L’hébergement des sinistrés s’est effectué dans des établissements appelés refugios, situés dans des zones civiles urbaines et dans des forts militaires. Environ 150.000 personnes ont séjourné dans les casernes militaires pendant deux ans environ. Cette disposition relève d’une militarisation de la gestion des victimes. Cette militarisation ne doit toutefois pas être prise en tant qu’objet en soi mais doit être analysée en partant de la complexité sociale et politique imposée tant par la scène locale que par le contexte global. En effet, la militarisation de la prise en charge des victimes de La Tragedia ne consista pas seulement en l’utilisation spatiale des forts et des casernes ou en l’engagement de soldats pour des tâches de secours. Elle correspond à l’appel particulièrement politique fait aux compétences des militaires pour gérer le problème des sinistrés en tant que problème d’État169.

Pour clore ce chapitre, je présenterai quelques éléments sur les conséquences de la tradition militariste à l’époque républicaine dans l’occupation du territoire. Le point de départ est une prémisse historiographique du Venezuela : les Forces armées nationales furent l’unique institution capable de fédérer des territoires fragmentés et gouvernés par des caudillos jusqu’à la fin du 19ème siècle.

La gouvernance des catastrophes globales par les Forces armées

Les catastrophes génèrent des situations qui nécessitent l’action humanitaire et où les Forces armées trouvent directement leur place : l’opinion publique fait facilement consensus en disant que « c’est bien là qu’elles sont véritablement utiles et nécessaires ». Un général de l’Armée nord-américaine chargé du commandement des actions de secours lors du passage de l’ouragan Andrew en Floride, à la fin du mois d’août 1992, décrivit les opérations comme suit :

« Ceci est le « papy » de toutes les opérations d’assistance. Nous avons une approche de ceci comme si c’était une guerre, sauf que nous envoyons les troupes sur le terrain pour aider les gens, pas pour les tuer » 170 (général Gore cité en (Yelvington 1997 : 92)

Les déclarations du général Gore prenaient tout leur sens dans le contexte historique global. En paraphrasant Saddam Hussein lorsqu’il se disait prêt, début 1991 pendant la première Guerre du Golfe, à livrer « la mère de toutes les batailles » face à la coalition internationale menée par les États-Unis, le général Gore comparait le sauvetage des sinistrés et rescapés d’Andrew avec des opérations de guerre.

Or, entre Andrew en 1992 et Katrina en 2005, le contexte politico-historique mondial connut la dégradation de la légitimité tant de la politique extérieure nord-américaine que du gouvernement nord-américain lors des catastrophes. Lors du passage de l’ouragan Katrina par la Nouvelle-Orléans en aout 2005, le gouvernement de George W. Bush mobilisa 42.000 hommes, des forces de l’ordre, parmi lesquels 7000 parachutistes et marines171. La mobilisation fut jugée insuffisante et de nombreuses défaillances dans les systèmes de prévention et de secours furent constatées par la suite172. La Maison Blanche dut reconnaître en février 2006 que la gestion avait été largement inefficace, déclenchant une crise politique importante173.

Lorsqu’ils développent leur analyse sociologique sur la gestion de la crise de l’ouragan Andrew qui frappa la Floride en 1992, Harvey Averch et Milan J. Dluhy (1997) signalent que toutes les agences des services de gestion de l’urgence – FEMA, Centre des opérations d’urgence du Comté de Dade, etc. – approuvèrent l’envoi des troupes de l’Armée dans la zone dévastée. En effet, lors d’une catastrophe naturelle, l’opinion publique convient facilement du bien fondé de la présence des troupes174. Au lieu d’attaquer on sauve, les effectifs militaires occupent le réseau routier pour « contrôler » les déplacements, et puis la planification des opérations permet de « maintenir le territoire occupé sous contrôle ». Cependant, le transfert des responsabilités des pouvoirs civils locaux et des institutions civiles à des organisations militaires ou paramilitaires porte des conséquences politiques.

L’ouverture des casernes aux sinistrés

Au Venezuela, la constitution des refuges à l’intérieur des zones militaires était devenue une solution légitime pour les autorités nationales, régionales et locales pendant l’urgence et toutes accueillirent de façon bienveillante la présence des soldats de l’Armée de terre dans les refuges installés hors des sites militaires. Pendant les trois mois suivants La Tragedia, plus de 52.000 personnes passèrent par El Poliedro et y vécurent quelques mois sous la surveillance des troupes.

