriture, relogement ou emploi du Plan Bolivar 2000. Le lien intime pouvait alors être l’occasion d’un favoritisme dans l’attribution des biens. Dans le cas d’Ana, elle ne cachait pas son intention « de tout faire » pour obtenir un logement à Vargas. Elle ne s’avouait pas trompée par le militaire haut-gradé, mais depuis le temps, elle craignait qu’il ne se souvienne pas d’elle, d’autant plus que ce souvenir équivalait pour elle à l’accomplissement d’une promesse faite dans le cadre d’une relation sexuelle.
L’analyse de la sexualité des femmes dans les sites militaires concerne particulièrement les non-dits, les situations cachées et tacites auxquelles on ne faisait pas référence de façon directe mais à travers des subterfuges et des sous-entendus. Les allusions portaient essentiellement sur le fait que les femmes se servaient de leur sexualité pour obtenir des avantages, améliorer leurs conditions de logement et augmenter leurs chances d’obtenir un nouveau logement. Il s’agissait de la quête d’une situation plus sûre dans le refugio à travers la sexualité. C’était une sexualité qui ne sert pas à la vie privée mais qui est créatrice – ou en tout cas qui cherche à le faire – d’un positionnement dans les rapports de pouvoir. En effet, les relations avec les soldats étaient aussi rapportées par les femmes comme un moyen de se protéger des autres sinistrés en ayant quelqu’un de plus haut placé dans la hiérarchie pour prendre soin d’elles ou les défendre.
C’était notamment le point de vue de Yajaïra dans le fort militaire Terepaïma à Barquisimeto, où elle a été logée avec ses enfants de décembre 1999 à la fin 2000 :
« J’ai eu la bas [Fort Terepaïma] un problème avec une garce dont le mari et les frères étaient des malandros. J’ai du me cacher dans un peloton de soldats pendant quelques heures pour qu’ils ne me trouvent pas. Tu sais, au fort, grâce aux soldats on nous respectait. Nous avons séjournés là-bas pendant huit mois. Et pendant tous ces huit mois je me suis ressentie en sécurité. Imagine toi que les chambres étaient séparées par des rideaux et pas par des portes. Nous vivions en toute confiance et jamais rien ne s’est passé. Personne ne rentrait pour nous voler. » (Entretien avec Yajaira. 12 septembre 2003, Refuge Bollet Peraza, Caricuao, Caracas)
Yajaira me raconta son expérience dans le fort Terepaïma d’une façon peut être idéalisée du fait de ses condtions de vie au moment de faire notre entretien. Nos rencontres avaient lieu dans le refuge Bollet Peraza de Caricuao (cf. vignette de terrain n°16) où l’agressivité et les conflits entre les familles regnaient. Ses « bons souvenirs » du Fort Terepaïma concernaient avant tout la sécurité :
« Personne n’entrait voler dans la chambre des autres. Nous étions sous surveillance 24 heures sur 24. Nous étions protegés quoi. C’est vrai que manger aux horaires des militaires c’était un peu dur. 6 heures du matin, midi et 6 heures de l’après-midi. Mais les militaires nous donnaient quand même de la nourriture pour les enfants qui mangeaient la nuit. Ils étaient bien » (Entretien avec Yajaïra. 12 septembre 2003, Refuge Bollet Peraza, Caricuao, Caracas)
Ainsi, d’une part Yajaïra celebrait son séjour dans le fort Terepaïma car elle se sentait protégée dans ce lieu sûr mais, d’autre part, elle s’avouait perplexe quant à « l’affaire » qui son amitié avec le soldat avait suscitée. Elle avait failli se faire virer du fort avec ses enfants à cause de cette affaire avec le soldat.
