Un fonctionnaire du FUS engagé sur le terrain racontait ainsi son expérience de la relocalisation vers les nouveaux sites dans les villes de province :

« Dans l’étape du transfert en province, les convois partaient l’après-midi, et parfois ont était en route à 1 et 2 heures du matin. Les autobus et les camions militaires partaient vers des destinations les plus diverses : vers Mérida, Maracaibo, Los llanos, à Guayana, vers l’île de Margarita dans les avions militaires « Hercule ». Nous retournions avec les convois, eux [les hébergés] restaient, et on m’attendait pour accompagner un autre convoi, et ainsi de suite. Nous avons vécu un mois épuisant pour nous, le personnel du FUS. Je crois que tous les sinistrés qui étaient dans les refuges ont eu une réponse de logement. » (Entretien Pablo Gutierrez, Fondo Unico Social, Parque Central, avril 2003)

Le témoignage de ce fonctionnaire montre que dans le discours officiel, le retour en ville (dans les refugios) en raison d’un échec des transferts en province était une possibilité inenvisageable. Cette représentation réduisait évidemment la perception des difficultés éprouvées dans les nouveaux sites par les sinistrés socialement défavorisés entre 2001 et 2003.

Les difficultés vécues dans les nouveaux sites de relogement restèrent longtemps négligées par les institutions chargées de la prise en charge. Les fonctionnaires appliquant les normes dictées par les experts concernant la relocalisation n’avaient pas pris en considération le cas de figure du retour. Les institutions officielles notèrent certes le phénomène sans pour autant élaborer de réponses concrètes :

« Des sinistrés préféraient retourner en ville et habiter dans des conditions très précaires plutôt que de refaire leur vie dans les nouveaux sites proposés par les programmes sociaux. » (Entretien avec Anabelle Amaro, fonctionnaire de FONDUR, assistante de la direction, 20 juin 2001, siège de FONDUR, Las Mercedes, Caracas)

Ce discours se fondait sur le présupposé suivant : le retour en ville était un « choix » des sinistrés relogés en province.

En mars 2002, le FUS et le FONDUR déclaraient le relogement d’environ 50.000 personnes dans 14.000 logements en province. Les estimations officielles estimaient qu’environ 1.000 familles avaient « déserté »327 le programme d’attribution des maisons. Dans les entretiens, les fonctionnaires ont toutefois reconnu qui il y avait un sous-registre important listant des maisons abandonnées328. L’abandon du nouveau logement était officiellement interprété comme un « manque d’effort » de la part des sinistrés pour « recommencer leur vie», voire comme un rejet ingrat du don fait par le gouvernement.

Les fonctionnaires des institutions concernées accusaient les dignificados de « tricherie » :

« Quand je vois tous ces gens qui reviennent, ça me fait tellement de peine au vu de tout l’effort qu’a fait notre gouvernement. Ils ont vendu leurs maisons, ils ont vendu les choses qu’on leur a fournies, l’électroménager, et ils retournent habiter à nouveau sur les coteaux des ruisseaux de Vargas.

(…) Je ne vois pas d’un bon œil qu’ils reviennent car ils devraient lutter contre les adversités. ». (Entretien avec Pablo Gutierrez, Bureau du Fondo Unico Social, Parque Central, Caracas avril 2003)

Jamais les rapports consultés ne mentionnaient les vicissitudes auxquelles avaient été confrontées les familles, en particulier les femmes seules. Le devoir établi par l’institution de rester sur les sites entraînait l’étiquetage automatique des sinistrés qui revenaient en ville. Pour les responsables de ces politiques, les sinistrés devaient faire de leur mieux pour supporter les pénuries propres au début de tout « nouveau projet de vie » et aller « jusqu’à la fin » dans leur adaptation aux nouveaux sites. En témoignent, aux consignes transmises les fonctionnaires de « persuader les gens d’y rester ». Aux yeux de l’institution, le succès du transfert et du relogement ne dépendait que de l’investissement réel des familles329.

Lors de la commémoration du premier anniversaire de La Tragedia en décembre 2000, la presse consacra toute une série de reportages sur la situation des damnificados. Le 6 décembre 2000, le journal El Nacional fit sa « une » sur les sinistrés de la catastrophe relogés en province330. Une grande photographie montrait un réfrigérateur, la porte grande ouverte et complètement vide et une femme, de dos qui regardait l’intérieur du frigo tout blanc. La légende portait sur le désespoir de cette femme chef de famille aux nombreux enfants en bas âge, qui vivait comme beaucoup de familles relogées dans des zones où l’emploi manquait. À l’intérieur du journal, on pouvait lire les plaintes des damnificados sur leur « exil », leur transfert dans des régions qu’ils qualifiaient de « malsaines » (comme c’est le cas des lotissements de l’état de Cojedes, voir vignettes de terrain n°10 et n°11), isolées de toute activité économique et sociale et manquant de services publics, notamment dans les états de Barinas et de Portuguesa.