« La Garnison fut la solution magique et géniale de Chavez à un moment… » (Entretien avec Cristina Ochoa, chef du Bureau de la Coopération Internationale du ministère de la Santé et du développement social, Caracas, 1 et 3 mai 2000)

Toutefois, l’importance du rôle des effectifs de l’Armée de terre tient moins dans leur présence physique dans les refuges que dans le pouvoir que le gouvernement leur octroya en tant que régulateurs et contrôleurs de la vie des sinistrés. La régulation et le contrôle ne furent pas restreints à la question sécuritaire. Les effectifs de l’Armée de terre furent sollicités par le gouvernement national pour participer à la mission de « récupération sociale » des victimes. Ainsi, les effectifs de l’Armée de terre cordonnèrent directement la gestion des familles sinistrées de La Tragedia, en participant activement au « Plan de dignification de la famille vénézuélienne ».

Tableau 1 – Origine sociale des sinistrés hébergés dans les refuges d’urgence (Fort Tiuna et Poliedro)

Type de logement%
Maison dans un barrio59
Rancho dans un barrio33
Appartement ou maison dans un quartier (classe moyenne et élevée)8
Selon les données publiées dans : España, Luis Pedro, Nestor Luis L Luengo, et al. (2000). "Las inundaciones de diciembre: hechos y aprendizajes." Temas de Coyuntura UCAB (41/ junio 2000).

Dans cette étude socio-économique menée auprès des familles sinistrées hébergées dans les refuges civils et militaires, des sociologues montrent que 70% des familles sinistrées par le désastre étaient en dessous du seuil de pauvreté.

« Plus de la moitié des chefs des familles économiquement actifs (52%) avaient un emploi fixe pendant moins de deux ans avant le désastre, et 30,3% entre 2 et 5 ans. Seul 17,7% d’entre eux avaient un emploi fixe depuis plus de 6 ans »(España, Luengo et al. 2000)

En ce qui a trait au type de logement des familles accueillies dans les refuges, l’étude signale qu’elles habitaient auparavant dans les barrios de Vargas, de la vielle route de Caracas –La Guaira et de Caracas, et que 59,3% sont des maisons de barrios, 39,6% des ranchos de barrios et 8% des appartements (España, Luengo et al. 2000 : 18-19), les différences entre les deux premiers types d’habitation étant la solidité des matériaux de construction. En outre, 75% de la population interviewée a reporté une perte totale du logement et 87,4%, l’impossibilité de le récupérer.

Le président Chavez fut le principal promoteur de l’initiative de la conversion des casernes militaires en refugios pour heberger les sinistrés pauvres. Néanmoins, la fonctionnaire interviewée ne cachait pas ses inquiétudes concernant « la vie en communauté » que ce partage des lieux allait signifier entre sinistrés et militaires dans les forts. Elle manifestait certains doutes quant à la maîtrise d’une telle solution, surtout à cause des interprétations que fonctionnaires et militaires allaient faire des mesures et dispositions dictées par l’exécutif :

« …mais il n’est pas évident que cette solution ne se transforme pas en un boomerang, surtout en ce qui concerne le travail quotidien avec les damnificados, parce que dans ces lieux se produisent des « cultures » terribles, monstrueuses. Pour les militaires c’est très difficile, parce qu’ils sont habitués à leurs normes, et ils ne savent rien faire sans l’autorité, et avec les damnificados c’est tout simplement impossible d’appliquer leurs normes. » (Cristina Ochoa 2000, entretien à son domicile, 1 et 3 mai 2000) »

Elle reconnaissait ainsi que les circulaires, manuels et projets issus des cabinets de l’administration civile étaient très difficiles à faire appliquer dans les casernes, et ses inquiétudes étaient bien légitimes : comment en effet traduire dans des dispositifs pratiques dans les forts la « bonne intention » de prise en charge exprimée par le gouvernement ?

Arrêtons-nous un instant sur le point de comparaison que cet entretien établit avec la gestion historique des sinistrés de la ville de Caracas. En effet, les propos de cette fonctionnaire s’inscrivent dans l’histoire contemporaine des politiques de la ville de Caracas concernant les moins favorisés. Ils sont d’autant plus pertienents qu’Ochoa elle-même cette même fonctionnaire coordonnait la direction de la santé et des affaires sociales de la mairie du Municipe Libertador de la ville de Caracas lorsque la tempête Brett s’est abattue sur Caracas le 8 août 1993175.

