En 2003, les fonctionnaires du FUS ne voulaient plus être rattachés aux refuges. « Personne ne veut plus y aller », me disait Yolanda, une amie sociologue, secrétaire d’un député qui suivait le dossier des refuges à l’Assemblée nationale en juin de cette année-là. Elle faisait référence aux fonctionnaires du FUS qui refusaient même de visiter le refugio quelques jours par semaine. Cette réticence s’accrut lorsque les hébergés de Caricuao prirent en otage pendant douze heures un médecin du FUS venu à l’occasion d’un operativo de santé. Dans le refuge, les hébergés me racontaient que c’était l’unique moyen qu’ils avaient trouvé pour exiger du FUS l’obtention de « réponses concrètes » sur le relogement promis. Après la prise d’otage, la direction de refuges du FUS décida de faire participer la « communauté organisée » et de transférer la gestion du refuge à l’association de M. Guerrero, « Chaîne de valeurs ».
Après ce transfert total des compétences de la gestion du refuge, l’empathie de M. Guerrero vers les familles hébergées s’était épuisée. La tâche de direction le dépassait la menace étaient devenu le seul mode de coercition et d’exercice de l’autorité. L’ethnographie des classes populaires se conjuguait dans des situations de déviance du cadre normatif établi par le FUS et l’association de M. Guerrero.
La carrière morale d’une sinistrée
« Ce jour-là, Carmen, une jeune femme de 24 ans et mère de trois enfants en bas âge, risquait d’être expulsée de la chambre du « refuge » où elle habitait depuis trois ans, et de se retrouver ainsi à la rue. La veille, ses enfants étaient restés seuls dans la chambre, et ce toute la nuit jusqu’au lendemain. Vers 7 heures du matin, ces derniers se mirent à jouer avec des allumettes et provoquèrent ainsi un petit feu sans conséquences tragiques. Les voisins, ayant senti la fumée, cassèrent le cadenas et firent sortir les enfants de la chambre. Carmen arriva vers 11 heures du matin et trouva des restes de draps brûlés et ses affaires mouillées, empilées dans le couloir. Ses enfants l’attendaient, effrayés, dans un coin. Carmen, sinistrée d’une catastrophe naturelle en 1999, nous raconta ainsi sa version des faits.
Elle devait inscrire ses enfants à l’école et avait besoin de leur extrait intégral d’acte de naissance, les photocopies n’étant pas acceptées. Pour obtenir cet extrait du Registre public de Caracas, il faut faire la queue à partir de 4 heures du matin pour espérer obtenir un numéro, et encore. Carmen décida donc de laisser ses enfants seuls dans le refuge, la porte de la chambre cadenassée, et d’aller dormir chez une amie qui habitait une chambre située près du registre, dans le centre-ville. Voilà comment elle nous expliqua pourquoi elle avait enfermé ses enfants dans la chambre du refuge.
Toutefois, le directeur du refuge, M. Guerrero, ne croyait pas Carmen et avait une autre version des faits. Selon lui, Carmen mentait sur les raisons de son déplacement en ville. Elle n’était pas allée chercher des papiers mais était sortie la nuit pour s’amuser, voire pour travailler en tant que prostituée : « Carmen est une mère irresponsable. Elle laisse toujours les enfants seuls dans la chambre parce qu’elle aime trop faire le trottoir et batifoler ».
La lettre qui demandait l’expulsion de Carmen et de ses enfants était prête. M. Guerrero l’avait préparée et allait l’adresser au « Bureau des refuges » du Fondo Unico Social. Cet après-midi-là, l’ambiance au refuge était chaude. Dans un petit bureau, enfermée avec M. Guerrero, son adjoint et une assistante sociale, j’avançai des arguments pour défendre Carmen et éviter qu’elle ne soit expulsée du refuge. Je soulignai combien la bureaucratie vénézuélienne oblige les mères sans ressources à laisser seuls leurs enfants. J’évoquai aussi les difficultés que les enfants risquaient de rencontrer si leur mère était jetée à la rue.