Le lieutenant William Fariñas, président du FUS, répondit immédiatement à ce reportage :

« Il y a un désespoir de fait chez ces familles [de damnificados]. Ces personnes ont été tellement soumises à la maltraitance des organismes pendant plus de quarante ans, qu’elles continuent à se plaindre. C’est un problème de handicap qui a à voir avec l’estime de soi. Mais maintenant, elles doivent assumer qu’elles vont payer l’électricité, l’eau courante, envoyer leurs enfants à l’école et avoir un travail. Là, je parle de responsabilité. Il faut s’estimer soi-même, on ne devient pas digne juste en obtenant un logement. »331

William Fariñas précisait encore que les damnificados

« …continuent à se plaindre parce que c’est un comportement acquis, difficile à oublier en un jour […]. C’est ça notre pays, ce n’est pas une faiblesse de l’institution, c’est la faiblesse du pays […]. La famille de la photo est si nombreuse, avec 21 enfants, dont 9 en âge d’aller à l’école ; ils ont bénéficié aussi de 18 aides alimentaires de 25 mille bolivars (environ 10 euros) chacune. »332

L’intervention de Fariñas se posait comme une opinion experte sur l’organisation domestique des bénéficiaires, opinion selon laquelle la « dignification » ne relèverait pas seulement d’une politique d’assistance mais bien d’une transformation de la « psychologie » de ces familles. Cette déclaration fait de ces familles des sujets manipulables et irresponsables, incapables de gérer les aides que l’État leur attribuait. La relocalisation serait ainsi enfin l’occasion pour eux de se « prendre en charge ».

Deux éléments sont à souligner dans cette explication que le directeur du FUS donne au désarroi de la femme du reportage : le premier concerne le discours institutionnel relatif à la « résistance des pauvres de quitter la métropole », et le second l’identification des barrios comme des lieux situés en dehors de la société et de ses normes333.

La production sociale du stéréotype négatif des pauvres urbains reposerait sur cette communion parfaite entre les principes évoqués par le ministre Jorge Giordani334, qui traça les lignes générales d’un programme de relogement, et la notion de « salut social » chère aux cadres supérieurs militaires et sous-entendant le repeuplement des campagnes grâce à l’évacuation des pauvres urbains. Le retour fait en effet éclater la temporalité de la politique de relocalisation et de relogement en nuisant au bon déroulement de cette dernière.

L’explication officielle du retour conduit à une naturalisation de la relégation subie par les familles sinistrées revenues en ville. Charles Briggs et Clara Mantini Briggs (2003) affirment que les explications officielles de l’épidémie de choléra qui affecta les indiens Warao du Delta de l’Orénoque relevait de la « racialisation » de la maladie (2003 : 225). Le retour en ville des sinistrés relogés a lui plutôt fait l’objet d’une explication liée à la classe sociale des personnes concernées. Les damnificados inadaptés seraient porteurs d’une culture, d’un ethos, et seraient attachés inéluctablement à un espace physique où ils reproduisent les conduites propres à leur classe sociale.

Un jeune lieutenant de 35 ans, directeur de l’Office de relogement du FUS, soulignait ainsi lors d’un entretien :

« …Les gens ne veulent pas rester là-bas, mais ils auraient dû y rester. Il faut que ces familles restent et qu’elles essaient de s’insérer dans le marché du travail de ces régions. » (Entretien avec le Colonel Wilmer Sánchez, direction de l’Habitat du Fondo Unico Social, Parque Central, Caracas, novembre 2001)

Une construction du passé apparaît ainsi implicitement dans le discours du lieutenant. Le relogement est, d’après lui, une action accomplie dans le passé. Le retour, comme phénomène du présent, n’aurait pas du se produire, la relocalisation était censée être un succès. Dans ce sens, les institutions assurant la relocalisation excluaient l’éventualité de l’échec de la relocalisation en occultant l’événement du retour. Le retour des pauvres les éloignait du comportement social attendu de ceux qui devaient refaire leur vie. Ce cadre normatif correspond à ce que Mary Douglas (1999 : 83) nomme le « modèle institutionnellement dominant », marqué en effet par un fort déterminisme. Le point d’ancrage des principes sous-jacents à ce type d’arguments correspond bien au processus de catégorisation et d’étiquetage des individus à l’œuvre dans les institutions, qui crée des « zones d’ombre que l’on ne peut ni observer ni questionner » (Douglas 1999 : 85).