Les dispositifs visant à éviter de telles relations relevaient également de la dynamique de la politique de relogement et de relocalisation de la population sinistrée qui permettait à une jeune femme célibataire de se déclarer « en couple » avec un soldat et de solliciter un relogement individuel, différent de celui demandé par ses parents. J’ai pu observer ce type de situations à la queue du bureau de relogement (la dirección de habitat du FUS). J’ai vu, en une matinée, au moins trois couples de jeunes femmes avec des soldats, habillés en uniforme, qui avaient demandé une permission pour accompagner leur compagne et faire une demande de relogement en province ensemble. Ils officialisaient ainsi leur relation en mettant en cause la représentation dominante négative des couples « femmes sinistrées –jeunes soldats » soupçonnés, dans ce cas précis, de vouloir tirer profit des programmes de relogement. Les couples « jeunes soldats– femmes sinistrées » relevaient d’une relation de réciprocité entre deux groupes subordonnés tandis que « femmes sinistrées –officiers haut gradés » étaient des situations cachées et embarrassantes pour l’institution d’accueil.
Connivences inconvenantes : les femmes du refugio et les hommes du barrio
Quelques mois après l’installation du refuge Pinto Salinas (voir vignette de terrain n°7), certaines femmes sinistrées trouvèrent des compagnons dans le barrio. Mais, au lieu de quitter le refuge et de s’installer ailleurs, ces femmes tentaient d’habiter dans le refuge avec leur nouveau compagnon. L’une des responsables soulignait :
« … [Dès que] les femmes trouvent dehors un type qui leur plaît bien, le lendemain, le type reste dormir dans le refuge ! » (Réunion avec Ligia, Leïla, Cristina et Delia, FUS-Croix-Rouge, Pinto Salinas, juin 2000)
Les fonctionnaires du FUS qui travaillaient à Pinto Salinas signalaient qu’elles étaient favorables aux liaisons entre les femmes du refuge et les hommes du barrio. Elles disaient que ces unions auraient été « une solution au problème » car les femmes, et en l’occurrence leurs familles, auraient alors libéré leur chambre au refuge. Cependant, lors de mes visites à La Dignidad de Pinto Salinas, j’ai plutôt constaté qu’en réalité, ces hommes venaient habiter au refuge. Ce phénomène était mal perçu par les fonctionnaires qui soupçonnaient les hommes du barrio de manipuler les femmes pensionnaires pour obtenir une nouvelle maison grâce au programme de relogement du gouvernement ou un emploi du PER (Plan de Empleo Rapido du Plan Bolivar 2000). Il fut donc interdit aux femmes d’amener des amis aux chambres le soir. En mai 2000, les visites des hommes du barrio aux femmes du refuge étaient surveillées de près par les responsables et leur interdiction menaçait d’être étudiée.
L’intégration des habitants du refugio à la vie quotidienne du barrio dépendait des normes qu’imposaient les fonctionnaires du FUS. Horaires, visites, contraintes, la routine administrative des agents tournait autour du contrôle des sinistrés. Vendredi, samedi et dimanche sont des jours de forte activité sociale dans les barrios de Caracas. Marché, fêtes et réunions dans les ruelles animent les jours de congé et, en fin de semaine, seuls les soldats restaient alors au refuge. Les horaires se relâchaient et les vendredis par exemple, les pensionnaires du refuge voulaient rester dehors à boire de la bière et discuter avec les voisins du barrio et rentrer plus tard qu’à 9 heures. Ils demandaient ainsi au soldat de garde, de leur ouvrir la porte à 11 heures, et l’attitude de celui-ci variait.
J’allais souvent passer un moment de l’après-midi en dehors du refugio à cause de la chaleur écrasante. En face du refugio, il avait une esplanade et un parking où s’installait un marché aux fruits. Un jour, je me suis mise à parler avec une vendeuse de fruits qui m’a dit qu’elle n’aimait pas du tout les femmes sinistrées du refuge. Elle m’a dit qu’elles venaient « …chercher les hommes d’ici » (Carnet de terrain, Pinto Salinas, juin 2000). D’après la rumeur qui circulait dans le barrio, les hommes « venaient » au refuge pendant la nuit. Or, pendant la nuit, seuls les soldats restaient comme « surveillants ». Et, d’après ce qui se disait dans le refuge, c’étaient les soldats qui étaient les plus concernés par les visites nocturnes des femmes du barrio. Femmes sinistrées et femmes du barrio s’accusaient donc mutuellement de s’adonner à la prostitution.