Embarrassé par notre présence et par notre position en faveur de Carmen, M. Guerrero céda. La lettre ne fut finalement pas envoyée. Néanmoins, Carmen continuait à vivre sous la menace de M. Guerrero de lui soustraire la garde de ses enfants, en plaidant auprès d’un juge des mineurs son « comportement irresponsable de mère » (Carnet de terrain, Refuge Bollet Peraza à Caricuao, septembre 2003)
L’incendie de la chambre de Carmen est, pour M. Guerrero, le comble de l’immoralité. Cet événement est le seuil de l’acceptable et déclenche la matérialisation de la menace d’expulsion. Même si ni le refuge de Caricuao ni aucun des centres d’hébergement visités au cours de cette enquête ne correspondent à la catégorie d’« institution totale » proposée par Erving Goffman dans son ouvrage Asiles, la construction de Carmen comme un sujet aux conduites déviantes met en évidence la tension existant entre sa biographie et le cadre moral de l’institution.
Erving Goffman (1968 : 224) signale en effet que :
« La carrière morale, par conséquent, le moi de chacun, s’élabore dans les limites d’un système institutionnel, que ce soit un établissement social, comme un hôpital psychiatrique, ou un complexe de relations personnelles et professionnelles. »
Goffman signale, dans le cadre de son étude sur les malades mentaux internés à l’hôpital psychiatrique, que le moi réside dans la disposition d’un système social donné, et relève du type de contrôle social exercé sur l’individu par lui-même et par ceux qui l’entourent. Or, la « carrière morale » (Goffman 1968 : 224) de Carmen est semblable à celle de bien d’autres femmes confinées dans cet espace ; elle est déterminée par son appartenance à la catégorie sociale « femme-sinistrée- relogée- revenue en ville ».
En suivant la notion de carrière morale de Goffman, Serge Paugam (Paugam 1997 [1991] : 82) s’attache aux aspects moraux de la carrière des assistés sociaux en France, c’est-à-dire,
« des personnes qui bénéficient des revenus liés à la protection sociale, soit en rasion de leur handicap physique ou mental, soit en raison des difficultés à pourvoir à l’éducation et à l’entretien de leurs enfants ».
Les individus étudiés se trouvent donc en dehors d’une institution d’enfermement. Paugam propose ainsi la notion de « carrière morale d’assisté » (1997 [1991] : 82) « pour analyser la trajectoire suivie par les assistés à partir du moment où ils sont pris en charge par les services d’action sociale ». En suivant cette ligne analytique, le parcours de Carmen relève de la carrière morale du sinistré, conjuguée avec un processus de précarisation et de dépendance menant à l’exercice de la violence institutionnelle379.
À cause de sa propre trajectoire au sein des institutions d’assistance, Carmen avait, tout au long des cinq dernières années, transité d’un abri provisoire à un autre, accueillie dans les refuges de secours installés lors de l’urgence, puis logée dans une nouvelle maison qui avait été saccagée et brûlée par la suite, pour finalement être confinée dans une chambre du refuge Bollet Peraza dans l’attente d’une solution définitive.
Cette trajectoire institutionnelle et sociale conditionne sa carrière morale de sinistrée déviante, c’est-à-dire les différentes catégories et qualifications qui lui avaient été attribuées tout au long de sa prise en charge : de damnificada – victime du désastre, elle était devenue une dignificada – prise en charge dans un fort militaire dans le transit et employée du Plan Bolivar 2000, puis une desertora (déserteur) du programme de dignification, puis de « mère irresponsable », et enfin une « femme à la réputation douteuse » (comme le signalait la lettre d’expulsion) voire une « garce » (bichita) d’après les commérages entre les responsables et les autres hébergées.
La carrière morale de sinistrée déviante est également déterminée par les dominants de la légitimité du malheur. Cette construction suppose une individualisation des situations. Le rapport de force opposant les femmes du refugio aux fonctionnaires s’expliquerait par les contradictions marquant les points de vue sur la responsabilité de la disgrâce. Pour ces derniers, l’infortune des familles était attribuable aux adversaires personnels, en l’occurrence les voisins des nouveaux sites, contre lesquels elles n’avaient pas su se défendre. Selon cette logique issue de la normativité sous-jacente aux politiques de relogement, ces femmes chefs de famille avaient parjuré leur engagement de veiller sur leur nouvelle maison et n’avaient ainsi pas été à la hauteur du don fait par le gouvernement. La construction du malheur légitime par les institutions correspond à ce que Mary Douglas (2001 [1971]) qualifie d’« attribution de la responsabilité de l’infortune ». L’institution d’accueil était donc organisée selon le principe de la concurrence individuelle au sein de la société, où chacun doit se défendre de ses adversaires « naturels ». Mary Douglas donne l’explication du sens politique de cette morale : « pour survivre, il faut être plus malin que ces rivaux » (2001 [1971]: 192). Il ne faut pas se laisser faire et résister. Si l’on suit la logique exposée par Douglas lorsqu’elle aborde l’analyse de la responsabilité de l’infortune, la répartition du blâme effectuée par les « dominants » dans le refugio était ainsi défavorable aux hébergés. Pour les responsables du refuge, le pillage et l’incendie du nouveau logement, tout comme l’incendie de la chambre, relevant pourtant de l’ordinaire, n’est par conséquent pas socialement construit comme une source valable de misère. Et c’est pourquoi ceux qui en sont victimes – comme Carmen – ne peuvent ni réclamer, ni envisager l’obtention d’une « nouvelle » réparation, c’est-à-dire d’un nouveau logement. L’individualisation du malheur relève ainsi d’une déresponsabilisation des institutions vis-à-vis des familles sinistrées.