« À ce moment-là [lors de la tempête Brett] nous avons mis des règles pour que les refuges dans le Fort Tiuna fonctionnent, mais ce n’étaient pas des règles militaires, non. C’était pour empêcher qu’ils [les sinistrés] se volent les uns aux autres » (Entretien avec Cristina Ochoa, Direction de Coopération Internationale du Ministère de la santé et Développement Social, MSDS, mai 2000)

La magnitude de la tempête Brett et de La Tragedia ne sont pas comparables en termes de dégâts et de morts et il est impossible de les considérer sans prendre en compte leurs différences. Néanmoins, cette tempête a établi un précédent dans la « collaboration » entre les autorités civiles et les Forces armées dans la ville de Caracas. Elle évoquait ainsi la gestion des sinistrés de Brett et l’accueil dans le Fort Tiuna presque dix ans auparavant :

« À ce moment-là la hiérarchie [des Forces armées] n’était pas importante pour nous, c’était autre chose…et en plus, la réalité de la dévastation de la tempête faisait partie des compétences de la mairie, et la mairie avait assumée cette responsabilité » Entretien avec Cristina Ochoa, Direction de Coopération Internationale du Ministère de la santé et Développement Social, MSDS, mai 2000)

Cet entretien permet également d’éclairer un point crucial : jamais les sinistrés n’avaient été un « problème d’État » au Venezuela avant La Tragedia. Deux éléments contribuent à l’analyse de cette politique locale de 1993 de prise en charge des sinistrés, qui constitue un précédent à La Tragedia. D’une part, la mise à disposition des installations du Fort Tiuna ne s’inscrit pas dans une politique nationale. D’après les archives de la presse, les damnificados de la tempête Brett de 1993 ne reçurent pas de traitement particulier dans le fort militaire. Suite à la demande du maire de Caracas, le Haut Commandement des Forces armées céda des espaces dans des casernes désaffectées du Fort Tiuna qui occupe quelques milliers d’hectares de la zone métropolitaine.

D’autre part, la victoire d’Aristobulo Istúriz aux élections locales de la ville de Caracas le 4 décembre 1992 s’inscrivait dans un climat de profond rejet des partis politiques traditionnels et de turbulence politique. Cette année fut marquée par les deux coups d’État manqués des Bolivariens et le triomphe d’Istúriz devint l’emblème de l’arrivée au pouvoir par la voie démocratique d’une alternative politique. La gestion d’Istúriz était identifiée sous le slogan « el gobierno de la gente » (le gouvernement des gens) et jouissait d’une grande popularité176. Le triomphe d’Istúriz a été perçu une possibilité de transformation sociale par la voie démocratique.

Ainsi, les relations entre les autorités locales de la ville et les militaires étaient, à cette époque, très différentes de celles établies lors de La Tragedia. En effet, lors de la tempête Brett, la mairie du Municipe Libertador (qui regroupe les quartiers populaires de l’ouest et du Centre ville de Caracas) avait négocié le prêt d’espaces pour installer les refuges à l’intérieur du Fort Tiuna, et les autorités militaires ont donc accepté leur demande, sans autre suite.

Il existe donc une différence fondamentale entre les sinistrés de l’orage Brett et ceux de La Tragedia : la non-prise en charge directe par les militaires des sinistrés hébergés dans le fort. C’est lors de la catastrophe de décembre 1999 que la militarisation de la prise en charge constitue une politique sociale, spécialement destinée aux populations pauvres177. À la différence de la tempête Brett de 1993, les militaires ont été lors de La Tragedia en mesure de décider de l’organisation de la disposition des familles dans les forts militaires et les casernes.

Revenons à l’urgence de décembre 1999 et à l’ouverture des casernes aux sinistrés. Puisque l’unique voie pour évacuer les sinistrés était aérienne et qu’il fallait un certain temps pour recenser les espaces disponibles dans les conscriptions pour accueillir les familles transférées, celles-ci ont été amenées dans des « refuges de transit » implantés dans des salles de concert, des stades, et d’autres grandes sites de Vargas ou de Caracas. Les voitures des institutions publiques chargées de déposer les sinistrés dans les refuges d’urgence (El Poliedro, Stade Universitaire, Parc Naciones Unidas, etc.) ou de les amener vers les forts militaires (Guaïcaïpuro, Tiuna, etc.) ont mis en pratique ce qu’on appelle le ruleteo. Le ruleteo a été un signe de la défaillance des institutions chargées de l’hébergement des sinistrés178. La presse écrite recensait les cas de ruleteo lors de l’évacuation des écoles publiques. Après un ruleteo durant toute une nuit, cette femme a été finalement déposée au Poliedro :

