La violence s’inscrit dans l’histoire d’une société déterminée, dans les arrangements qui y donnent sens à l’ordre et au désordre. E.P Thompson (1973) avertit des dangers de considérer les émeutes comme une simple réaction à l’augmentation des prix, comme une réaction automatique aux stimulations économiques, « plus compulsive qu’intentionnelle » (1973 : 77). Après E.P. Thompson, Didier Fassin (2005b) propose d’utiliser le terme « d’économie morale » dans le sens d’une analyse des valeurs et des normes à partir desquelles l’immigration et l’asile sont pensés et agis, et, dans un sens plus large, notre monde moral est défini (2005b : 365)85. J’émets l’hypothèse que le sens du pillage au Venezuela est historiquement enraciné et perçu comme une forme populaire et juste de réclamation d’une part du « butin pétrolier », c’est-à-dire comme une pratique, certes extrême mais légitime, de revendication de justice sociale (Arrom et Ortoll 1996)86. En outre, la répression orchestrée par les forces de l’ordre lors de La Tragedia relève elle aussi d’une forme de violence historiquement enracinée. Une « économie morale du pillage » ne peut donc se contenter de prendre comme point de départ l’ancrage de la manifestation de l’anomie dans une situation extrême déterminée qui la justifierait – la catastrophe – mais dans ces moments dans lesquels la société accepte le pillage par déférence ou qui la conduisent à le condamner. Il s’agit de saisir le processus et les circonstances dans lesquelles ceux qui pratiquent le pillage passent du statut de « meneurs d’une action juste » à celui de « criminels », c’est-à-dire de déchiffrer la tension entre les pratiques et les discours sur le pillage au Venezuela.

Le pillage et l’émeute suscitent des discours qui les condamnent, les approuvent ou les « normalisent ». L’émeute urbaine est socialement représentée soit comme une forme de rébellion organisée, soit comme une manifestation de l’anomie. La narration des scènes de violence des témoins interviewés constitue un corpus qui permet de montrer des rapports non monolithiques, dynamiques et historiques relevant de la classe sociale et de l’idéologie lors de l’irruption des épisodes sanglants de l’histoire contemporaine vénézuélienne.

Pillage et butin de guerre

Le pillage en tant que pratique violente fut historiquement exercé par les troupes des différentes forces combattantes pendant les guerres du 19ème siècle. Le pillage fournissait alors le butin de guerre aux royalistes, mais aussi aux libertadores et aux caudillos (Carrera Damas 1991), et ce jusqu’au début de la dictature de Juan Vicente Gómez, au début du 20ème siècle. Le pillage fut autorisé et couramment pratiqué lors de la guerre d’Indépendance au 19ème siècle, tant par l’armée libératrice que par les royalistes. En effet, la cause de l’Indépendance ne fut perçue comme une « cause populaire » que vers la fin de guerre. Les troupes de José Tomas Boves pratiquaient systématiquement le pillage et professaient fidélité au roi d’Espagne sans avoir jamais été intégrées aux forces espagnoles, et leur motivation était « surtout de la haine envers tous ceux qu’on appelait alors les patriotes » (Uslar Pietri 1986 : 52) 87. Le pillage fut donc utilisé comme une récompense pour les troupes victorieuses, tant par Boves que par Bolívar (Carrera Damas 1991). Cette pratique fait ainsi partie intégrante de la constitution même de la nation vénézuélienne.

Le pillage marque d’une part une victoire des caudillos sur l’État et d’autre part, obéit à une logique socio-économique de répartition des biens dans une économie coloniale en déclin. La période de paix de la République indépendante au 19ème siècle (1830) fut très courte, les caudillos ayant continué à dominer les territoires. Les guerres de factions se sont succédé sur une longue période d’instabilité politique menant à la Guerre Fédérale de 1859-1867 (Langue 1999 : 195). Le pillage était la pratique à travers laquelle le caudillo confirmait sa conquête du pouvoir, la prise de pouvoir politique étant étroitement associée à l’enrichissement personnel.