Une biographie marquée par trois types de violence
Carmen habitait un rancho situé sur une pente à 45° avec ses deux enfants. Au lendemain du désastre, le secours porté à Carmen et sa famille avait été rapide. Une fois obtenu le certificat de perte de logement émis par les pompiers, elle avait été hébergée dans un refuge de transit, La Ciudadela bolivariana. Situé à Catia, la plus grande zone populaire de la ville de Caracas, ce refuge fut le plus important de la zone métropolitaine durant les mois qui suivirent la catastrophe. Carmen demeura dans ce refuge de transit pendant plus d’un an à attendre son nouveau logement.
Début 2001, après avoir vécu dans le refuge de transit de La Ciudadela Bolivariana, Carmen avait été relogée à Barinas dans les plaines du sud du Venezuela, à 600 km de Caracas. C’est à ce moment précis qu’elle dit avoir obtenu ce qu’elle espérait du gouvernement. Les nouveaux sites de relogement étaient composés de lotissements neufs éloignés des villes dans la plupart des cas. Les maisons y étaient équipées d’un lave-linge, d’un réfrigérateur et de quelques meubles. Une fois sa famille installée dans le nouveau logement, Carmen avait décidé de partir deux semaines voir son fils aîné qui habitait Barquisimeto, dans l’état de Lara, à 350 km de Caracas. Elle avait eu ce premier enfant à 17 ans et l’avait envoyé chez sa mère car elle n’avait pas les moyens de l’élever tout en travaillant seule en ville. Elle ne le voyait que pendant les vacances scolaires, et cela seulement si elle avait suffisamment d’argent pour payer le transport. Son compagnon n’habitait pas avec elle de façon permanente, il lui « rendait visite » en fin de semaine.
Lorsqu’elle évoquait son séjour de 5 mois dans la nouvelle maison, les larmes lui montaient aux yeux tellement elle se sentait bien à Barinas :
« On n’a jamais eu faim. Je faisais des plats cuisinés que je vendais, et je vendais aussi des sodas et des choses comme ça car on avait un frigo pour les garder au frais, et mon mari m’amenait un peu d’argent et avec ça on s’en sortait… » (Entretien avec Carmen, refuge Bollet Peraza, Caricuao, novembre 2001)
Puisqu’elle avait finalement obtenu une maison à elle, elle avait souhaité enfin réunir ses enfants et était donc partie chercher son aîné chez la grand-mère. Mais à son retour de Barquisimeto, Carmen trouva sa nouvelle maison pillée et incendiée. Les grilles de la maison avaient été fermées avec un cadenassées et Carmen n’avait pas réussi à les ouvrir. Personne sur le site ne lui avait fournit d’explications. Carmen affirmait sans hésiter que ses voisins, « un tas de malandrins », étaient certainement responsables de l’incendie. Quelqu’un lui avait même dit que c’était un coup monté des sans-abris, exclus des politiques de relogement, en quête de maisons inhabitées. Elle avait en tout cas tout perdu à nouveau.