« Mes filles et moi, avec 50 autres personnes, avons été obligés de quitter l’école Complejo Educativo Jesús Obrero [Caracas, Catia]. On nous a dit qu’il fallait abandonner cette école parce que la rentrée de classes approchait et qu’on allait être transférés au fort militaire Los Roblecitos, dans l’état de Guárico où nous allions être bien logés. [Ils ont pris un bus conduit pas des militaires] Nous sommes arrivées au Fort au petit matin, après avoir roulé toute la nuit et on nous a dit qu’il n’y avait pas de la place pour nous. Ensuite, on nous a amenés au Poliedro. Nos ruletearon tanto que j’ai même pensé qu’ils voulaient qu’on descende du bus pour nous tuer » 179

Le ruleteo que les gens subiraient était la conséquence directe du manque de coordination entre les institutions civiles et militaires qui n’effectuaient pas de recensement préalable ni vérifiaient le nombre de places disponibles dans les refuges, casernes et nouveaux sites de logement.

L’Armée de terre et la constitution de l’État-nation vénézuélien

Les forts militaires les plus importants du pays Tiuna (Caracas), Guaïcaïpuro (Charallave, état de Miranda), Terepaïma (Barquisimeto, état Lara), ainsi que les garnisons de moindre taille situées en province, accueillirent environ 100 000 sinistrés de La Tragedia. Cette ouverture des casernes à la population civile bénéficia d’un consensus social et politique dont l’origine est contextuelle – le gouvernement de Chavez s’appuyait déjà en l’Armée de terre – mais aussi historique. Une généalogie de la forte présence des forts militaires dans le territoire et dans la conception même de la nation vénézuélienne s’avère donc nécessaire pour analyser la militarisation, l’ouverture des casernes aux victimes et leur permanence à l’intérieur, pilier fondamental de la gestion des sinistrés.

Le Venezuela mit du temps à se consolider en tant que nation. L’histoire politique et sociale du 19ème siècle montre à quel point les tensions entre des classes sociales antagonistes empêchèrent d’achever la construction institutionnelle d’une république moderne. L’historien Germán Carrera Damas (1969 : 114) note ainsi que les sentiments de découragement et d’insatisfaction reviennent systématiquement dans la production intellectuelle du 19ème siècle. La rhétorique politique et la pensée patriotique civile y témoignent d’une angoisse profonde face à un futur véritablement « vénézuélien » qui met trop de temps à se réaliser. La fin de la guerre d’Indépendance fut un moment crucial du processus de définition de la conscience nationale et de l’espoir d’établir un contrat social durable. En 1830, les idéologues de la nation faisaient preuve d’un optimisme patriotique qui relevait plus du lyrisme que de la réalité :

« …La guerre est à la racine de notre vie républicaine. Au lieu de s’atténuer après la fin de la guerre d’émancipation de la Couronne espagnole, l’effervescence belligérante occupe tout le 19ème siècle. » (Carrera Damas 1969 : 122).

Après l’Indépendance scellée par la bataille de Carabobo le 24 juin 1830 et par la dissolution de l’armée de Bolivar, une grande partie du territoire national restait une terra incognita. Une fois consommée la désintégration de la Gran Colombia, le 19ème siècle fut une période de guerres sanguinaires entre les caudillos180 qui se disputaient le contrôle de Caracas. La nation n’avait d’existence que formelle. Guerres, factions et révolutions dessinaient un tableau désespérant signé par la violence sociale et politique. L’image du peuple « orphelin » et ayant besoin d’une main forte et rectrice, devint ainsi courante.

Ce territoire, sans mines d’or ni d’argent, créé en 1777 (Izard 1976) ne réunit jamais les conditions sociales et économiques pour être qualifié Virreinato, par la Couronne espagnole. Aucune splendeur coloniale donc pour cette colonie de campements militaires, point militairement stratégique dans la mer des Caraïbes, appelé à l’époque coloniale la Capitanía general, Capitainerie générale du Venezuela. L’unité de l’ensemble du territoire et sa maîtrise politique se sont fait attendre jusqu’au 20ème siècle (Langue 1999 : 21). « Le Venezuela a été la région des Indes où la guerre d’Indépendance a été plus longue, cruelle et dévastatrice » (Izard 1976 : 19). Le pays fonctionna comme fournisseur des armées libératrices et des généraux, comme Antonio José de Sucre, Grand maréchal d’Ayacucho, né à Cumaná, à l’est du Venezuela, célèbre pour sa bataille triomphale en Équateur.