En revanche, l’historiographie patriotique occulte systématiquement le pillage commis par les troupes de l’Armée libératrice de Bolívar. Germán Carrera Damas (1991) signale dans un chapitre intitulé « les pillages républicains » :

« (…) l’occultation intentionnelle des aspects moralement choquants ou qui puissent d’une certaine manière baisser la condition éthique tant artificiellement concédée qu’exigée des libertadores » (1991 : 68)

Pour l’esprit patriotique, le pratique du saccage par des soldats Libertadores, incarnation historique de la justice et de l’esprit républicain se donne comme intolérable, ces épisodes restant ainsi occultés. En affirmant que les responsables du « petit enfer » qui fut la guerre d’Independence vénézuélienne n’ont pas été que ses opposants, Carrera Damas contribue à la « démythification du caractère angélique » des troupes de la cause indépendantiste pendant la guerre d’émancipation et ainsi qu’à la remise en cause de l’un des piliers du patriotisme : l’intégrité morale de « l’Armée libératrice » (el Ejército Libertador). Le pillage était une pratique militaire caractéristique – « constante, profonde et révélatrice » (Carrera Damas 1991 : 148) – de la guerre d’émancipation. Le territoire vénézuélien, jamais qualifié de « colonie riche » par l’empire espagnol, était ainsi dévasté par le pillage systématique menée par les troupes des deux camps ainsi que par des mercenaires qui, comme Boves, groupaient les soldats déserteurs et combattaient pour leur propre cause et profit88.

Au Venezuela, le pillage se constitue donc historiquement comme une forme violente de l’exercice du pouvoir mais aussi comme forme de résistance. Historiquement, le pillage a été expliqué comme étant la manière d’obtenir une revendication juste après la fin du régime oppresseur, comme ce fut le cas lors de la chute des dictatures de Juan Vicente Gómez en 1936 et de Marcos Pérez Jiménez en 1958. C’est pourquoi cette pratique est « occultée » lorsqu’elle a été pratiquée par l’Armée libératrice au 19ème, incarnation même de la dignité de la nation souveraine. Comme nous allons le voir dans la partie suivante, la répression du pillage a été instrumentalisée à l’époque contemporaine par l’État et constitue la forme la plus extrême de l’exercice du pouvoir étatique.

La répression lors du Caracazo de février 1989

Les représentations sociales des émeutes sanglantes de 27 février 1989 sont inscrites dans la mémoire collective comme un état anomique, destructeur et violemment réprimé par la force. Ici surgit une tension problématique entre la justification du pillage en vertu d’une certaine justice sociale et la normalisation de l’utilisation de la force de l’État pour la réprimer.

Rappelons brièvement le contexte du Caracazo. Le président élu en décembre 1988, Carlos Andrés Pérez, lança dès sa prise de fonction le 2 février 1989 un important programme d’ajustement structurel sous l’égide du FMI, comprenant une libération du taux d’échange et une dévaluation de la monnaie de 170% (Dabène 2003 : 224). Le Caracazo est indissociablement lié à la tentative du gouvernement de Carlos Andrés Pérez d’imposer un programme de réformes appelé « le grand tournant » (El Gran Viraje). Ce programme était associé à une série des mesures drastiques de régulation économique, dit El Paquete (le Paquet), qui visait à initialiser un mouvement radical de réformes néolibérales, condition pour obtenir du FMI un prêt de 5.000 millions de dollars en trois ans89.