Pour le FUS, le relogement était un problème « qui avait été résolu » dans le passé par la relocalisation en province. Le FUS, le CONAVI et FONDUR considéraient les sinistrés relocalisés qui retournaient en ville comme les agents de leur propre invisibilité. Cet obscurcissement de l’événement du retour devenait palpable avec l’absence de registre institutionnel du phénomène. En particulier, aucun des formulaires que j’ai pu consulter parmi ceux destinés à recenser les causes de retour en ville ne prenait en considération les raisons mises en avant par les sinistrés : le mauvais état des logements, le manque de transports en commun, le pillage des maisons momentanément inoccupées, etc.

Dans les déclarations du directeur du FUS réapparaît le stéréotype du « pauvre-fainéant-profiteur-parasite » lorsqu’il indique que seule une main forte dans l’exercice de l’autorité peut responsabiliser cette famille demandeuse d’aide pour leur propre destin. Le « sinistré profiteur » est un produit de la réification du stéréotype du « vénézuélien fainéant ». Les articles d’opinion dans la presse vénézuélienne n’ont ainsi pas manqué de signaler que les pensionnaires des refuges étaient issus de « la culture vénézuélienne » de la fainéantise335. L’État et la presse créent ainsi de représentations contribuant à l’obscurcissement des causes et des effets de la crise sociale occasionnée par le retour en métropole à partir d’identifications simples engendrant généralisations et amalgames. Ce phénomène n’est pas inhérent au traitement social des sinistrés. Il touche en effet d’autres groupes soumis à des fortes conditions d’exclusion. Patricia Marquez (1999) suggère en effet qu’au Venezuela l’État et la presse se servent souvent des « enfants des rues » comme de « synecdoques de la violence et de la dépravation morale ».

Un article d’opinion, publié dans El Universal, traitant de l’assistance aux sinistrés de la La Tragedia, fait allusion à la chanson El negrito del batey336 en reprenant les clichés sur les pauvres urbains qui demandent l’assistance :

« A mi me llaman el Negrito del Batey On m’appele le petit noir du Batey

Porque le trabajo para mi es un enemigo Parce que le travail est pour moi un ennemi

El trabajar yo se lo dejo solo al buey Le travail je le laisse au bœuf

Porque el trabajo lo hizo Dios como castigo Parce que le travail Dieu l’a créé comme châtiment

A mi me gusta bailar apampunchao’ J’aime bien danser apampunchao’ (bien serré, avec le swing des danseurs de merengue dominicain)

bailar bien apretao’ Danser bien serré

con una negra bien sabrosa avec une noire bien pulpeuse »

En reprenant les paroles du célebre merengue, cet article résume en quelques lignes le stéréotype du sinistré, associé indéfectiblement au « noir-fainéant-profiteur-parasite », qui était en train de s’ancrer dans les mentalités de la société dominante. Il commence par une description du « pauvre » paresseux qui, plein de vices, refoule le travail :

« Ses principales occupations sont l’oisiveté, les paris des courses hippiques, et l’alcool. L’esprit malin est son attitude préférée, et il se fait passer pour sympathique. Comme le negrito del Batey de la chanson, il considère le travail comme un châtiment. Par conséquent, il fuit l’effort indispensable aux tâches humaines et limite sa personnalité. […] Mais le travail n’est pas une malédiction ni une condamnation : c’est l’activité naturelle de l’homme. […]. Ces parasites sont tarés et constituent un obstacle au développement du pays. » 337

La musique salsa mobilise souvent des images riches en stéréotypées sur les hommes de la Caraïbe hispanophone : « nonchalants, irresponsables et fêtards »338. L’article présente ensuite un lien direct entre la chanson et les « perversions du paternalisme » de l’État vénézuélien et de la rente pétrolière :

« Il vit aux dépens de l’État. C’est une maladie répandue dans beaucoup de pays à cause de l’État-Providence. Mais au Venezuela cela a poussé à cause du revenu pétrolier et l’économie rentière. »339

Cet article est représentatif des rubriques d’opinion du journal El Universal, réputé socialement conservateur et catholique. Néanmoins, l’article met le damnificado sur un pied d’égalité avec tous les « prédateurs » des ressources de l’État et légitime la fin de la prise en charge des sinistrés. Et, d’après mon recensement bibliographique, cet article a été le premier à énoncer que les victimes de la catastrophe étaient porteuses de la « mentalité du sinistré ». Il est le produit même de la réification de la condition du sinistré comme pauvre dépendant et reproducteur d’une « culture de la pauvreté » et de ses vices.