Ensuite, l’échec de la grande Colombie et le démembrement du territoire paralysa la transformation sociale et économique qui avait débuté en 1810 (Izard 1976 : 29). Simón Bolívar, le Libertador, ne croyait en effet pas en l’existence d’une nation vénézuélienne. D’après lui, Caracas était une ville « hostile et inculte » et le territoire ne réunissait pas les conditions pour devenir une République autonome. Ce jugement marqua fortement les débuts de la République vénézuliénne, comme le résume un aphorisme populaire au 19ème : Cundinamarca (Bogotá) était « l’université », Quito « le couvent », et Caracas la « caserne »181.

Cette identification au seul domaine militaire, avec une connotation de force brutale et violente, constitue ainsi historiquement la distinction particulière de ce pays des autres territoires libérés. L’Armée y est la seule institution qui se soit historiquement imposée pour organiser l’État- nation, assujettie toutefois à l’autoritarisme et au patronage des caudillos des régions. Dans la cause professée par les chefs des soulèvements successifs – les caudillos de la guerre dite « fédérale » jusqu’en 1903 (Caballero 2002 : 156) –, l’« ordre » et la « paix » seront toujours repoussés dans « l’avenir » et l’organisation de la vie sociale se fera sur la base d’une préconisation de la présence militaire dans la société pour garantir la « paix et le progrès »182.

Ainsi, « l’ordre » républicain établi lors de la création de la République de la Gran Colombia éclata dès sa dissolution. Paradoxalement, la paix sociale instaurée par la République de la Gran Colombia ne dura que le temps de la guerre d’Indépendance et la constitution de la République du Venezuela en 1830 ne signifia pas la consolidation de la paix (Caballero 2002 : 155).

Dans un ouvrage qui explique les avatars de la consolidation d’un État civil et d’une nation pacifique, Graciela Soriano de Garcia Pelayo (1997) avance que les guerres fédérales manifestaient le rejet des caudillos de toute autorité nationale installée à la capitale. Elle montre la difficulté de recenser les épisodes violents du 19ème siècle, tellement ils étaient fréquents et variés :

« Pendant le 19ème siècle, la politique au Venezuela a été conçue comme une « guerre » (…) : entre 1858 et 1881, l’historien Gonzalez Guinan recense 342 actions de guerre (…) L’historien Antonio Arraiz rend compte, entre 1830 et 1903, de 39 révolutions sûres et certaines et si l’on force les termes, on peut en compter jusqu’à 177. César Zumeta recense 1400 combats entre factions entre 1826 et 1903. » (Soriano de Garcia Pelayo 1997 : 183)

Cette historienne souligne combien l’anarchie guerrière et la dispersion du pouvoir régnèrent dans un territoire abandonné à son sort et marqué par des épisodes de guerre, révolutions, combats, factions, etc. Les gouvernements du caudillo Antonio Guzmán Blanco « l’autocrate illustré » (1870-1877, 1879-1882 et 1886-1888), se sont déroulés dans le cadre de programmes pacificateurs de « La Fédération » qui ont cherché à promouvoir un État laïc, d’économie libérale et de progrès afin d’attirer les investissements de l’étranger (Caballero 1999: 55). C’est pendant cette période dominée par le « libéralisme jaune » de Guzmán Blanco qu’apparut le premier essai de modernité professant une adhésion aux idées des Lumières en matière d’éducation (obligatoire et gratuite pour tous les enfants), l’établissement d’une monnaie nationale (le bolivar) et la rédaction d’un code civil tendant à restreindre le pouvoir de l’Église (Velázquez 1972).

Néanmoins, le pilier fondamental du gouvernement était toujours le pouvoir militaire. L’absence d’institutions civiles suffisamment solides pour soutenir le pouvoir politique a été lourde de conséquences. L’Armée fomenta des conspirations et des luttes intestines pour contrôler le pouvoir et le pays fut submergé dans une crise profonde causée par la chute des revenus fiscaux et des pressions externes pour payer la dette externe. En 1892, l’insurrection-révolution « légaliste » de Joaquin Crespo ensanglanta à nouveau le pays. En 1899, la « révolution libérale restauratrice » intronisa le caudillo andin Cipriano Castro.