Les émeutes commencèrent dans la banlieue est de Caracas, à Guarenas, par des manifestations contre les augmentations de 30% des tarifs du transport public et de 83% du prix de l’essence. Un conflit similaire éclata en même temps dans le sud ouest de la ville. Les gens brûlèrent les bus. La police ne put contrôler la situation et des dizaines de milliers de personnes participèrent dans des saccages des commerces de toutes les avenues de la ville de Caracas et de sa banlieue et d’autres villes de province. Les gens trouvaient à l’intérieur des magasins les produits cachés par les commerçants qui attendaient la hausse des prix que la libéralisation des prix annoncée allait provoquer. La télévision montrait les images d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards que couraient en transportant des appareils électroménagers, des bœufs entiers des boucheries, des vêtements, des disques, etc. Certains commerçants furent lynchés. Des pillages suivirent pendant toute la nuit et le 28 à midi le Président Carlos Andrés Pérez déclara l’état d’urgence, avec l’approbation du Congrès. Huit garanties constitutionnelles furent suspendues90. Le 28 février 1989 constitua une première dans l’histoire du Venezuela où un ensemble de mesures visèrent à configurer un État de siège. La garantie constitutionnelle de la liberté d’expression fut restituée le 10 mars et le reste des droits le 24 mars.

Cette déclaration entraîna un exercice du pouvoir de répression sans limite de la part des forces de l’ordre de l’État, en particulier de la Guardia Nacional et l’Armée de terre. L’ordre donné fut de réprimer en ouvrant feu. L’Armée de terre vénézuélienne n’avait pas quitté les casernes depuis la fin des années soixante-dix lorsqu’ils avaient vaincu la guérilla. Pendant trois jours, des troupes inexpérimentées composées de jeunes de vingt ans, sans aucune expérience, firent face à une situation sans précédent dans l’histoire du pays. Les soldats tiraient des longues rafales avec leurs mitrailleuses de guerre vers les bâtiments surpeuplés des quartiers populaires d’où venaient des coups de feu isolés d’armes courtes. Ils ouvraient feu contre toute personne qui courait dans la rue et donnaient le coup de grâce aux blessés. Jusqu’aux premiers jours du mois de mars, il n’y eut pas de limites contre l’abus de pouvoir des soldats de l’Armée de terre. Les ONGs estiment au moins 1 millier de morts.

Margarita Lopez Maya (2003) explique les révoltes de février 1989 par la faiblesse des institutions politiques et sociales de la société vénézuélienne. Cette faiblesse, soutient-elle, a des racines qui plongent dans un manque historique de médiation et de représentativité des citoyens au sein des institutions démocratiques. Pour le démontrer, elle établit une comparaison entre les événements de février 1989 et la chute de la dictature du général Juan Vicente Gómez en 1935-1936, marquée par une vacance politique, par la récession économique et par la frustration sociopolitique (2003 : 137). Mais l’absence d’entretiens directs avec les acteurs conduit à Lopez Maya à établir un panorama empirique partiel et évincé de la pratique même du pillage lors du Caracazo.

Yolanda Salas (2001) analyse les émeutes de février 1989 comme une rébellion face au « paquet de mesures » de l’ajustement structurel. Elle recense ainsi des mots utilisés par ses enquêtés pour définir la situation (« séisme », « explosion ») qui évoquent le fait « qu’une majorité invisible se présente d’un coup » (Salas 2001 : 207) sur la scène politique et sociale. Pour elle, ce phénomène ne s’apparente pas à une « violence politique » mais plutôt à une violence sociale de masses qui « (…) n’auraient pas d’identité autre que la pauvreté et leur exclusion du système institué… » (Salas 2001 : 207). D’après cet auteur, la révolte populaire du 27 février 1989 ne s’est pas inscrite dans la mémoire collective sous la figure de l’épopée guerrière mais de la souffrance et de la répression militaire qui pénétra, peut-être à jamais, l’espace vital des secteurs populaires. Toujours d’après Salas, la sémantique de la répression ne serait donc pas politique, comme le suggèrent Fernando Coronil et Julie Skurski (1991), mais sociale. Salas précise cependant que cette révolte sociale se « re politiserait » par la suite lorsque les rebelles bolivariens brandiront comme étendard le massacre de février 1989 à l’occasion du coup d’état manqué du 4 février 1992.

