Avant d’engager plus avant une analyse sur l’expérience des familles dans les refuges de confinement, j’en préciserai le contexte méthodologique323.

Depuis 1999, avec la mise en place du « Programme de dignification de la famille vénézuélienne » et les politiques publiques que suivirent, les institutions recensèrent les logements des barrios à risque, attribuèrent des certificats, octroyèrent des aides, distribuèrent de nouveaux logements. Ce processus s’est souvent accompagné d’une période d’attente dans un refuge d’abri. Ainsi, quand j’arrivais la première fois dans un refuge, j’allais directement me présenter aux fonctionnaires pour leur demander l’autorisation d’interviewer les hébergés et avoir des détails sur le fonctionnement administratif de l’espace : recensements, distribution de nourriture, plans d’emploi, etc. Au début, je reproduisais donc par ma démarche même la vision institutionnelle de ces espaces et adoptais lors de mes visites un regard que je qualifierai aujourd’hui d’à la fois partial et peu distancié.

Lors de mes retours sur le terrain en juin et novembre 2001, j’ai constaté que la promesse politique de résoudre la situation des sinistrés s’étalait dans le temps et prenait une autre forme. C’est une observation participante soutenue dans le temps qui fait apparaître le décalage entre la représentation institutionnelle de ces espaces et l’expérience d’y habiter.

J’ai demandé des autorisations d’entretien aux institutions responsables de ces espaces progressivement délaissés entre 2000 et 2004. Lorsque les responsables constataient mon assiduité, ils me demandaient de rendre compte de mes activités et de montrer à nouveau les documents qui prouvaient que j’étais bien autorisée à visiter ces espaces. Dans d’autres cas, ma présence ne suscitait pas de méfiance une fois que les responsables étaient sûrs que je n’étais journaliste. Pendant mes visites de terrain en 2003 et 2004, j’ai constaté de grands changements dans ces refuges jadis pris en charge et de plus en plus abandonnés par les institutions de l’État censées garantir l’assistance324.

Dans un article consacré aux questions éthiques auxquelles est confronté le chercheur travaillant dans des espaces d’enfermement, Kostas Gounis (1996) s’est interrogé sur le type de travail ethnographique qu’il était possible de mener auprès des pauvres urbains sans-abris hébergés dans des foyers de la ville de New York, ceux-ci vivant dans des conditions proches de la captivité. Cet auteur a repris la proposition de Michel Foucault concernant les formes de subjectivation pour analyser les formes de régulation et de contrôle social instaurées par les institutions, en l’occurrence celles de prise en charge des sans abri325. En paraphrasant Gounis, on pourrait dire que le refuge de confinement se constitue à partir d’un système de pouvoir institutionnel destiné à réguler le retour en ville : contrôle des refuges, recensement des arrivants, distribution et contrôle des aides et de la nourriture, pression pour occuper les logements en province, etc. Ces espaces créaient la « visibilité institutionnelle » qui rendait possible la prise en charge ou au moins la prise en considération des candidats (Gounis 1996 : 111). Mais que se passe-t-il lorsque ceux-ci demeurent dans le refuge de confinement et n’intègrent pas ces dispositifs ? Ils deviennent invisibles pour l’institution et ils le savent. Dans mon cas d’étude, j’ai souhaité comprendre comment dans le cadre de cette institutionnalisation des refuges de confinement, comme dans le cas des shelters des homeless new-yorkais (Gounis 1996 : 112) les hébergés rendaient compte, expliquaient et agençaient leur invisibilité.

Cependant, le repérage des situations non objectifiées par les institutions concernait aussi les pratiques informelles des institutions elles-mêmes.

« Dans un refuge installé dans une base de la Police Navale, un amiral de la Marine de guerre prenait soin des familles. Il développait des activités inusitées telles que le fait d’embarquer les enfants du refuge tous les week-ends dans un bus et de les amener à la piscine du club de militaires, le Club Mamo, à quelques kilomètres, dont l’accès était réservé aux familles des militaires de carrière. » (Carnet de terrain, Centre d’entrainement de la Police Navale de Maiquetia, avril 2003)

La restitution des données et des scènes du refuge situé dans le C.A.P.N m’a par ailleurs demandé un effort intérieur particulier, au cours duquel j’ai dû déconstruire le stéréotype du militaire vénézuélien, voire latino-américain, que j’avais en tête. L’interprétation était aussi très difficile, et même les catégories apparemment sûres devenaient assez floues et inconsistantes : que sous-entendait finalement la « militarisation de la société » ? N’étais-je pas plutôt devant une « socialisation de l’Armée de terre » ? De même, en voulant décrire de façon trop « aseptisée » ces forts militaires, j’aurais couru le risque de faire apparaître, malgré moi, l’image des camps de concentration, image évidemment inappropriée comme le démontre la scène décrite précédemment.

Dans ce même refuge, on m’a dit lors de mon séjour suivant, pendant l’été 2003, que malheureusement pour les enfants, l’amiral de la Marine qui prenait de telles initiatives avait été transféré dans une autre base. Néanmoins, par ce seul geste, il m’a incité à expliciter et à douter des notions que j’associais à l’image d’un fort militaire au Venezuela, noyau de représentations stéréotypées qui recouvrait d’ailleurs bien d’autres. Concernant les observations que j’ai recueillies au cours des trois années suivant la mise en œuvre du programme de dignification, la transcription de certaines scènes et images et l’interprétation des entretiens, je me devais par principe de ne pencher ni du côté de la dénonciation de la présence et de l’action militaire, ni du côté de leur glorification. La posture en question n’était ni confortable ni facile à tenir, mais conduirait à de résultats plus « justes ».

En outre, même si la crise qui a profondément affecté la société vénézuélienne de 2001 à 2003 est à présent moins aigüe, des témoignages récents, de 2005, signalent l’interdiction faite aux sinistrés par les autorités municipales gérant les refuges d’accueil temporaire, devenus très nombreux à Caracas et sa banlieue, de parler aux « étrangers », en l’occurrence aux journalistes et à toutes sortes d’enquêteurs326.