Les soldats étaient ainsi accusés de complicité dans le trafic de drogue ainsi que dans la constitution des couples qualifiés d’illicites par les fonctionnaires. On disait notamment que la fille de la cuisinière bénévole qui fut exclue suite à un soupçon de distribution de drogue restait au refuge pendant la nuit avec les soldats. D’après l’une des responsables du refuge :
« Le sergent, après son tour de garde, s’endormait, et les soldats cherchaient comment faire pour que cette fille reste avec eux. Elle couchait avec plusieurs soldats, j’en suis sûre. » (Réunion avec Ligia, Leïla, Cristina et Delia, FUS-Croix-Rouge, Pinto Salinas, juin 2000)
Cette confidence ne passait toutefois pas par le stade des remarques, d’une mise en discours de normes qui ne se traduisaient pas encore dans les faits par l’expulsion des sinistrées mises en cause. Dans ce premier moment du confinement, son unique action autoritaire a consisté à pénaliser les rapports sexuels entre la fille de la cuisinière, une femme non-sinistrée, issue du barrio, et les soldats qui gardaient le refugio. La seule preuve d’un lien amoureux avec les soldats ne suffisait pas pour qu’elles soient expulsées, même si cette possibilité existait363.
À Pinto Salinas se dessinait ainsi une caractéristique paradoxale de la relegation des familles : le confinement était une situation de relâchement des contrôles sociaux mais ce même relâchement se traduisait dans une moralisation des pratiques sexuelles.
La représentation de soi des femmes sinistrées comme sujet autonome
En juin 2003, après avoir été relogée à Barquisimeto et être revenue à Vargas, Ana se disait fière de ne dépendre de personne pour subsister. Elle avait une très mauvaise opinion de ceux « qui passent leur vie à attendre que le gouvernement vienne résoudre leurs problèmes », sous-entendue l’autre vingtaine de familles du refuge. Pour Ana, l’éducation était très importante. Elle avait fait quelques années de lycée et gardait l’espoir de suivre une formation en coiffure. Elle voulait que ses enfants reprennent l’école le plus vite possible et disait de façon déterminée :
« Si un enfant ne va pas à l’école parce qu’il n’y en a pas, bon, cela ce comprend. Mais qu’un enfant n’aille pas l’école, en ayant une à côté et en étant un bon élève, c’est un trauma pour n’importe qui. Ma fille est allée à l’école maternelle depuis l’âge de trois ans et elle est une élève excellente, et a toujours eu des notes très bonnes. Elle a une conduite irréprochable car elle est très sage. » (Ana. Refuge de C.AP.N à Maiquetia, juin 2003)
Ses propos pouvaient sembler bien contradictoires puisqu’elle était sans emploi, avec trois enfants, dont un en bas âge, logée dans un entrepôt situé dans une caserne militaire : elle n’avait guère de chances de quitter les lieux ni de scolariser ses enfants comme elle le voulait sans recevoir d’aide. Ana ne se présentait pas comme quelqu’un « en attente » de l’action publique pour améliorer ses conditions de sa vie. Comme nous l’avons déjà signalé, ses projets d’avenir ne manquaient pas. Elle déclarait que trop recevoir « rendait les gens fainéants, les démotivait ».