La caserne comme modèle historique d’ordre social

Au début du 20ème siècle, le panorama idéologique vénézuélien accueille la vision positiviste de « l’ordre », dans laquelle le gouvernant personnifié est la pièce essentielle garantissant la permanence de l’inéluctable « ordre naturel ». Une relation problématique s’établit entre la nécessité de « l’ordre », le texte constitutionnel et la réalité. Ainsi lorsque le caudillo Juan Vicente Gómez prit le contrôle de toutes les armées des caudillos en 1908, les élites du pays saluèrent la dictature. Les historiens parlent d’un « miracle politique », celui de « l’ordre ». L’allusion à l’ordre doit être ici entendue dans le contexte historique du début du 20ème siècle vénézuélien, c’est-à-dire comme « la paix finalement instaurée » après un siècle marqué par les guerres. Manuel Caballero (2003: 113)183 inscrit dans ce sens la phrase du général Gómez relative au sens donné à l’ordre instauré par la dictature : « le Venezuela m’a accueilli quand il s’est fatigué de la guerre ». La fin du caudillisme est certes né de la décomposition de l’État colonial et de la faiblesse des autorités centrales (Rouquié 1998 : 262), mais aussi de l’intronisation d’une figure autoritaire au pouvoir. Pour jeter les bases de la nation moderne, le général Juan Vicente Gómez créa les Forces armées de l’État moderne en professionnalisant les militaires et les séparant des institutions civiles. Paix, dictature et ordre se conjuguent dans une formule politique fondatrice de la nation post-coloniale vénézuélienne, le général Gómez, étant le « pacificateur et ordonnateur de la nation » :

« Toute atteinte contre l’ordre gomeciste dérive en attaque du général, et toute attaque au général est une attaque à l’ordre » (Caballero 2002 : 158).

Au début du 20ème siècle, les positivistes vénézuéliens élaborèrent la théorie du « gendarme nécessaire », légitimant ainsi le régime dictatorial et justifiant son maintien au pouvoir (Soriano de Garcia Pelayo 1997: 185). L’enjeu du positivisme était de promouvoir l’idée que les États de l’Amérique hispanique « avaient besoin d’une main dure » pour se « civiliser » après les guerres d’Indépendance et sortir ainsi de « l’anarchie ».

Laureano Vallenilla Lanz (1999 [1919]), précurseur de la sociologie positiviste au Venezuela, voyait dans la figure de ce gendarme la possibilité réelle « d’amener le pays vers le progrès ». Dans l’ouvrage Cesarismo democrático, il jeta les bases d’une « théorie scientifique » – la nécessité de l’ordre positiviste pour atteindre le progrès – qui aboutit à la légitimation politique du caudillo « vainqueur » et pacificateur au pouvoir. Vallenilla Lanz (1999 [1919]: 227) met en valeur deux éléments qui semblent révélateurs dans l’étude de la modernité vénézuélienne : la caractérisation historique en tant qu’« État guerrier », et l’organisation nécessaire, voire inévitable, du pays en « camp militaire » pour sortir de l’anarchie des caudillos. Selon le Césarisme démocratique, seul « le peuple », par son idiosyncrasie et son degré de culture, produit le système de gouvernement de la dictature de Gómez. Cette doctrine, qui légitimait et justifiait le caudillo au pouvoir, fournit les bases idéologiques d’une « dictature positive » (Montero 1984 : 124). Et au delà encore, la théorie selon laquelle les sociétés latino-américaines auraient « manqué d’une préparation » suffisante pour pouvoir bénéficier des institutions démocratiques à cause du « métissage », d’économies inefficaces et d’institutions éducatives affaiblies, fournira le cadre politique justifiant, sur tout le continent, le pouvoir du « despotisme illuminé ». Les États guerriers seraient alors porteurs de caractéristiques qui exigent la subordination totale au « gendarme nécessaire », seul à garantir l’ordre et, par la suite, le progrès. L’autoritarisme serait donc une sorte de « mal nécessaire » dans le passage à la modernité en Amérique hispanique.

Une inscription marque aujourd’hui les murs et les frontons des forts militaires du pays : « Armée de terre vénézuélienne, forgeuse de libertés ! ». Cette proclamation patriotique fait de l’Armée de terre de la nation contemporaine l’héritière directe des « gloires de l’armée libératrice » du 19ème siècle.