Fernando Coronil et Julie Skurski (1991) proposent d’interpréter les représentations des pillages de février 1989 mobilisées par les agents de l’État comme une opposition entre « société civilisée » et « barbarie » qui inscrit la justification de la répression dans le registre post-colonialiste de la société dominante. D’après eux, la répression aurait dans ce registre un effet civilisateur sur des « masses » jamais intégrées favorablement dans la société moderne. En effet, leur travail montre combien les discriminations de classe étaient présentes dans les discours des commandants des forces de l’ordre garants d’un certain ordre social. L’explosion de violence du 27 février 1989 manifesterait ainsi la fin de l’attente pour les classes sociales vénézuéliennes, alors que l’ordre politique tentait d’établir un programme de réajustement économique qui allait se traduire par l’exclusion sociale des classes populaires.

Lorsqu’ils analysent la répression de l’État en février et mars 1989, Coronil et Skurski signalent que :

« Les militaires ont affronté le barrio comme s’il était ennemi militaire, la police l’a affronté comme un gang criminel, et la police politique ou les services de renseignement l’a traité en tant qu’agent subversif. » (Coronil et Skurski 1991 : 323).

Ces trois manières de représenter les quartiers populaires : « ennemi militaire, gang criminel et agent subversif » deviennent le paradigme des représentations des pauvres développées par les institutions armées de l’État. La typologie qu’ils proposent clarifie les stratégies utilisées pour justifier une répression des pillages finalement plus convulsive que systématique :

« Le bruit d’un tir provoquait une réponse massive de fusillades par des soldats novices et nerveux de l’Armée de terre qui étaient des recrues rurales à qui on avait inculqué la crainte des subversifs urbains. » (1991 : 324)

Ainsi, les pauvres incarnent « la sauvagerie » de ceux qui ne s’étaient pas intégrés à la civilisation et demeuraient violents et primitifs. Caracas apparut ainsi comme un champ de bataille et les élites interprétèrent l’émeute comme une révolte contre la rationalité capitaliste et son contenu de justice sociale (Coronil et Skurski 1991 : 325). Les auteurs assimilent l’expression d’une « protestation non planifiée » à une « violence politique ». D’après eux, ces épisodes de recrudescence de violence constituent un signe de fracture dans les représentations sociales d’une société qui, depuis plus de trente ans, se dit exempte de « différences marquées de classes », de « racisme », et où les opportunités économiques et d’ascension dans l’échelle sociale sont partagées « uniformément ». En effet, les « pauvres », les « hommes jeunes et bruns sortis des barrios », sont désignés comme pilleurs dans le discours officiel de l’époque. Pour les cadres de gouvernement favorables au projet d’ajustement économique d’ordre néolibéral, le pillage populaire fut l’arme concrète de ceux qui n’acceptèrent pas le défi de s’incorporer à une société productive et compétitive et qui optèrent pour la voie violente. Cette perspective souffre néanmoins de quelques limites pour comprendre la dimension politique au Venezuela. Les voix de ceux qui approuvent ou condamnent le pillage et sa répression restent cruellement absents de leur travail. Le sens de la justice sociale qui a prévalu dans ce moment extrême est considéré comme un allant de soi.

Les émeutes du Caracazo de 1989 ont certes mobilisé une représentation dominante des habitants des quartiers populaires comme « altérité violente » (Rotker 2000). Néanmoins, comme le signale Yolanda Salas (2001), la réinterprétation de cette violence comme un acte politique n’aura lieu que quelques années après, en 1992, lorsqu’un groupe d’officiels des bas rangs de l’Armée de terre, les « bolivariens » rebelles, déclarèrent publiquement avoir été en désaccord avec le Haut commandement des Forces armées sur la répression des émeutes. Le Caracazo constitue aussi, tout comme La Tragedia, un événement politique. Il réunit dans un même événement d’une part la manifestation d’une voix violente et désorganisée, le mécontentement et l’exaspération devant la hiérarchisation et la naturalisation des inégalités sociales et d’autre part, la suspension de l’État de droit comme réponse disproportionnée du pouvoir exécutif terrifié face au débordement de ceux qui étaient censés d’accepter pour toujours leur place dans l’ordre social imposé.