Cette attitude est conforté par la théorie d’Anthony Giddens (2005 [1984]), selon laquelle « human agency » – l’agencement – et structure sociale existent dans une relation réflexive : les acteurs reproduisent certes la structure sociale (traditions, institutions, codes moraux) mais cette structure change lorsque les acteurs commencent à l’ignorer, la contourner, la détourner, ou l’interpréter d’une façon différente. En suivant le raisonnement de Giddens, Ana « agissait autrement » pour gérer les conditions oppressives de son hébergement prolongé. Elle rejetait dans son récit la subordination. Pour Giddens l’agency, – l’agencement – concerne le lien entre « l’action » et le « pouvoir » et est traduit comme la capacité d’« agir autrement : « Être capable d’ « agir autrement » signifie de pouvoir intervenir dans l’univers, ou de s’abstenir d’une telle intervention, pour influencer le cours d’un procès concret. Etre un agent, c’est pouvoir déployer continuellement, dans la vie quotidienne, une batterie de capacités causales, y compris celle d’influencer les capacités causales déployées par d’autres agents » (Giddens 2005 [1984] : 63).
Pour montrer qu’elle n’était pas une personne dépendante de l’assistance, Ana parlait même « d’effets pervers » de l’aide de l’État. Pour soutenir de tels propos, elle faisait souvent allusion à la parabole de La Vaquita, « la petite vache », dont elle gardait précieusement le texte sur papier sous le matelas de son lit superposé, à l’abri de ses enfants.
L’histoire de « la Petite vache » est la métaphore dont Ana se sert pour construire sa responsabilité individuelle. La résistance aux dures conditions de vie dans le refugio de la Police navale s’exprime chez Ana par son refus de se présenter comme quelqu’un de dépendant, par sa volonté de contrôler sa présentation de soi : quelqu’un qui est prête à s’en sortir sans l’aide de personne. Cependant, au contraire de l’histoire de « la Petite vache », Ana ne disposait pas d’une « poule aux œufs d’or » à sacrifier pour ainsi connaître les réussites salutaires de l’indépendance. Elle ne recevait par ailleurs aucune aide, elle était déjà dans la nécessité. Et paradoxalement, elle attribuait sa condition à une aide qu’elle ne recevait pas.
Il me semble que « La petite vache » est la métaphore de la suspicion envers les ressources faciles. Renoncer à cette manne et se procurer ses propres moyens de subsistance est le seul chemin de l’autonomie et par conséquent digne. Cette parabole fait particulièrement sens au Venezuela où s’est développée une condamnation généralisée de la « richesse facile » issue de la manne pétrolière, représentée comme la « grande coupable » de la « fainéantise de l’homme vénézuélien », cliché répandu à propos des milieux populaires et analysés dans le chapitre 6.
Ana ne se considère pas une floja, une fainéante, à la différence de Nydia qui attribuait ailleurs aux autres occupants du refuge La Dignidad de Catia (voir vignette de terrain n°14) la responsabilité de sa condition (chapitre 7). Pour Ana, La Vaquita veut aussi dire qu’il faut se débrouiller. Elle mettait toujours en valeur dans les entretiens sa capacité à s’en sortir dans des conditions très adverses. Et c’est dans cette débrouille que la sexualité joue un rôle364. Ana attendait « quelque chose de mieux » que son compagnon et elle n’écartait pas qu’« un militaire » la fasse sortir du refugio et lui obtienne un appartement à Vargas. Elle tentait ainsi d’être un « agent », c’est-à-dire de développer ainsi une action sociale relevant d’un choix qui modifierait les cours des événements, même si cette volonté indépendance n’allait pas au-delà de sa rhétorique. Giddens définit ainsi l’action : « L’action dépend de la capacité d’une personne de « créer une différence » dans le procès concret, dans le cours des événements. Un agent cesse de l’être s’il perd cette capacité de créer une différence », donc d’exercer du pouvoir ». (Giddens 2005[1984]) : 3) Pour le dire dans les termes de Giddens, l’histoire de « la petite vache » l’aide à créer une « différence » dans le « cours des événements ».
Elle me disait « Paula, chacun doit tuer sa « petite vache », il faut finir avec tant de dépendance ! ». Et pourtant, Ana vivait dans une condition que j’ai objectifié de relégation et dépendance, et c’était elle-même qui se révoltait contre cette condition et qui se projetait dans l’avenir comme quelqu’un d’autonome.