Carmen prit ses enfants et se rendit au siège du FUS à Caracas, à 8 heures de bus de Barinas, pour porter plainte. Elle pensait qu’elle pourrait ainsi récupérer sa maison. Mais les choses se passèrent bien différemment : pour le FUS, la maison était désormais occupée par une autre famille qui l’avait trouvée abandonnée. La pression de la demande était si forte auprès des bureaux des institutions chargées de la mise en œuvre de la politique de développement de logements sociaux, que les fonctionnaires justifiaient tacitement la prise irrégulière des maisons « abandonnées » par ceux qui en avaient besoin. De plus, Carmen apparaissait dans le recensement de l’institution comme étant déjà bénéficiaire d’une maison. Elle avait alors exposé son cas, mais au lieu de chercher à clarifier sa situation, les administrateurs avaient déclaré Carmen « désertrice » – métaphore militaire devenue catégorie institutionnelle qui la désignait fautive vis-à-vis du programme de relogement – car « elle avait laissé sa maison vide ». Carmen avait perdu ainsi tout droit de réclamer une autre maison, et il ne lui restait plus qu’à attendre. Elle avait été alors placée à la fin de la liste d’attente d’un nouveau logement et envoyée dans le refuge où je l’ai rencontrée tout au long de ces trois dernières années. D’autres sinistrés m’ont eux raconté aussi que les familles bénéficiaires des nouvelles maisons ne pouvaient les quitter ne serait-ce qu’un jour en raison des pillages et des saccages. Carmen partageait donc le même sort que d’autres habitants des refugios.
La déprédation de la maison de Carmen revêtait un caractère ordinaire et banal aux yeux des institutions. Cette situation met en lumière bien des paradoxes. Tout d’abord, en raison du pillage, Carmen ne possédait plus son attestation objective de sans-abri, le Certificado de pérdida de vivienda (certificat de perte de logement)380. Or rien ne pouvait remplacer ce certificat de perte de logement délivré par les pompiers. Son seul récit ne pouvait faire foi dans les bureaux du FUS car les sinistrés dont la maison a été saccagée ne constituent pas une catégorie institutionnelle reconnue. Carmen se trouvait dépourvue de tout recours, exclue de toute catégorie socialement reconnue pour signifier, et donc légitimer et exiger, que son nouveau malheur soir réparé.
La violence institutionnelle exercée par le FUS dans ce cas précis relevait de l’absence de prise en compte des pillages des nouvelles maisons. Cette absence de prise en considération témoigne de la relation dialectique entre ce qui affecte quotidiennement les victimes et la construction sociale de l’origine de leur malheur. D’une part, ce nouveau drame vécu par Carmen semblait relever de l’ordre normal, banal et quotidien des familles pauvres déplacées en province, souvent démunies de toute protection sociale et juridique, éloignées des sources de travail de la grande ville et coupées, par ce déplacement, de leurs liens sociaux. D’autre part, La Tragedia, socialement construite comme l’événement contemporain le plus dramatique pour la société vénézuélienne, ne faisait plus de sens pour Carmen en tant qu’origine de son malheur. Elle se voyait avant tout la victime des pilleurs de sa nouvelle maison. Cependant, elle n’avait pas les moyens pour réclamer cette nouvelle condition car ce saccage n’est pas un « événement malheureux » pour l’institution qui octroi l’aide. Sa disgrâce ne suscite plus la compassion.
Cette contradiction s’approfondit lorsqu’on constate que c’est à partir de la catastrophe, par ses dimensions qualitatives et quantitatives, que Carmen était devenue pour une fois légitime comme bénéficiaire d’une aide aux yeux des institutions et de la société. Devenir victime lui fournit une catégorie spéciale la dotant d’un certain statut au sein de la société. Mais cette catastrophe, qui secoua profondément la nation, prend des dimensions moindres dans la biographie de cette femme, pour qui l’incendie et le pillage de la nouvelle maison qu’on lui attribua en tant que sinistrée, sont bien plus tragiques. Elle était devenue, et l’est resté un certain temps, le sujet légitime d’une politique publique. Une réparation de sa condition était alors possible. En effet, l’indemnisation s’était concrétisée dans un objet, le logement. En le perdant, elle perd beaucoup plus que ce seul bien.
On peut constater deux niveaux de violence distincts dans ce parcours. Le premier est celui du saccage qui relève de la concurrence extrême à laquelle se livraient les plus socialement défavorisés pour bénéficier des aides de l’État.
Le second niveau est d’ordre institutionnel et découle de l’explication officielle du retour (voir chapitre 7) qui occultait institutionnellement le phénomène des sinistrés relogés de retour à Caracas. Même si le pillage n’était pas de sa faute, son retour signifiait qu’elle ne « s’était pas adaptée ». Et, à défaut de pouvoir obtenir une autre maison en province, comme c’était son souhait, Carmen avait été placée par le FUS dans une chambre de refuge de Caricuao avec ses trois enfants. La décision extrême d’écrire la lettre d’expulsion dessine une forme de violence institutionnalisée car elle constitue un « acte d’intrusion qui a pour effet volontaire la dépossession d’autrui » (Héritier 2005 : 17). Je soutiens que cette lettre est la matérialisation de la carrière morale de sinistrée de Carmen tout en devenant un recours pour exercer la « violence institutionnelle » (Farmer 2002 : 9).