Photo 8 – Copie d’écran du Site web de l’Armée de terre vénézuélienne. Dévise : « Ejército venezolano, forjador de libertades »
Photo 8 – Copie d’écran du Site web de l’Armée de terre vénézuélienne. Dévise : « Ejército venezolano, forjador de libertades »

Cependant, c’est le dictateur Juan Vicente Gómez qui créa institutionnellement les Forces armées modernes au début du 20èmesiècle telles qu’elles sont aujourd’hui185. C’est bien dans le domaine des Forces armées que Gómez a réussi à imposer une doctrine sociale (Caballero 2003 : 2002), en séparant l’idée de parti politique, typiquement civile, de celle d’une Armées commandée par des caudillos, et en créant une Armée professionnelle. À partir de Gómez, les Forces armées ne constitueront plus qu’un seul corps, sous un commandement unique186.

La formule rhétorique « Armée de terre vénézuélienne, forgeuse de libertés ! » cherche donc à instaurer une explication du passé destinée à soulever des valeurs et des intentions particulières : l’identification de la glorieuse Armée Libertadora de la guerre d’Indépendance avec les Forces armées modernes et contemporaines créées par Juan Vicente Gómez. Cette construction historique de l’origine de l’institution militaire procède d’une manière relativiste pour expliquer le passé comme ayant sa propre façon d’exister (Pocock 1972 : 233) ; c’est une image qui conserve l’existence de l’Armée vénézuélienne qui fonde et perpétue l’existence de la nation.

La consolidation de l’État guerrier et technocrate organisé autour des institutions militaires, garant de la paix et de l’ordre, a des répercutions importantes sur l’occupation du territoire et l’organisation de la vie civile187. L’anthropologue Fernando Coronil (1997) soutient que Gómez fut le « premier prestidigitateur de l’État magique » vénézuélien et qu’il sema les bases de la modernité en jouant « le tour de magie de convertir l’exploitation du pétrole en progrès » (1997 : 68). Les changements que le pays connut à cette période découlaient de l’adhésion du général Gómez au modèle économique libéral d’exploitation du pétrole par les compagnies transnationales, en particulier anglaises et nord-américaines. Cependant, les historiens critiques de la pensée positiviste légitimant la dictature montrent que, même si le général Gómez ouvrait l’économie vénézuélienne au marché mondial de l’exportation des matières premières, il fut loin d’avoir été un dirigeant modernisateur. La « prestidigitation » aurait plutôt été effectuée par les Forces armées qui cherchaient constamment à se transfigurer en libératrices, même lorsqu’elles agissaient au détriment de l’instauration d’un système démocratique.

Aux quarante ans de dictature de Gómez, succédèrent les gouvernements militaires dits « civilistes » ou « de transition » d’Eléazar Lopez Contreras (1936-1941) et Isaías Medina Angarita (1941-1945). Le 14 février 1936 marqua le début d’une période de négociation entre gouvernements militaires et mouvements civils pour la liberté d’expression, mouvement connu sous le nom de la « génération du 28 ». Mais ce n’est qu’en 1945, avec l’insurrection de jeunes officiers de l’Armée proches d'un parti politique jusque là clandestin, qu’apparut la figure de Rómulo Betancourt sur la scène politique et le parti politique Acción Democrática (AD). En 1945 s’ouvrit donc la période des partis politiques civils, puis après 1958, celle de la démocratie avec le suffrage universel. La première expérience démocratique « avancée et socialisante » fut de courte durée : le dit « Triennat adeco » (1945-1948).

Le programme de gouvernement instauré par AD transforma radicalement les bases du système politique dominé par les militaires : il instaura le suffrage direct pour l’élection du président de la République et promulgua le droit de vote des femmes, des jeunes à partir de 18 ans et des analphabètes. La crise politique déclenchée lors du « Triennat adeco » déboucha dans la dictature de Marcos Pérez Jiménez (1952-1958). Le militarisme de la dictature de Marcos Pérez Jiménez aboutit à la consolidation d’une élite bureaucratique et corporative, dont le signe le plus manifeste fut la grande concentration des dépenses publiques au bénéfice du monde des Forces armées. Ce durcissement du pouvoir politique militaire engendra une forme de « prétorianisme » (Irwin 2000), entendu comme l’influence politique des militaires qui domina totalement l’appareil de l’État pendant la dictature et qui reste en suspens avec l’avènement de la démocratie.