Phénoménologie du pillage de décembre 1999

Lors de l’arrivée des écoulements les plus destructeurs, les premiers pillages de petits commerces et de supermarchés eurent lieu dans les zones non inondées. Le député Pedro Castillo (MAS)91 et la cellule de crise civile contactée signalèrent l’apparition des actions de pillages dans les supermarchés et les commerces non détruits pendant la première semaine après la catastrophe. Les autorités civiles locales étaient dépassées par les circonstances. Elles étaient partagées entre assurer les élections et gérer la catastrophe et finirent par abandonner les lieux.

« Le 15 au matin la situation était grave à Manopla, à Carmen de Uria et vers la rivière Mamo. Nous avons donc demandé la suspension des élections [référendaires] à la radio. Personne ne nous a écoutés. Nous avons donc convoqué la presse et avons déclaré que nous nous retirions des bureaux électoraux. Ensuite, nous sommes allés à la Protection Civile et leur avons demandé de venir avec des équipes de sauvetage à Camurí Chico. Lorsqu’ils sont arrivés, la rivière a entrainé toutes les équipes. La Protection Civile voulait installer ses équipes et le poste de commandement dans l’école, mais la junta electoral (commission électorale) ne voulait pas. Finalement, il a fallu plus tard les évacuer par hélicoptère, la junta electoral comme l’équipe de la Protection Civile. Nous avions laissé Wilmer Torres à Carmen de Uria sur la plage pour aider les gens du village, et nous étions à Camurí pour chercher de la nourriture pour les enfants d’Uria. On ne l’a plus jamais revu ». (Entretien avec le député Pedro Castillo. Siège du parti politique MAS, à Vargas, juin 2003)92

Castillo envoya de nombreux appels au secours pour attirer l’attention des autorités, en vain. Dans la scène décrite, les désaccords entre la Protection civile, voulant utiliser les locaux de l’école pour mettre les habitants à l’abri, et la Junta electoral, voulant continuer les élections, montrent l’ampleur de l’abandon des fonctionnaires, totalement démunis de consignes :

« Nous avons aidé les gens le jour et la nuit du 15. Là, il n’y avait personne [ni les forces de l’ordre ni les groupes de sauvetage n’y étaient présents] Les militaires sont arrivés trois jours après [l’après-midi du 18) La deuxième nuit, [celle du 16 au 17] nous devions retourner au bâtiment où nous étions avant. On ne voyait rien, on n’entendait que les coups de feu. À ce moment-là, nous avons commencé à prendre conscience de l’ampleur de ce qui venait d’arriver. L’hypermarché de Caribe [zone résidentielle] était tout prés de là. Nous avons réussi à trouver une petite radio pour entendre les infos car nous étions sans téléphone portable. Les forfaits avaient été épuisés… ». (Entretien avec le député Pedro Castillo. Siège du parti politique MAS à Vargas, juin 2003)

À la fin de la journée du 16, ne pouvant pas retourner à Catia La Mar (les routes étaient coupées et ils étaient dépourvus de voiture), affamés, sales et désorientés, lui et Jaime Barrios du MAS93, député à l’Assemblée Constituante pour l’état de Vargas, essayèrent de trouver un refuge :

« Nous avons marché jusqu’au supermarché de Caribe. On s’est tout de suite dit « allons-y avant que les pillages ne commencent », car les gens n’avaient plus à manger. Il va falloir mettre de l’ordre ici. En effet, lorsque nous sommes arrivés, les gens étaient en train de piller le supermarché. Au début, nous avons pensé que le groupe de malandros était petit et qu’ils ne voulaient qu’un coffre-fort » (Entretien avec le député Assemblée Nationale Pedro Castillo. Siège du parti politique MAS (Movimiento al Socialismo), à Vargas, juin 2003)