Comme d’autres mères dans le refuge, Carmen avait été qualifiée de déviante par M. Guerrero. Dans la scène locale, cette disqualification s’inscrit, comme cela a été déjà analysé dans l’univers moral prédominant dans le refuge depuis la prise de fonction de l’association « Chaîne de valeurs » dans la direction. Néanmoins, cette déviance s’inscrit dans un processus social historiquement constitué reliant d’une manière particulière la biographie de Carmen et les différents niveaux de violence. La trajectoire de Carmen montre à quel point la mise en œuvre de la relocalisation a été paradoxale. Le relogement dont elle a bénéficié a été exécuté comme quelque chose de temporaire tandis qu’il a été conçu comme une solution définitive. Et son accueil dans le refuge, censé être temporaire, est devenu son lieu de résidence définitive.
L’enquête ethnographique sur la vie quotidienne du refuge de Caricuao n’échappe pas au dilemme classique en sciences sociales entre une analyse privilégiant la structure et l’autre l’action. Mais rapporter l’explication des actions parfois redoutables de mères – enfermement prolongé des enfants et violence physique – à leur seule marginalisation sociale ferait « oublier le fait que les humains sont les agents actifs, et non les victimes passives, de leur propre histoire », comme l’a souligné Philippe Bourgois (2001 : 46) à propos des habitants d’El Barrio à New York.
Le refuge de Caricuao constitue un exemple paradigmatique d’un espace de contraintes sociales où se cristallise la dialectique de la mise en marge. En effet, l’espoir d’une nouvelle vie fleurissait toujours entre les cloisons. Je le voyais dans l’agir de Carmen. Comparée avec d’autres hébergées, on pourrait même dire qu’elle s’en sort bien : elle disposait de la chambre la plus aérée du refuge, ses trois enfants vont à l’école de façon régulière et elle fait suivre son cadet par le psychologue de l’école en raison de ses problèmes d’apprentissage. Elle réaménagea même la chambre, son mari venant les fins de semaine pour installer de nouvelles portes munies de serrures. Elle manifestait ainsi qu’elle ne quittera les lieux que lorsqu’elle trouverait mieux. En outre, ils refusèrent même la dernière proposition du FUS d’un chèque d’un montant de 8 millions de bolivars – environ 3 000 $ – pour l’achat d’une maison dans n’importe quel barrio, demeurant ainsi en position de négocier un nouveau logement.
Comme pour Ana du refugio de la Police navale (voir vignette de terrain n°13), qui montrait sa disposition à s’en sortir « en tuant sa petite vache » qui la faisait dépendante (voir chapitre 7), Carmen refusait ainsi la fatalité de la vulnérabilité en essayant de devenir maîtresse de son avenir. Elle se battait ainsi contre un stigmate dominant chez les fonctionnaires doutant de l’honnêteté de ceux qui réclamaient un nouveau logement.
Dans un entretien, une autre mère me disait qu’elle luttait tous les jours pour donner une nourriture de qualité à ses enfants, en me laissant entendre que cela peut passer par les laisser parfois enfermés. Enfin, ces femmes se battent contre le cloisonnement de ce refuge en réclamant à leurs partenaires de condition et au personnel de « jeter la première pierre ». Carmen était traitée de bichita et de zorra, c’est-à-dire une prostituée qui trompait son mari. Et elle répondait, « si je le suis, les autres le sont aussi ». Nous sommes tous des zorras, aurait elle pu dire.
Négociation politique de l’espoir
Le contraste entre « la polarisation politique du Venezuela d’Hugo Chavez » et « la paix politique des quatre décennies précédentes » est souvent analysé par la science politique à partir des enjeux conjoncturels électoraux, du déclin des vieilles formes d’organisation politique et de l’apparition de nouveaux acteurs (Ellner et Hellinger 2003; Lalander 2004). Cependant, ces analyses s’avèrent peu fertiles pour expliquer le sens que les vénézuéliens donnent à leur relation avec l’État à leurs éventuelles transformations. Car il agit moins de comprendre la « crise », voire la fin des vieux partis politiques et l’apparition d’autres dans la démocratie formelle, que les langages constitutifs des liens symboliques qui tissent la trame du social et le langage politique comme langage de l’identité ou de l’altérité (Augé 1994 : 85).