Néanmoins, les bases du pacte social entre civils furent établies lors de l’instauration de la démocratie en 1958. C’est alors que se met en place, en 1961, le Pacte de Punto Fijo, « code de conduite et de coexistence entre partis politiques et Forces armées » (Rouquié 1982 : 241-243). Ce pacte établit ainsi les règles du jeu entre les principaux partis politiques vénézuéliens. Ces partis, « Action démocratique » (AD), « Comité pour des élections indépendantes » (COPEI) et URD, édifièrent un système de gouvernance fondé sur l’alternance des partis au pouvoir, utilisant des pratiques clientélistes semblables sans pour autant se sentir disqualifiés. Le système d’alternance de partis a fonctionné entre 1958 et 1988, période d’ailleurs marquée par la plus longue absence des Forces armées de l’appareil exécutif de l’État dans l’histoire de la nation vénézuélienne.

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Le processus de « dramatisation sociale » (Turner 1974) engendré par La Tragedia porte deux éléments caractéristiques. Le premier se révèle dans l’examen des discours médiatiques comme structures narratives des moments dramatiques et relève du présupposé de la solidarité manifesté dans les sociétés affectées par le malheur. La littérature portant sur les désastres (Oliver-Smith 1994) propose l’opérationnalisation de la notion de communitas de Victor Turner (1990) pour expliquer l’action sociale après une crise. Toutefois, le matériau mobilisé ici montre l’importance de séparer analytiquement le sentiment de solidarité ressenti par les victimes de la catastrophe lors de l’urgence, pendant la dévastation – et qui présuppose sa continuité dans le temps par la constitution d’une communitas – de la compassion comme moteur d’une action politique de l’État qui se projette dans le long terme. En effet, si les glissements de terrain et les écoulements de boue ont bien balayé des communes entières, toutes classes sociales comprises, et que les opérations de secours ont concerné indistinctement toutes les classes sociales, la gestion de la population sinistrée et sa prise en charge ont été socialement différenciées. La différentiation entre classes sociales se rend donc manifeste lors de la prise en charge des affectés par l’État, second élément de la dramatisation sociale de la catastrophe relevant de la sphère politique : le secours, l’attention et l’hébergement temporaire des victimes par les Forces armées est la manifestation de la compassion de l’État envers le peuple souffrant. Ainsi, dans cette première partie, la dramatisation du désastre a été examinée à partir de la gestion des victimes, marquée par une militarisation fondée sur la compassion envers les moins favorisés, propos qui s’inscrit dans le modèle politique avancé par la révolution bolivarienne.

Le fossé qui sépare les récits de l’expérience de la catastrophe des discours médiatiques interroge les langages développés sur la catastrophe comme drame social, comme rupture des normes sociales ainsi que l’ensemble de normes sociales, qui déchaînent différents processus compensatoires ou de soulagement. Or, en prenant de la distance avec la littérature portant sur les désastres, le processus de soulagement social étudié ici relève du politique, de l’action de l’État.

Ce constat permet d’avancer vers une analyse critique du présupposé de solidarité sous jacent à la construction sociale dominante des catastrophes. La militarisation de la gestion répond en effet à la logique historiquement constituée de disqualification des institutions civiles et au consensus qui s’établit sur le besoin de militariser – pour secourir et pour sécuriser – les sinistrés socialement défavorisés. Mais la disposition visant à militariser la gestion des victimes s’inscrit aussi dans une histoire longue de la nation. Dans un premier temps, la période de consolidation comme Capitainerie générale fut marquée par la prédominance des institutions militaires – casernes et campements militaires – dans l’occupation du territoire. Dans un second temps, la doctrine du positiviste du « gendarme nécessaire » constitua l’un des piliers fondamentaux de la constitution de la nation moderne.

Dans la deuxième partie de cette thèse, j’analyserai les principes idéologiques de la politique de dignification et montrerai comment ils répondent à un projet révolutionnaire fortement influencé par le binôme civico-militaire dans lequel la composante civile est subordonnée à la composante militaire. Un cadre complexe de dispositifs, d’appellations et de procédures a été mis en œuvre, qui répond à une conception particulière du traitement des affectés, en l’occurrence les plus pauvres. La création de refuges à l’intérieur des forts militaires est exceptionnelle moins par son caractère précurseur, que par le contexte politique dans lequel elle a été décidée. C’est pourquoi la pérennisation des refuges dans les garnisons par les militaires est présentée comme une prérogative des sinistrés moins favorisés socialement, devenant ainsi un traitement emblématique des pauvres dans le moment historique bolivarien.