Castillo et son compagnon s’identifièrent et les malandros (loubards) leur crièrent de l’intérieur qu’ils refusaient de collaborer avec eux pour l’organisation de la répartition de la nourriture :

« Moi, j’étais armé, j’avais un revolver. On les a visés mais ils ont commencé tout de même a tout casser. À l’intérieur du local il y avait encore plus des malandros, tous armés !! La bande était trop nombreuse pour nous deux. Nous avons baissé les armes et on s’est mis à négocier avec eux. Nous sommes arrivés à un accord. On les a laissé prendre le coffre-fort, et puis nous les avons tous mis à la queue leu-leu, je veux dire, ceux qui ne voulaient que de la nourriture. Tu sais, là, il n’y avait aucune autorité, ni militaires ni rien du tout…. » (Entretien avec le député Pedro Castillo. Siège du parti politique MAS (Movimiento al Socialismo), à Vargas, juin 2003)

Le saccage finalement « s’ordonna », les marchandises furent distribuées le « plus équitablement possible », et les malandros partirent avec le coffre-fort. Le député Castillo n’était pas concerné par le pillage en soi, il se sentait responsable de la distribution équitable de la nourriture et voulait éviter que les malandros ne tirent profit de la situation et empêchent les autres de trouver de quoi s’alimenter. En effet, lorsque Castillo me raconta ces événements je ne trouvais rien de « dramatique » dans cette scène. Je pense que nous avions – lui et moi – un accord tacite de méfiance vis-à-vis de l’État, qui nous amenait à penser que la présence des forces de l’ordre n’aurait fait « qu’empirer la situation ». Le récit de Castillo et sa négociation avec les malandros n’était « qu’une histoire de malandros de plus », qui finissait « bien » car il n’y avait pas eu « ni morts ni blessés ».

Trois aspects problématiques concernant la relation entre citoyens, criminalité et forces de l’ordre sont ici soulevés, l’enjeu étant l’autorité de l’État et le maintien de l’ordre public. D’abord, ce récit nous amène à réfléchir sur la « normalisation » du pillage et la reconnaissance de la légitimité de cette pratique dès lors que la situation le justifie. Le but n’est pas d’empêcher le saccage mais de distribuer le butin de sorte que tout le monde ait sa part. Ensuite, Castillo s’attendait à ce que cela arrive, et il a donc pris le parti d’organiser cette distribution pour qu’il n’y ait pas d’« injustices » et que cela ne dégénère pas en une situation de violence extrême. Dans son récit, il articule les faits comme s’il s’agissait d’une histoire dont nous, vénézuéliens, savions tous la suite : « lorsque j’arrive, cela avait déjà commencé ». Enfin, pour Castillo, les malandros sont encore des sujets avec il est possible d’entamer un dialogue, une négociation, au nom du bien-être des autres victimes. Le député Castillo ne construit pas le malandro comme un autre étrange mais comme une personne faisant partie intégrante de la communauté. La non criminalisation des pilleurs implique une représentation de l’anomie moins dramatisée que celle produite par les médias. Le principal moteur de la négotiation qu’il entame reste toutefois, me semble-t-il, sa compassion envers ceux qui attendaient au dehors du magasin pour s’approvisionner en denrées de toutes sortes.

Lorsque Jaime Barrios et Pedro Castillo me racontèrent leur intervention, ils la représentèrent comme une action morale juste dans le double sens du mot. D’une part, la négociation avec les « malandros » était appropriée car ouvrir le feu contre eux aurait mis en danger les autres personnes qui attendaient des denrées. D’autre part, elle visait une distribution équitable des produits. Le registre de ces témoignages diffère largement de celui des versions officielles des actions de secours et illustre les dilemmes vécus par les acteurs qui durent distinguer les « bons » des « mauvais », tout en agissant avec compassion envers les plus démunis.