La question de la militance politique soulève l’un des enjeux du terrain dans les refugios : comment faire une enquête de terrain dans un contexte où prédomine une démarche politique populiste, très fine dans son tissage des liens clientélistes et qui prend aussi en compte les secteurs moins favorisés, ou du moins en donne l’apparence ? Il était impossible d’amorcer une critique des pratiques clientélistes à l’intérieur des sites d’hébergement mais mes contacts quotidiens m’ont toutefois amenée à prendre position, d’une manière ou d’une autre.
Cette personnalisation de la gestion implique inéluctablement des sentiments et des émotions. Les fonctionnaires du FUS qui traitent avec les sinistrés manifestaient des propos très ouvertement émus aussi bien les « réussites » que les « fautes » de ces familles pour qui ils sont devenus des conseillers moraux, comme témoigne cet extrait d’entretien avec un responsable de la « direction de refugios » du FUS :
« Les sinistrés étaient tellement émus que parfois ils me remerciaient à genoux, en larmes quand je leur donnais la clef de leur maison, équipée avec la salle à manger meublée, des lits, une cuisine, un réfrigérateur. L’unique chose qui manquait, c’était un lave-linge. Parfois la cuisine était équipée avec d’autres effets, même de la vaisselle et des choses comme ça. Les gens pleuraient tellement ils étaient heureux. Ils remerciaient le Président [Chávez] et le Fondo Unico Social et à tous les vénézuéliens qui leur avaient porté tant d’aide. Moi, j’ai adoré être béni tant de fois par ces gens. C’était une expérience magnifique d’aider son prochain et de trouver une solution à ses problèmes ; même si c’était à mi chemin, car certains souffraient qu’en province il n’y ait pas d’emploi, mais, petit à petit les efforts du gouvernement donnent de fruits, avec les coopératives, et d’autres projets. (…) Quand je voie tous ces gens qui reviennent, ça me fait tellement de la peine pour tout l’effort qu’a fait notre gouvernement. Ils ont vendu leurs maisons, ils ont vendu les choses qu’on leur avait fourni, l’électroménager, et ils retournent habiter à nouveau sur les coteaux des ruisseaux de Vargas.
(…) Je ne vois pas d’un bon œil qu’ils reviennent car ils auraient du lutter contre les adversités. Heureusement que le Président est en train de mettre en place tout le programme des coopératives, comme ça ces gens ne retourneront plus dans la capitale. » (Entretien avec Pablo Gutierrez, bureaux du Fondo Unico Social, Parque Central, avril 2003)
Dans deux refugios au point clore définitivement, des femmes expriment leur dépossession de ressources pour se faire entendre et expliquent les conditions imposées par les institutions dans la négociation des « solutions » de relogement.
L’été 2003, la situation change dans le refugio de la Police Navale de Maiquetía (voir vignette de terrain n°14) car certaines familles reçoivent la notification de leur relogement imminent. Le nombre d’occupants du refuge diminue. Mais Ana est encore là et la réduction du nombre de familles engendre une sensation d’invisibilité très forte chez ceux qui restent. On m’explique que l’attente prolongée a fait perdre aux enfants une année scolaire : pas de place attribuée à ceux qui devaient déménager au cours de l’année et la direction des affaires sociales de la Gobernación de Vargas a arrêté le transport des enfants le matin.
Un jour, devant le sous-officier, Ana me dit :
« Moi, je suis sûre de que notre Président Chavez n’est pas au courant que nous vivons dans de telles conditions. Notre situation est terrible, Paula, et moi je suis sûre que mon Président ne sait rien de tout ceci [des conditions dans lesquelles se trouve le refuge ni de la lenteur dans l’attribution des logements] ». (Notes de terrain, entretien avec Ana, C.A.P.N à Maiquetía, avril 2003)
Cette façon de dire voulait signifier au militaire que ses propos ne portaient pas critique envers le Président. Elle essayait d’expliquer pourquoi elle continuait à habiter être logée dans ce refuge alors qu’elle avait reçu un logement à San Carlos, état de Cojedes, qu’elle avait quitté car « c’était trop éloigne de tout ».
Le propos d’Ana est emblématique de la rhétorique des damnificados lorsqu’ils exercent des critiques au programme de relogement. Lorsqu’ils accusent les fonctionnaires d’inefficaces ils exonèrent le Président de toute responsabilité. Cette rhétorique est le résultat de la convergence entre le vécu émotionnel de la polarisation politique dans les refuges et l’espoir transmis par le discours de dignification.
L’affrontement entre les discours émotionnels mobilisés par les sinistrés et les arguments techniques des fonctionnaires devient ainsi très fort. Dans le confinement, la réponse aux réclamations appartient donc à l’ordre technique et policier et s’éloigne de celui de la politique de l’émotion. La peur des sinistrés mécontents vient de du fait que le gouvernement associe leurs doléances à des critiques d’ordre politique. Leur crainte d’être identifiés comme des opposants du gouvernement, empêchait alors toute négociation et fonctionnait comme un instrument de chantage dans refuges.
Mes entretiens avec « madame Rosa » (on la vouvoyait au refugio à cause de son âge et dans mes notes je la traite de « la señora Rosa ») concernèrent son rôle en tant que cuisinière du refuge et les difficultés de ce métier. Elle disait être une « sinistrée de la vie », signifiant par là qu’elle n’avait pas été victime de la catastrophe de 1999 mais d’autres circonstances qui l’avaient amenée à solliciter une chambre au Refuge Bollet Peraza de Caricuao. Un jour, elle me raconta qu’elle avait été victime d’une escroquerie. Elle avait acheté un rancho à La Vega, avec « tous les papiers, tout était bien fait et régulier » ; elle y était installée avec ses enfants depuis 10 ans, lorsqu’un jour elle reçut la notification d’un juge qui lui ordonnait de vider les lieux. Le rancho appartenait à quelqu’un d’autre, la vente avait été illégale. Tous les biens de la famille composée de madame Rosa, - son père de 86 ans et sa fille - avaient été jetés dans la rue par les gendarmes qui accompagnaient le juge. Toutes leurs affaires avaient pris de la pluie pendant des heures avant que madame Rosa ne trouve quelqu’un qui les emmène avec sa voiture pour les mettre à l’abri. Madame Rosa disait que son père en était mort de chagrin quelques mois après.
Elle était allée voir un lieutenant appelé Manzanares, à « Miraflores »381, qui lui avait trouvé une place à l’Bollet Peraza. À la direction Atencion al Ciudadano du palais de Miraflores, une avocate lui avait écrit une lettre pour présenter son cas mais madame Rosa était dépassée par la démarche et le langage juridique. L’avocate lui avait conseillé de constituer un dossier et de réunir une certaine somme pour se faire représenter et défendre et elle s’était donc rendue chez un bureau d’avocats. Là, elle avait remis le dossier et payé la somme demandée. L’avocat de ce bureau lui avait dit qu’il la rappellerait bientôt mais ne l’avait jamais fait. Quand elle s’était rendue au bureau, l’avocat avait déménagé : on l’avait à nouveau escroqué. Elle regrettait surtout d’avoir perdu tous ses papiers. Elle avait un jour croisé l’avocat dans la rue qui lui avait dit que ses papiers étaient archivés mais que comme il ne travaillait plus dans ce bureau, il ne pouvait rien faire pour lui rendre ses documents. Elle voulait retourner à Miraflores et raconter toute son histoire au Président : « Moi, je voudrais raconter mon histoire au Président Chavez ». Elle s’adressait directement au Président car pour elle c’était lui l’unique qui pouvait, en fin de comptes, l’aider.
Madame Rosa racontait toujours qu’elle était allée au palais de Miraflores soutenir le Président lors du coup d’État manqué du 11 avril 2002. « On a frôlé la mort ! ». Elle disait qu’elle était sur l’avenue Baralt et avait reçu de balles en plastique dans l’une de ses jambes. Elle était là parce qu’on leur avait dit :
« Qu’il fallait soutenir le Président pour ne pas perdre sa chambre au refuge » (Entretien avec Rosa, Refuge Bollet Peraza, Caricuao, juillet 2002)
Et que comme les autres femmes du refuge, elle mettait beaucoup d’espoir en Chavez :
« Chavez est notre unique espoir d’obtenir une maison, comment ne pas le soutenir ? Si Chavez avait été vraiment chassé, on aurait été expulsés d’ici tout de suite ». (Entretien avec Rosa, Refuge Bollet Peraza, Caricuao, juillet 2002)
L’espérance et la conviction politique s’entrecroisent dans l’engagement sentimental de Rosa avec « son président ». Un court détour contextuel s’avère nécessaire pour rendre compte du coup d’État du 11 avril 2002. Entre décembre 2001 et avril 2002 s’est développée à Caracas une montée de mobilisations de masses promues par des parties et des organisations d’opposition contre le gouvernement382. L’assistance à la manifestation convoquée pour ce jour-là a débordé complètement les calculs tant des organisations que du gouvernement. De son côté le gouvernement avait convoqué aux partisans du gouvernement à se présenter dans le Palais de Miraflores. Le gouvernement a décidé d’appliquer une opération militaire nommé le « Plan Avila » qui prévoyait la répression armée de la manifestation. Cet appel n’a pas eu de correspondance de l’État major des Forces armées qui s’est déclaré en désobéissance du Président383. Des journalistes vénézuéliens séparent la conspiration militaire des manifestations civiles organisées entre décembre 2001 et avril 2002. Ils soutiennent que certainement, on conspirait dans les Forces armées. Les pronunciamientos des officiers des Forces armées en sont bien un signe de ce malaise bien présent dans un secteur militaire accompagnés des représentants les plus conservateurs de chefs d’entreprise384. La crise d’avril 2002 est le signe de la destruction de l’idée de pacte politique, de négociation et de consensus pour résoudre les problèmes politiques. Après le putsch du 11 avril 2002 et de sa restitution, le président Chavez, a mis en œuvre des mesures destinées à renforcer et approfondir le processus révolutionnaire385.
Madame Rosa attendait une maison à Charallave, dans le nouveau site nommé Ciudad Miranda. Mais les travaux n’étaient pas encore finis. Elle a déjà remboursé une partie du prêt avec son salaire de cuisinière au refugio mais n’avait aucune nouvelle de la maison. Toutefois, pour elle,
« Ça, ce n’est pas la faute au président, c’est la faute aux entreprises chargées de construire les maisons. Le plus important est qu’on dispose d’un toit et de nourriture, c’est pour ça qu’il faut remercier Chavez » (Entretien avec Rosa, Refuge Bollet Peraza, Caricuao, juillet 2002)
Dans le travail de terrain que j’effectué après le coup d’État d’avril 2002, tout le monde me cherchait à Caricuao, pour me raconter qu’ils avaient craint qu’on les expulse du refuge et qu’on les enlève le peu de choses qu’ils possédaient. L’anxiété de ces commentaires montrait bien qu’une mise à fin violente de la révolution bolivarienne avait été ressentie comme la fin de l’espoir de se reloger. Même si la gestion de la prise en charge et du relogement s’avérait inefficace, le coup d’État manqué d’avril 2002 signifiait la disparition d’un interlocuteur, la fin des négociations et de la lueur d’espoir que la rhétorique de la dignification avait allumée.
En juillet 2003, madame Rosa était donc retournée à sa petite boutique dans la rue, sur le boulevard de Sabana Grande386 et me proposait de bons prix pour acquérir sa marchandise. Grâce à son engagement militant, elle gardait pourtant l’espoir. La dernière fois que je suis allée au refuge de Caricuao, en juillet 2004, il ne restait que trois familles. Les chambres qui avaient encore de cloisons avaient été fermées avec des cadenas. J’y ai toutefois rencontré à Yajaïra et ses enfants, toujours en couple avec Milton.
« Et qu’est-ce nous pouvons nous faire ou dire d’autre ? On m’a dit d’aller au FUS, car en principe, ils ont le chèque de ma maison et que tout a été approuvé. Tu sais qu’ils ont fait une autre proposition aux gens qui sont restés. Mais le problème, c’est que FONDUR ne veut plus de gens comme nous car certains ont vendus leurs maisons [elle fait référence à des logements attribués pendant l’année suivante à la catastrophe]. Nous payons tous pour ces gens-là ». (Entretien avec Yajaïra et Milton, Refuge Caricuao, 15 juillet 2004)
Les habitants du refuge de Caricuao craignaient donc avoir été abandonnés par le gouvernement. Dans le contexte de la révolution bolivarienne cet abandon prenait un sens particulièrement dramatique et était attribué à la malveillance des fonctionnaires du FUS et du FONDUR. Les habitants de Caricuao étaient sûrs que leur Président ne les avait pas abandonnés et qu’il ignorait simplement leur situation. La question pour eux, ou plutôt pour elles, était de trouver un moyen de lui faire passer un message, de lui dire qu’elles avaient été reléguées et qu’elles voulaient à nouveau faire partie de ceux qui étaient pris en considération. Leur inquiétude et leur volonté d’être entendues relève il me semble d’une forme de résistance à la relégation, de leur révolte face au devenir du refuge de Caricuao.